‹ Les grands poètes romantiques de la PologneChapitre 10 sur 79 · Traduction Louis Le»er · texte numérisé non relu

Traduction Louis Le»er

poir, puis la persécution russe, puis l'exil, tout fondit sur lui et lui pétrit l'âme en quelques années, pour toujours.

Entrons dans quelques détails.

En 1817, les provinces polonaises de la Russie vivaient sous un singulier régime. Alexandre Ier, souverain d'un caractère généreux, libéral, quoique impressionnable et changeant, avait octroyé une constitution à la Pologne proprement dite, c'est-à-dire aux régions de la Vistule. Mais le lieutenant du Tsar à Varsovie, le grandduc Constantin, son frère, riait de la charte, la violait, humiliait les officiers polonais, introduisait les coups de bâton dans l'armée. A partir de 1820, on ne convoqua plus la Diète, qui ne voulait point se réduire au rôle de Chambre d'enregistrement des décisions de l'exécutif. La Lithuanie n'était guère mieux traitée. Elle eut quelques années de paix, grâce à l'influence dont jouissait à Pétersbourg le plus puissant de ses magnats, le prince Adam Czartoryski, ami d'enfance de l'empereur. Puis, revenu sur la fin de son rèffne à l'autocratie furieuse, Alexandre livra cette malheureuse province à la tyrannie du sénateur Nowosiltzof.

C'était l'époque où l'Europe se creusait partout de mines, d'associations patriotiques secrètes, destinées à saper, puis à faire sauter la Sainte-Alliance et le système de Metternich. Mickiewicz et cinq de ses camarades de l'Université de Vilna, Thomas Zan, Jean Czeczot, Malewski, Jezowski, Pietraszkiewicz, constituèrent dans l'ombre la société des Philomathes, ou amants de la patrie. Les Philomathes s'engageaient « à travailler toute leur vie au bien de leur pays, à cultiver la science et la vertu, à entraîner par leur exemple les autres jeunes gens » . Ce noble programme fut rempli . 11 se répandit peu à peu dans toute la Pologne et aboutit à l'insurrection de 1830. Le poète le résuma en une

des maximes les plus idéalistes qu'on ait vues : « Aie un cœur, et regarde au cœur. Proportionne ta force à tes desseins, et non tes desseins à ta force. »

Il fut rempli non seulement en politique, mais en littérature. L'époque était essentiellement fervente et créatrice : elle bouillonnait. Un esprit nouveau sortait de la cuve, écumant, fougueux, l'esprit romantique. Bien qu'il faille se garder de restreindre ce terme à l'art et qu'il s'applique à la vie entière de cette période, c'est pourtant au sens littéraire que je l'écris en ce moment. Suscité par la lecture de Gœthe et de Byron, Mickiewicz s'annonçait en Pologne comme le chef des novateurs. Ses émules, Alexandre Chodzko en tête, l'appelaient « l'aigle ». A la grande colère des critiques de Varsovie, les plus arriérés de l'Europe d'alors, et qui s'indignaient qu'on osât écrire des poésies autre part que dans la capitale, il imprimait ses premiers poèmes à Yilna, rajeunissait la littérature polonaise, se libérait des conventions classiques. Les beaux esprits et les lettrés des salons le raillèrent et lui dénièrent tout talent ; par contre, les étudiants lithuaniens et jusqu'au peuple, jusqu'aux domestiques et femmes de chambre, dévoraient ses livres dont ils se sentaient frères, où ils se retrouvaient, eux et la sève même -de leur sol, et leurs naïves croyances particulières.

L'esprit des légendes, le sentiment profond du terroir, l'âme populaire respirée de partout, c'est de quoi jeter l'ébauche d'un grand poète : pour le parfaire, pour lui donner l'expression souffrante et sublime qui prend les fibres profondes, arrache l'entière admiration, il y faut la douleur. Mickiewicz s'éprit d'une jeune Lithuanienne, Marie Wereszczaka; ils ne purent s'unir, elle dut en épouser un autre; et le poète souffrit jusqu'au désespoir.

Ils s'étaient connus en 1818, pendant les vacances,

au domaine de Tuhanowicze, où résidait la famille de Marie. On souffrait moins de l'oppression russe au fond des campagnes ; on y recevait, on y riait, on s'y amusait à plein cœur. « Nulle part, a dit Mickiewicz, on ne mène plus joyeuse vie que dans les villages et gentilhommières de Lithuanie. C'est un échange ininterrompu de gaîté, d'amour et de félicité. » Les jeunes filles causaient librement avec les jeunes gens; mais, s'agissait-il de mariage, il ne leur fallait point songer à se rebeller contre l'autorité de la famille. L'amour d'Adam et de Maryla — c'est sous ce nom qu'il célèbre son amie dans ses poèmes — était condamné d'avance. Elle n'avait plus son père, et ses frères lui destinaient pour époux un riche gentilhomme, Laurent Putkamer. Elle aimait Adam, ses lettres en font foi, mais était de ces natures timides qui ne savent pas lutter, qui préfèrent céder et souffrir. C'est pour elles qu'est faite la chanson française du xvine siècle, légère et douce complainte de leur destinée :

Plaisir d'amour ne dure qu'un moment, Chagrin d'amour dure toute la vie...

