L'ORIENT » E\ FEL A ABOUKIR
passant par le bossoir de bAbord du Guerrier entre la ligne de nos vaisseaux, ils parvinrent à doubler la tête de la flotte franc;aise et à se placer entre elle et la terre. Alors, Brueys comprit la faute qu'il avait commise en ordonnant de combattre à Tancre. Mais ce fut bien pis lorsque Nelson, suivi du reste de son escadre, se mit à tirer sur nos vaisseaux du côté de la mer. Tous nos navires de tôte, notamment le Conquérant, le Spartiate, le Peuole Souverain, furent donc pris entre deux feux.
Ainsi attaqués des deux bords, les F'ran(;ais luttaient avec une ardeur héroïque. Cinq de nos vaisseaux combattaient à Tavant-garde contre huit anglais, pendant que le centre de la ligne, avec VOrient, restait immobile et impuissant.
Enfin, le centre est attaqué parle Bellérophon et, là, nous triomphons. Le vaisseau anglais perd deux de ses mAts, et 200 hommes de son équipage tombent morts ou blessés. Le Bellérophon prend la fuite.
Mais notre avant-garde n'en était pas moins décimée, et la bataille s'engageait sur toute la ligne. Notre vaisseau le Tonnant flambait, et communiquait Tincendie à bord du Majestic, dont le capitaine venait d'être tué.
Cependant, la nuit était venue, brusquement, comme il arrive dans ces contrées, où le crépuscule est très court. Le combat n'en continuait pas moins, furieux de part et d'autre.
Du vaisseau-amiral, ÏOrieniy cœur de la bataille, le spectacle se déroulait splendide et formidable.
Sous le ciel étoile, sur la mer tranquille, les vaisseaux disparaissaient dans la flamme et la fumée; la canonnade se propageait au loin sur les flots et à travers la plaine égyptienne avec un roulement de tonnerre. La rade d'Aboukir s'illuminait par instants de l'éclair des bordées ; et des cris de rage passaient dans l'air, don^inant le tumulte sinistre du combat.
Les Anglais, pour se reconnaître, avaient hissé à la corne d'artimon de leurs vaisseaux, quatre fanaux placés horizontalement ; leurs navires étaient dispersés çà et là, libres de leurs allures, tandis que nous formions une masse encore compacte et immobile, surtout au centre, où VOrient, le Tonnant, le Franklin avaient d'ailleurs l'avantage. Ces trois vaisseaux de haut bord, attaqués de toutes parts, semblaient des colosses luttant contre un monde d'ennemis.
. A bord de VOrient, la fureur du combat atteignait son paroxysme; des blessés, des mourants gisaient épars, à peine secourus. Qui pouvait songer à eux? De tous côtés venait la mort, et la plus sombre des morts, celle qu'on trouve dans le désespoir de la défaite.
L'ennemi, renforcé d'instant en instant par ses vaisseaux qui, ayant
56 LES GHAXDS iXAUFRAGES
réduit au silence ravant-garde française, se portaient sur le centre de notre escadre, Tennenii écras it de son feu le navire-amiral qui ripostait de ses 120 bouches à feu, caronades.et pièces de 3(>, dont chaque bordée secouait du plus bas de la cale au plus haut des vergues le trois-ponts tout entier.
Mais Brueys, debout à son banc de quarl, le porte-voix en main, se sentait vaincu et mesurait Timmense étendue de sa faute. Dans le tumulte de la bataille et les angoisses de sa conscience, il dégageait confusément les conséquences de son impérilie : Bonaparte coupé de France, les Anglais venaient décu[)Ier les forces des Turcs, et, sans doute, bientôt les 360(30 Français débarqués en Egypte seraient accablés, cernés, massacrés.
Et Brueys appelait la morl. A huit heures et demie, on le vit chanceler, mais il se redressa aussitôt; il n'était que blessé à la tête et à la main; il resta à son poste de commandement. La mitraille et les boulets hachaient littéralement Y Orient, de la dunette à la ligne de flottaison ; les Anglais, par moments, tiraient à boulets rouges. Pour la seconde fois, Tamiral fut renversé, il ne put se relever seul : il avait la jambe droite emportée et son sang coulait à flots. On Tentourait. Le chef de timonerie l'avait reçu dans ses bras et voulait le transporter au poste des blessés, mais il refusa.
Auprès de lui, le capitaine de VOrienl, le vaillant Casabianca, le pressait comme les autres officiers de se laisser transporter dans Tentrepont; et le fils du capitaine, un gamin de dix ans, qui, depuis le début de la bataille, restait près de son père au milieu du carnage, s'essayant, héroïque, ù faire le coup de feu, pleurait pour la première fois de la journée, en embrassant le blessé qui Taimait, et, de sa voix d'enfant, pleine de larmes, il disait : « Allez-vous-en, Monsieur l'amiral, allez-vous-en!... »
« Quittez le pont, amiral! » insistait Casabianca.
— « Le quittez-vous, capitaine, vous et votre fils?... Non! non! un amiral français meurt à son banc de quart ! »
Ce furent ses dernières paroles. L'n spasme le prit et le coucha blême, exsangue, dans les bras qui renlouraienl. 11 ex|)ira ainsi sur sa (lunette, dominant la bataille, tombé en vaincu qui rachète par une mort admirable une heure de défaillance.
H était neuf heures. Le Conquérant, à Tavant-garde, cessa le feu, complètement écrasé après avoir perdu son commandani, le brave Thévenard. Le Peuple Souverain et le Guerrier désemparés, faisant eau de toutes parts, <-ouverts de morts et de blessés, amenèrent leur })avillon.
C'est alors (jue se produisit l'épisode le plus terrifiant de la journrc.