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LE TRAGIQUE MYSTÈRE DE «L'ASTROLABE» ET DE LA «BOUSSOLE» 4J

Hélas! ce n*est point cela!... Ils ne sont môme pas arrivés jusqu'au rivage.

M. Boulin s'explique à peine, par gestes et par monosyllabes ; pâle, hagard, il monte en chancelant les degrés de la coupée. La Pérouselui saisit les mains et Técoute en tremblant.

« Nous approchions de la passe, monsieur, dit le jeune enseigne, surmontant son trouble, nous la trouvâmes brisant sur toute son étendue et inabordable. Nous étions dans l'impossibilité de remplir notre mission. MM. d'Escures et de Marchainville, comme moi, voyant cela, nous virions déjà de bord pour regagner les frégates. A ce moment, la biscaïenne de M. de Marchainville était à un quart de lieue environ dans Tintérieur de la baie. Le courant des jusants portait sur la passe avec une vitesse terrible de 9 à 12 nœuds ^ M. d'Escures, dans sa biscaïenne, et moi, dans mon canot, nous nous sommes vus entraînés avec une force invincible dans le brisant de la passe. Nous battions trop tard en retraite. Mon canot embarque une lame et nous manquons de couler. Mais mon embarcafion est légère et lient bon, et, îi force d'avirons, nous rallions du côté Est où le courant est moins violent. Mais tandis que nous échappons à l'abîme, grâce au peu de poids et à la facilité de manœuvre du canot, la biscaïenne de M. d'Escures disparaît soudain. Nous l'avons aperçue au milieu du brisant chavirée et vide, sans équipage ni avirons. La biscaïenne de M. de Marchainville, bien que restée en arrière, a voulu accourir au secours de M. d'Escures à qui nous ne pouvions songer, hélas! à venir en aide, et, emportée par un courant irrésistible elle a aussi sombré à notre vue*... »

A ce récit, d'une émotion profonde, le vaillant navigateur, Tillustre de La Pérouse a peine à retenir ses larmes. Mais il se ressaisit vite, ilc qu'il faut, ce n'est point pleurer, c'est sauver, s'il en est encore temps, en dépit de toutes prévisions, ce qui peut survivre de ses infortunés compagnons, c'est, tout au moins, recueillir leur dépouille pour leur rendre les derniers devoirs.

i. Trois à quatre lieues à l'heure.

2. Ce récit est rédigé d'après le rapport officiel de M. Boutin, rapport que l'on eut par Tinterprèle de Lesseps qui, plus lard, quitta l'expédition et rapporta en France les pai)iers que lui conGa La Pérouse (Voir le rapport de M. Boutin dans le Voyage de La Pérouse autour du monde, Milel-IIureau, Paris, imprimeur de la République, An V (1797), vol. II, p. 169). Mais il est bon d'observer qu'une autre version a cours dans certaines relations de l'odyssée de V Astrolabe et la Boussole. Quelques auteurs attribuent la catastrophe de la baie des Français h une imprudence de M. d'Escures qui se serait laissé témérairement porter sur les brisants. Aucune pièce officielle, aucun témoignage des compagnons de M. Boutin n'établissant que le malheureux second de la Boussole ail manqué de prudence, il ne convient pas de diminuer en rien le mérite des marins de La Pérouse morts pour la science, non loin du détroit de Behring et d'attribuer, sans preuves, h la témérité d'un officier l'émouvant épisode (jui marque une des plus glorieuses étapes des explorateurs français dans le monde.

42 LES GRAXDS NAUFRAGES

Deux biscaïennes partent et vont explorer, autant qu'il est possible, le lieu de la catastrophe; elles longent la côte dans un sens et dans Tautre. Mais en vain !

L'unique consolation des survivants fut d'ériger sur Tîle du milieu de la baie, île à laquelle resta le nom d'île du. Cénotaphe, un monument à la mémoire des naufragés. M. de Lamanon composa une inscription qu'il enterra dans une bouteille au pied de la construction commémorative.