Maryla n'était pas belle ; elle avait simplement une physionomie expressive. Elle adorait les lettres et avait deviné l'extraordinaire génie de son ami. Une de ses paroles eut sur l'œuvre d'Adam la plus profonde influence, et nous lui devons beaucoup pour l'avoir dite ; lorsqu'une femme voit aussi juste, elle est doublement l'inspiratrice d'un poète : elle l'est non seulement par l'amour qui rayonne d'elle, mais parles vérités qu'elle perçoit et l'intuition qu'elle a du grand art. Voici comment Adam nous a transmis l'anecdote : « Marie, après avoir écouté un pêcheur narrer un conte très intéressant, s'écria en se tournant vers moi : «Voilà de

la poésie. Ecrivez donc quelque chose de pareil. » Je me pénétrai profondément de ces paroles, et de cet instant date ma direction poétique. »

Le jour vint où il fallut renoncer au rêve de l'infini bonheur, à la douceur d'être unis à jamais, dans ce monde et dans l'autre. La mort dans le cœur, Marie épousa Putkamer, le 2 février 1821. Six mois auparavant, elle avait donné rendez-vous à son poète dans le parc de Tuhanowicze, à minuit, pour l'adieu suprême. Une page déchirante des Aïeux nous a retracé la scène :

C'était la plus belle des nuits, je m'en souviens encore... juste au-dessus de moi brillait l'étoile de l'Orient : oh! je la connais bien depuis lors, nous nous saluons chaque jour. Je regarde en bas, vers l'allée : voici que, près du berceau, je l'aperçois soudain ! Avec sa robp blanche, entre les arbres sombres, elle se tenait immobile, semblable à une colonne funéraire. Elle se mit ensuite à courir comme une brise légère, les yeux baissés vers la terre, sans me regarder, et le visage très pâle. Je me penche, je regarde de côté, et je vois une larme dans ses yeux. — « Demain, dis-je, je pars. — Adieu, répondit-elle tout bas (à peine l'entendis-je). Oublie! » Moi, oublier! Ordonne donc, ma bien-aimée, à ton ombre de disparaître à l'instant, et d'oublier de courir après ton corps. C'est aisé à dire : oublie !

Pour belle que soit cette expression de la douleur d'un des plus grands poètes de tous les temps, peut-être un billet en prose de la simple femme produit-il une impression aussi forte. L'art et la vie, c'est tout un : ils se rejoignent et rivalisent sur les sommets. Après le mariage de Maryla, Mickiewicz put s'entretenir encore quelquefois avec elle ; puis il fut déporté en Russie où il passa quelques années avant de pouvoir s'échapper et se réfugier en France ; à partir

de 1824, il ne devait plus revoir sa patrie ni sa bienaimée. C'est à Rome qu'il reçut, en 1830, la dernière lettre, si touchante, de l'amie lointaine:

Jamais, depuis notre séparation, je n'ai osé vous écrire. Voilà qu'enhardie par mon cousin Zegota, je prends la liberté de joindre quelques lignes à sa lettre, et vous remercie pour le rosaire que vous avez eu la bonté de m'envoyer. Je me suis d'autant plus réjouie en le recevant que je ne m'attendais pas au bonheur d'exister encore dans votre souvenir. Je croyais que le grand monde vous avait fait oublier votre ancienne connaissance, tandis que votre image est toujours présente dans mon esprit ; chaque parole que j'ai entendue de vous résonne encore dans mon cœur. Souvent, je crois vous voir, vous entendre, mais ce sont des rêves de l'imagination. Oh! si je pouvais vous voir encore une fois sans être vue, je n'en demande pas davantage. Peut-être qu'à votre retour vous ne me trouverez plus au nombre des vivants; gravez alors une croix sur la pierre qui couvrira mon tombeau; je me ferai enterrer avec mon rosaire que je porte toujours avec moi. Adieu, je vous ai écrit plus que je ne devais écrire. Puissent ces lignes vous trouver en parfaite santé et aussi content et heureux que je vous le souhaite!

Marie.

Et maintenant, voici la conclusion : tout s'oublie, tout passe... Les douleurs dont on a cru mourir peu à peu se calment et s'éteignent. Il n'est vrai qu'un moment, ce cri terrible, ce cri d'abîme du chantre d'Elvire :

Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé !

Tout se repeuple lentement : un jour, les morts vivants s'étonnent de retrouver quelque douceur à respirer l'air de cette vallée de larmes II faut bien qu'il en soit

ainsi : sinon, la vie serait vraiment trop amère. Peu à peu, pour les deux amants, l'amour dont ils avaient tant souffert ne fut plus qu'un lointain souvenir. La femme resta au foyer, entourée et respectée des siens, doucement mélancolique; l'homme mena la vie d'orage du poète et du proscrit ; à tous deux, par delà les ruines du sentiment passager, il restait du moins un amour éternel, celui de la patrie captive. Ils avaient encore de longues années à vivre et à souffrir pour elle. Maryla mourut en 1863, Tannée même de la dernière insurrection polonaise. Sa mort attesta la noblesse et la beauté de son âme. «Elle suppliait Dieu d'ajouter ses douleurs à la somme de celles qu'il avait fixées pour la rançon de la Pologne, et ses dernières paroles furent: Pour mon pays, pour ses martyrs. »

Aimée du plus grand poète, non seulement de la Pologne, mais de toute la race slave, sa mémoire est immortelle : le nom de Maryla sera connu de la postérité la plus reculée, au même titre que ceux de Laure et de Béatrix, d'Eléonore d'Esté et d'Elvire.

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