Le 30 juillet 1786, la Boussole et Y Astrolabe reprenaient la mer en continuant à suivre les côtes d'Amérique, du Nord au Sud. Le voyage, si heureusement commencé, se poursuivait endeuillé de tristesse au milieu d'épaisses brumes ; mais La Pérouse réagit et fît de son mieux pour donner l'exemple de la bonne humeur. Il baptisait les golfes, les caps, les îles sans nom sur la carte, et, à diverses reprises, il se fit un malin plaisir d'appeler îles Necker, du nom du trop fameux ministre de Louis XVI, certains rochers arides et désolés des côtes d'Amérique.

Après avoir relâché près de l'établissement espagnol de Monterey, en Californie, il alla jusqu'à Manille, dans l'île de Luçon où il relâcha en février 1787. La Pérouse s'abrita dans ce port durant la mousson du nordest et, le 9 avril, reprenant le cours de ce fabuleux voyage, fit voile vers l'île Formose, traversa les mers de Chine et du Japon, longea les côtes de Corée et de Tartarie, découvrit encore et baptisa plusieurs îles et plusieurs baies et mouilla, le 7 septembre, dans la baie de Saint-Pierre et Saint-Paul, au Kamtchatka.

Là, M. de La Pérouse reçut des lettres du pays natal, qui avaient été expédiées par la voie de Saint-Pétersbourg et de Moscou, et il chargea M. de Lesseps de rentrer en France par le plus court, avec toutes les lettres, cartes et plans de l'expédition.

Les frégates embarquèrent au Kamtchatka .tout ce que le pays pouvait fournir de vivres, et de l'eau et du bois en abondance, puis, le 19 septembre, elles repartirent, se dirigeant de nouveau vers rhcmisphèrc austral. Moins de deux mois après, La Pérouse coupait Téquateur pour la troisième fois depuis son départ de France, et gagnait l'île Maouna de l'archipel des Navigateurs, où, hélas! l'attendait un désastre non moins terrible que celui qu'il avait éprouvé au Port des Français.

Le 10 décembre, dans la matinée, quatre embarcations chargées de futailles pour faire de l'eau furent envoyées à terre sous le commandement

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de M. de Langle, avec un détachement de soldats armés; cette petite expédition se composait de 61 personnes.

A peine arrivés dans l'anse de Taiguade où ils devaient aborder, les quatre canots furent entourés de pirogues. Les sauvages qui les montaient se livraient à une mimique accentuée et bizarre, mais qui, d'ailleurs, ne paraissait pas nettement hostile. En même temps, un grand nombre d'indiens, près d'un millier, venus des villages voisins, sortirent des fourrés et des bois et jetèrent des branches d'arbres dans la mer en signe de paix. M. de Langle aborda et ordonna que chaque embarcation fût gardée par un soldat armé et un matelot, tandis que les équipages des chaloupes s'occuperaient à faire de l'eau, sous la protection d'une double haie de fusiliers qui s'étendrait des chaloupes à l'aiguade.

Les futailles remplies, on les embarqua tranquillement ; les insulaires se laissaient contenir par les soldats armés. 11 y avait parmi eux un certain nombre de femmes et de filles très jeunes, que la tenue martiale des matelots et des soldats français semblait impressionner de la façon la plus vive et qui en témoignaient avec ingénuité...

Mais pendant que se déroulaient ces scènes de tendresses aussi touchantes qu'imprévues, le nombre des sauvages augmentait encore, et ils devenaient plus incommodes. Cette circonstance détermina M. de Langle à donner l'ordre à ses hommes de se rembarquer sur-le-champ.

Malheureusement, il eut auparavant l'iaée de faire présent de quelques rasades à ceux des chefs qui avaient contribué d'abord à tenir les insulaires un peu écartés. Cette générosité fut mal comprise. Ces présents distribués à cinq ou six individus, excitèrent le mécontentement de tous les autres et une rumeur générale s'éleva.

Les soldats, les matelots entrèrent dans l'eau pour gagner les chaloupes échouées assez loin de la grève et, dans ce trajet, plusicurs^ fusiliers mouillèrent leurs armes. ^C'est dans cette situation critique que commença une scène affreuse.

Plusieurs sauvages s'étaient avancés dans l'eau à leur tour, tandis que les autres ramassaient des galets sur le rivage.

M. de Langle vient d'ordonner de lever le grappin, plusieurs des insulaires des plus robustes s'y opposent en retenant le cûblot. Le capitaine, témoin de cette résistance, voyant le tumulte augmenter et quelques pierres arriver jusqu'à lui, essaye, pour intimider les sauvages, de tirer un coup de fusil en l'air. C'est le signal d'une attr.que générale. Une grêle de pierres lancées avec autant de force que d'adresse s'abat sur les canots, et les sauvages s'élancent en brandissant leurs massues.

Ceux des nôtres dont les fusils sont en état de tirer abattent plusieurs de

ces forcenés, mais lès autres iassaillants n'en sont nullement troublés et semblent redoubler de vigueur. Ils saisissent des galets énormes et continuent la lapidation la plus efirayante et la plus meurtrière. Dès le commencement de Tattaque M. de Langle est renversé de dessus le traversin dé la chaloupe où il était monté, et tombe à la mer avec le capitaine d'armes et le maître charpentier qui étaient à ses côtés. Les barbares se précipitent avec une férocité particulière sur le cadavre du chef de l'expédition. Ils sont les maîtres des deux chaloupes ; la fureur avec laquelle ils s'acharnent sur les douze victimes qu'ils y ont faites permet aux blancs de s'échapper dans lés canots sous les cailloux et les flèches qui les blessent presque tous...

L*émotioh que cette catastrophe causa sur les deux frégates est impossible à exprimer. La mort de M. de Langle, qui avait la confiance et l'amitié de son équipage, mit à bord de V Astrolabe tout le monde au désespoir.

La Pérousc pouvait tirer vengeance de ce massacre si criiel à son cœur; il eut la force de n'en rien faire et préféra fuir ces lieux abhorrés et remplir jusqu'au bout la mission prescrite par le roi en se montrant le plus modérè des hommes. Mais il était nécessaire, avant toute autre chose, que les frégates allassent chercher un port organisé pour y construire des chaloupes en remplacement, de celles qui venaient d'être détruites. La Pérouse se détermina pour Botany-Bay*

Et les deux bâtiments repartirent emportant leurs équipages ainsi frappés à coups redoublés par le sort hostile qui les poursuivait, et décidés à lui résister avec un bel entêtement d'héroïsme.

Les navigateurs arrivèrent à Botany-Bay, le 24 janvier 1788. Ils y rencontrèrent une escadre anglaise dont le commandant envoya un de ses officiers à bord de la Boussole présenter ses compliments à La Pérouse. Celui-ci, par réciprocité, chargea un de ses lieutenants d'aller saluer le pavillon anglais à bord du Sirius.

On construisit de nouvelles chaloupes, on embarqua de l'eau et du bois. La Pérouse remit au gouverneur des dépêches avec prière de les faire passer en France...

C'étaient les dernières nouvelles que l'on devait recevoir de lui!

Dans les derniers jours de février, la Boussole et V Astrolabe appareillent de nouveau et cinglent vers l'horizon austral '.

1. (^est du moins ce que rapportent la plupart des auteurs, sans doute sur la foi de quelcjut* assertion anglaise donl il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de retrouver une trace précise aujourd hui, et de vérifier Tauthenticité. Les débris de re.\])é(Iition ayant été découverts h Vanikoro et l'enquête ayant établi que La Pérouse reconimt l'île Ton^a (pu est au Nord-Est par rapport à Sidney, il est malaisé d'admettre qu'en partant de Botany-Bay il se

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Et dès lors, les deux frégates, avec leurs vaillants officiers, avec leurs marins intrépides, entrent pour nous dans le mystère du silence et dans la nuit d'une fin tragique dont nul témoin n'a pu rapporter le navrant détail.

Leur sillage rapide laisse une trace sur le flot et le flot suivant refface et la trace est perdue...

En France, les savants, les ministres, le roi s'inquiètent de n'avoir plus de nouvelles. Qu'est devenue l'expédition ? Où sont les deux vaisseaux, leurs équipages, leur chef excellent? Ont-ils péri dans quelque tourmente?

On arme une seconde expédition, confiée à d*Enlrecasteaux, pour aller à la recherche de la première... Mais roi, ministres et savants devaient avoir bientôt d'autres sujets d'inquiétude ; ils allaient sombrer eux-mêmes en pleine tempête révolutionnaire.

Les années passent et le mystère s'épaissit.

Esl-il donc devenu impénétrable et n'y a-t-il plus aucun moyen de savoir ce que sont devenus en réalitée La Pérouse et ses compagnons?

L'homme n'est pas toujours en marche vers l'avenir, il remonte aussi dans le passé pour en démêler les mystères. Quarante années après le drame, un capitaine anglais, Peter Dillon, et, presque en même temps, Dumonl d'Urville, pénétrant hardiment à leur tour sous des cicux encore inexplorés, devaient arriver jusqu'au terme même de la course aventureuse et tragique de leur illustre devancier et jeter quelque clarté sur la fin obscure de l Astrolabe et de la Boussole dont, grâce à Dumont d'I'rville, certains débris rapportés en France, après avoir été arrachés aux récifs de Vanikoro, forment au musée de la Marine, au Louvre, un émouvant mausolée.

Les récits des naturels de Vanikoro, recueillis par Peler Dillon, et l'enquête de Dumont d'Urville permettent de supposer quelle fut, vraisemblablement, la fin de l'odyssée de V Astrolabe et de la Boussole. On peut, par hypothèse, la présenter comme il suit : La Pérouse en quittant Botany-Bay, avait visité d'abord l'île Tonga, puis, ayant traversé avec succès les passages dangereux et alors ignorés de la Nouvelle-Calédonie, il reconnut Tarchipel des Nouvelles-Hébrides.

Il poussa plus avant dans Tinconnu.

Notre imagination émue le voit debout, anxieux, à la proue de son navire ; il apercevait, de loin en loin, au milieu de ces flots d'un vert si pAle qu'ils pouvaient lui sembler, quoique en pleine zone du lropi(pie, avoir battu les banquises antarctiques, il apercevait une île nouvelle, une terre vierge,

soit dirigé vers le Sud. Nous nous sommes conformés cependant à la version la plus- accréditée. La Pérouse a pu aller au Sud, d'abord, et changer ensuite de direction.

46 LES GDANDS NAUFBAGES

OU peuplée d'une humanité arriérée, presque animale. Il mouilla à Tîle Anamoaka.

Et il repartit.

Il pénétra derechef dans un archipel : Tarchipel Santa Cruz.

Ces mers, jusqu'alors inviolées, découvraient de tous côtés, outragées, irritées, leurs rocs menaçants entourés de bave et d'écUme blanchissantes.

La Pérouse, résolu à lasser la mauvaise fortune et à triompher des pires dangers à force de prudence, La Pérouse avançait lentement.

Mais une fin tragique sied aux grandes aventures et le sort réservait à ces navigateurs hardis, à ces découvreurs de terres et de mers, Tapothéose d'une catastrophe qui les a immortalisés.

Il est permis de supposer, d'après les rapports de Dillon et de Dumont d'Urville,que La Pérouse longeait les récifs d'une île qu'on a su depuis être l'île Vanikoro, quand, un soir, dans la nuit commençante, une tempête imprévue, un cyclone terrible, fondit sur ï Astrolabe et la Boussole.

Dans ces passes corallifères presque toutes insondées, dans ces parages volcaniques où tout, l'eau, les vents, les* roches, contribue à la perte des navires, le naufrage est inévitable par gros temps, et la mort imminente.

La lutte n'est pas longue. Les deux vaisseaux se couchent dans les creux de vagues démesurées, les mâts craquent. Pris dans un tournoiement formidable de vent et d'eau mêlés en trombe, Y Astrolabe est traîné sur les madrépores ; il s'y ouvre avec fracas, puis est de nouveau rendu aux flots dans lesquels il s'abîme et disparaît à jamais avec toute sa cargaison de vies.

La Boussole, que monte La Pérouse, — c'est lui, « le grand chef blanc » qui, d'après les dires des indigènes, dut survivre; on peut donc avancer que la Boussole ne fut détruite qu'en second lieu et moins soudainement que Y Astrolabe, l'autre bateau « dévoré par la mer », s'il faut croire Peter Dillon et le plus intelligent des sauvages qu'il interrogea... — la Boussole résiste encore à la tempête. Elle cherche à franchir la barre de corail qui entoure la terre près de laquelle elle se trouve. Les chaloupes, retenues par un seul grelin, sont dessaisies sur leurs chantiers. Au premier signal — si elles ne sont pas emportées auparavant — elles glisseront à la mer, unique chance de salut. A celte heure supixMr.c le grand capitaine est sublime de sang-lïoid et d'énergie... Toutes les vies qui lui furent confiées, les laissera-t-il périr misérablement et si loin de la patrie!...

La Boussole, portée par les vents et les fiots vers le récif, manœuvre pour chercher une passe.... \îxïn espoir. [A son tour elle donne du talon contre la roche de corail. C'est la fin... Une chaloupe et un canot surnagent. ^Juelqucs survivants s'accrochent à leurs bords et se hissent sur la quille.

Le canot aborde le premier sur l'île fatale. Des bandes d'indigènes sont

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là, dans Tombre, noirs, nus, le front bas, fuyant, le nez aplati, les pommettes saillantes ; ils regardent, stupides, ces esprits blancs qui sortent de la mer.

La chaloupe arrive à son tour. La Pérouse est parmi les survivants, et le sort ne Ta point encore vaincu. Il groupe ce qui reste d'hommes sur une éminence de terrain où, pour se garder des sauvages, il établit un service de sentinelles et tous, groupés, grelottants auprès de la mer mugissante, ils attendent le jour.

A l'aube, quel spectacle ! La mer rejette des lambeaux de carène, des flèches de mâts, des pans de bastingages, et, parmi ces vestiges de ce qui fut une brillante frégate, des corps sans bras, sans jambes, d'autres les flancs emportés, des cadavres à demi dévorés parles requins...

La Pérouse fait rendre les derniers honneurs à ces restes lamentables, et, déjà, il médite d'utiliser tout le bois de la chaloupe et du canot et les planches jetées sur le rivage, pour construire une embarcation qui le ramènera, avec ses compagnons d'infortune, sur le passage des navires au long cours.

Les naufragés se mettent au travail avec l'ardeur du désespoir. Ils campent, la nuit, dans une grotte dont l'entrée est défendue par une palissade assez forte pour les proléger contre les indigènes.

Mais l'abondance des épaves déposées par le flot sur leurs rivages incline les sauvages à des sentiments favorables. Ils offrent môme de la nourriture à ces étrangers qui ne leur ont point fait de mal. Et des relations presque amicales s'établissent ainsi entre les blancs et les noirs.

Enfln l'embarcation est terminée. Les naufragés s'y installent, ils s'éloignent de Vanikoro, par une mer calme et un vent propice. Les voilà hors de vue des sauvages devenus leurs amis et qui, de génération en génération, garderont leur souvenir... Et nul après ceux qui les ont vus partir ne les reverra.

Où moururent-ils? Comment moururent-ils?...

La mer n'avait épargné les derniers survivants de Y Astrolabe et de la Boussole que pour leur permettre de marquer leur passage au point extrême de la course de leurs aventureux navires. Elle les prit comme elle avait pris leurs camarades et, des uns comme des autres, voulut le sacrifice de leurs vies données, par avance d'ailleurs, à la gloire française et à la cause de la Science.

cJ/ C/ne/i/t // e/i tJ'ea à tM^oau/ùr^

« Vïi amiral français meurt à son banc de quart. » (dermères paroles de drubys expirant.)

AU cours de rannée 1798, de mai à juillet, une flotte anglaise commandée par Tamiral Nelson erra sans repos ni trôve sur la Méditerranée. Elle cherchait, du nord au sud et de Test à Touest, une flotte franç;aise partie vers un but mystérieux.

Cette escadre insaisissable, placée sous le commandement de Tamiral Brueys, secondé par des marins tels que du Petit-Thouars et BlanquCt Duchayla, avait quitté Toulon escortant un convoi immense et faisant voile pour rÉgypte, où elle portail Bonaparte et sa fortune.

Elle avait pris lu mer à la fin de mai. En tête s'avançait TOr/e/i/, vaisseauamiral de 120 canons ; puis le Guillaume TelL le Franklin^ le Tonnant, de 80 canons ; le Spartiate, l Aquilon, le Généreux, le Timoléon, Y Heureux, le Mercure, le Guerrier, le Peuple Souverain, le Conquérant, ces trois derniers vaisseaux presque hors de service, imprudemment mis en ligne par Tordonnaleur civil du port, de Tronge, fonctionnaire maritime inventé quelques années plus tôt par la Convention, et qui, à Toulon, montrait plus de bon vouloir que de capacité: les vivres manquaient, les équipages étaient incomplets. Mais Bonaparte avait décidé de partir, on partit.

La flotte comprenait encore 8 vaisseaux, et 7 frégates armées en flûte, plus des bombardes et des chaloupes canonnières. Ouant au convoi, il se composait de 1*?1 navires.

Poussés par une forte brise du nord-ouesl, les Français quittèrent rapidement les cotes de Provence. Le 9 juin, ils étaient en vue de Malte, qu'on avait décidé de [neiKh-e. Ce fut TalTaire de quelques heures et, le 19 juin, Tescacb-e n^parlait |)onr l'Egypte, laissant Malte terre française.

Cependant, Taniiral Nelson cherchait toujours Brueys, aux quatre i)oints (cardinaux. D'abord, il l'avait cru en Sicile; mais arrivé là, à toutes voiles, il

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irappril qu'une fAclieuse nouvelle : Malte enlevée par l'escadre fanlasliquc qu'il ne pouvait découvrir. Puis, un bâtiment qu'il rencontra au large lui dit qu'on avait vu les Français à Test de l'île conquise, naviguant vent arrière par vent de nord-ouest. « Plus de doute, pensa Nelson, ils vont en Egypte. » Et il entra, tout courant, dans le port d'Alexandrie, le 18 juin, trois jours avant Brueys.

En rade, 4 frégates turques; mais, de voiles françaises, pas une!

Le gouverneur d'Alexandrie s'était ému à la vue de la Hotte anglaise. Son trouble augmenta quand Nelson lit connaître qu'il cbercliait les Français, qu'on disait prêts à débarquer en Egypte. Le gouverneur prescrivit immédiatement des préparatifs de défense ; quant aux officiers anglais, de plus en plus perplexes, ils se demandaient dans quels parages rencontrer Brueys et ses vaisseaux.

L'amiral Nelson décida de retourner aux aguets en Sicile, tenant pour une faute d'être ainsi venu inutilement à Alexandrie. 11 s'éloigna vers le nord-est ; pendant ce temps, la flotte française, venant du nord-ouesl, arrivait procbe des côtes d'Egypte.

On raconte qu'une brunie épaisse déroba les Français à la vue des Anglais.

A quoi tient le désastre d'Aboukir? A cette brume, peut-élre!

Sans elle, l'amiral Brueys apercevait l'ennt mi et en était aperçu ; il ofTrait ou acceptait le combat dans des conditions bien meilleures qu'ultérieurement à Aboukir! Bonaparte, à bord du vaisseau-amiral, pouvait donner des conseils, des ordres qui auraient aidé à la victoire. Nous nous serions battus à la voile, en plein jour, tandis qu'un peu plus tard, lors du désastre, nous nous battîmes à l'ancre et la nuit. Enfin, Brueys était bien portant ; à Aboukir, il était malade'.

Mais la brume couvrait la mer, et les Français arrivèrent sans alerte ni encombre près de la crique du Marabout, à deux lieues et demie de terre, où ils mouillèrent. Là, ils apprirent que la Hotte anglaise était venue les attendre en ce même endroit, peu de temps auparavant.

Aussitôt, les amiraux tinrent conseil, envisageant la possibilité d'une bataille prochaine, et cherchant la tactique à décider. L'amiral Blanquet Duchayla insistait pour que l'escadre française prît l'ofTensiveau premier signal d'alarme et courût à la voile sus à l'ennemi ; mais le contre-amiral Villeneuve et le chef d'état-major Ganteaume opinaient qu'il valait mieux attendre

1. Il est juste de dire que ces remarques fuites par la plupart des écrivains militaires sont combattues par d'autres écrivains qui objectent que si h Aboukir nous avons perdu notre Hotte, ce désastre est tout de nu* me moins (;rand que la perte de la flotte, du corps expéditionnaire et de tout le convoi, riscpie que nous courions si les escadres anglaises et françaises s'étaient rencontrées avant le débarquement de l'armée d'Egypte.

Nelson à Tancre, et le recevoir, les vaisseaux étant solidement enibossés. Brueys se rangea à ce dernier avis.

Le lendemain, les Anglais ne parurent point, et Ton procéda au débarquement de l'armée de terre qui comprenait 36 000 hommes, commandés par Kléber, Desaix, Reynier, Murât, sous les ordres de Bonaparte. Ces troupes enlevèrent rapidement Alexandrie, et se préparèrent à la conquête de l'Egypte.

Bonaparte, partant pour le Caire, prescrivit que la flotte se mît à Tabri, dans le port vieux d'Alexandrie. Mais Brueys, dans la crainte d'être bloqué, difl'éra l'exécution de ces ordres, et préféra aller mouiller à 25 kilomètres plus au sud, en vue d'Aboukir, durant tout le mois de juillet, attendant les Anglais qui ne paraissaient point. Chaque matin, les Français regardaient au large pour essayer d'y découvrir une voile ennemie ; mais, sur la mer immobile, qui scintillait sous le soleil torride, les Anglais semblaient avoir définitivement disparu.

Cependant, l'escadre s'énervait dans l'attente et l'incertitude. Elle brûlait de combattre, enflammée de ce pur patriotisme allumé dans les âmes par la Révolution. Elle n'avait aucune crainte de l'ennemi héréditaire. Associée à une entreprise dirigée par Bonaparte, le héros d'Italie et l'idole de la nation, elle se croyait invincible! Ses éléments nouveaux, pleins de foi dans la gloire des armes de la République, et ses éléments anciens, attachés aux traditions de la vieille marine, résumaient également leurs devoirs dans la formule héroïque : « Vaincre ou mourir! »

Et les jeunes courages s'entraînaient chaque jour, prêts à tous les périls, en écoutant les vieux matelots raconter, aux heures de loisir, les plus célèbres drames maritimes de l'ancienne marine»

Que d'émouvants souvenirs ainsi évoqués !

C'était en 1678. Une escadre de 17 vaisseaux, confiée à un marin de cour, le comte d'Eslrées, qui fut plus tard maréchal, et aussi médiocre sur terre que sur mer, quoique brave, naviguait dans les parages des Antilles!...

Un soir, toute cette magnifique escadre s'abîmait dans la mer, on vue de l'île de Curaçao. Les équipages échappaient à la mort par miracle, après mille péripéties tragiques.

C'était la fameuse bataille de la Hogue, dans la Manche, où les escadres françaises et anglaises s'étaient déjà rencontrées, de même qu'elles allaient se rencontrer encore assurémeni, en vue de l'Egypte. Mais, cette fois, l'Anglais ne serait pas victorieux. La Ilogue! journée funeste, où les

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vaisseaux français, pour la plupart incendiés, vinrent s'échouer misérablement les uns après les autres sur la côle du Colenlin.

C'était Tépisode immortel des galères de Vigo, ces 10 navires chargés de lingots d'or que M. de Ghûteaurenault préféra couler en vue des côtes d'Espagne, plutôt que de les voir tomber aux mains de Tennomi. Et ces richesses englouties au fond de la mer rendaient rêveur plus d'un gabier ou d'un canonnier...

C'était le désastre épouvantable de l'escadre de Duguay-Trouin, rentrant en France chargée des dépouilles de Rio-de-Janeiro, en 1711. Deux de ses vaisseaux, le Magnanime et le Fidèle, avaient disparu dans un coup de vent, en vue des îles Açores et avec eux 1600 braves.

C'était Y Allas, commandé par M. de Sorel, revenant le 2 décembre 1739 de Saint-Domingue, avec 700 hommes à bord, malades de la fièvre jaune. Cet hôpital flottant s'étail jeté sur les récifs d'Ouessant, terreur des navigateurs. 8 officiers et 400 hommes se noyèrent, tandis que le reste de l'équipage agonisait dans l'entrepont sur cette épave que la mer envahissait.

C'était la catastrophe du Bourbon, commandé par de Boulainvilliers, catastrophe encore présente à l'esprit de tous les marins, car elle datait seulement de 1741. Boulainvilliers s'aperçut en pleine mer que son navire faisait eau, et, j)Our que l'équipage ne se doutAt de rien d'abord, et aussi pour le préserver d'une panique funeste, il fît condanuierles panneaux de la batterie basse sous un prétexte quelconque. Le maître calfat était seul avec le capitaine au courant de la situation; il avait promis le secret et le gardait fidèlement. Chaque matin, il venait rendre compte à son chef de l'état de la cale. L'eau montait progressivement et le naufrage par engloutissement devenait certain à bref délai.

Les angoisses de M. de Boulainvilliers étaient d'autant plus vives qu'il avait à bord son jeune fils.

Enfin, le 12 août, la vigie signala une terre à l'horizon. Il était temps; depuis quelques heures, la ligne de flottaison affleurait les sabords de la batterie basse.

Lue clialoupe fut mise ù la mer, 34 hommes y prirent place et, parmi (hix, bon gré mal gré, le jeune Boulainvilliers qui, instinctivement, refusait de quitter le navire, de s'éloigner de son père. A peine la chaloupe fut-elle à 3 milles, que le Bourbon sombra soudain, q\\ vue des côtes de Portugal, entraînant dans sa perte tous ses officiers et 560 hommes.

C'était, le 20 novembre 1759, le marquis de Conflans battu à Quiberon par rAnglais et détruit par la mer. Deux de nos vaisseaux disparurent, le Thésée cbaviré sous voiles, et le Juste qui sombra à Tentrée de la Loire. Le premier de ces vaisseaux, commandé par M. de Kersaint, resta longtemps couché sur le flanc au milieu des vagues en fureur; des grappes humaines hurlaient sous la rafale, accrochées à la mâture et aux bastingages. Finalement, le Thésée s'abîma, entraînant avec lui dans les flots 550 hommes.

C'était le César, qui sauta après la bataille de la Dominique, pendant la guerre d'Amérique, engloulissant 400 blessés et prisonniers français qui étaient à son bord.

Enfin, terminant cette série tragique, c'était le vaisseau les Droits de l'Homme y sombrant le 14 janvier de Tannée précédente. Le capitaine Lacrosse, qui commandait le navire, avait eu, la veille, un engagement avec les Anglais ; il en était sorti désemparé et fut obligé de mouiller en vue de la terre, sans abri, prés d'Audierne. Le temps était mauvais, les cûbles des ancres ne fardèrent pas à se rompre et le navire (ixl jeté à la cùte où il se brisa. Les Droits de l'Homme avaient déjà eu 260 hommes mis hors do combat; 217 autres se noyèrent dans le naufrage...

Ainsi, aux heures de repos, le soir, sous la lune claire, en rade d'Aboukir, tandis que les côtes, si plates qu'elles semblaient être la continuation des ondes, apparaissaient toutes blanches et ondulées; dans ces lieux illustres, au bord de cette terre des sphinx et des pharaons, où Alexandre et César, et le bon saint Louis avaient précédé Bonaparte, les marins de l'escadre de l'amiral Brueys préparaient leurs ûmes aux plus redoutables périls, en évoquant le souvenir de l'ancienne marine de la monarchie, succombant sous l'assaut des vagues ou les coups des Anglais, toujours avec gloire.

Le mois do juillet s'achevait. Bonaparte olait victorieux loin du rivage, ol Toscadro, impationlo de combaltro, commençait à dososporor. Pas un ennemi à l'horizon. Brueys supposait Nelson occupé à renforcer son oscadro ou roslo dans rignoranco do l'arrivée on Egypte dos forces françaises et ballant la mer à l'aventure. En réalité, Nelson, arrêté h Syracuse, s'occupait do se ravitailler; il savait les Français à Aboukir.

A prosont, il s'approchait toulos voiles dehors, brùlanl do réparer le temps perdu et do livrer bataille sans relard.

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