LA DEPORTATION EN RUSSIE
Nous l'avons déjà dit, le répit qu'Alexandre Ier semblait avoir accordé aux provinces de Pologne, en 1815, ne pouvait être de longue durée. En 1823, quatre professeurs de l'Université de Vilna, dont Mickiewicz, et vingt étudiants, furent inculpés du crime de patriotisme et arrêtés. Après jugement, tous furent déportés en Russie.
ADAM M1CKIEWICZ 13
Quelques-uns des détails de leur procès sont instructifs, et il est bon de jeter un regard sur les figures de la commission d'enquête. On avait affaire à de tout jeunes gens ; on les chargea de chaînes et on les knouta. Plusieurs furent pris de désespoir. Marian Piasecki se précipita par la fenêtre et se cassa la jambe ; Teraïewicz se coupa la gorge. On posait des questions insidieuses, espérant tirer de la réponse une dénonciation involontaire contre tel ou tel : c'est ainsi que l'on demandait à Thomas Zan « où il avait appris l'amour de la patrie » ? L'héroïqueethabile jeune homme répondit : « Dans la grammaire de Kopczynski où le cours de troisième classe cite cet exemple : « Saint « amour delà patrie, tu n'es ressenti que parles cœurs « honnêtes. » Les inquisiteurs restèrent coi : Kopczynski était mort en 1816. Mais ils se vengèrent sur son livre, dont on détruisit tous les exemplaires que l'on put trouver. Les mêmes personnes jouaient le rôle de délateurs et de juges. Enfin, les sentiments et la conduite du recteur Pelikan et du procureur impérial Botwinko achèveront de nous édifier sur le compte des séides de Nowosiltzof : « Je puis dire », écrivait Pelikan dans son rapport à l'autorité russe, « que je suis parvenu par mes soins continuels à transformer tout à fait la jeunesse étudiante; si, parmi mes élèves, il se trouve quelqu'un de mal pensant, il est aussitôt dénoncé et convaincu par ses collègues. Je cherche à remplir strictement les instructions que Votre Excellence m'a données à ce sujet. » Botwinko n'était point en reste de beauté morale avec Pelikan, ainsi qu'en témoigne cette page de son existence : « Institué tuteur de la fille mineure d'une bonne famille polonaise, il s'empara de la fortune de sa pupille, la priva de tout ce que son âge et son sexe demandaient et finit par la faire disparaître. Elle était presque oubliée, lorsque,
en 1826, elle se retrouva par un hasard extraordinaire à Smolensk, dans un convoi de gens partant pour la colonisation de la Sibérie. Plusieurs bourgeois de Smolensk lui donnèrent leur généreuse protection et poursuivirent Botwinko, qui, par suite de cette découverte, fut destitué de sa charge de procureur. »
Ce qui précède n'est pas trop mal, mais il y aura aussi bien et mieux à la même époque, en Russie, avec l'atroce Araktcheïeff, auquel Alexandre a confié le gouvernail de réaction. Puis Nicolas Ier surpassera tout et tous : et rien n'égalera le supplice des prisonniers polonais knoutés à mort à Cronstadt, en 1831, sinon celui de leur compatriote Sierocinski et de ses compagnons, martyrisés plus tard en Sibérie : l'arrêt prononcé contre ces malheureux les condamnait à recevoir chacun sept mille coups de bâton ! Nicolas transplantera cinq mille familles du seul gouvernement de Podolie, enverra les recrues polonaises levées de force mourir en masse au Caucase, défendra aux étudiants lithuaniens de parler leur langue, sous peine de devenir soldats russes à vie, multipliera les confiscations de biens, ordonnera des persécutions atroces contre les Uniates, qui refusaient de se séparer de l'Eglise latine, fera enlever de force, et par milliers, les enfants mâles de Pologne, orphelins ou pauvres, âgés de sept ans à seize, et mettra aux enchères publiques leur transport dans les steppes ou aux monts Ourals ! Ces pauvres innocents, arrachés à leurs mères, folles de désespoir, moururent en masse sur le chemin. Ce sont là des forfaits inexpiables : l'homme qui commit tant d'horreurs sur un peuple, et poussa l'inconscience jusqu'à se dire un monarque chrétien, doit être au contraire rangé parmi les émules modernes des plus féroces despotes orientaux du Moyen Age et des temps antiques : et ce n'est pas sans raison qu'on a pu le com-
parer « à ces tyrans d'Assyrie que les bas-reliefs nous montrent chassant les bêtes fauves, saccageant les cités, réduisant des populations entières en servitude et leur imposant les travaux les plus durs, quand ils ne les soumettent pas aux supplices les plus raffinés ' ».
Quel que fût le joug dont souffrît la Lithuanie, on s'y sentait encore entre compatriotes. Après leur procès, Mickiewicz et ses compagnons les Philomathes furent relâchés et laissés pendant quelque temps en liberté provisoire ; mais, le 22 octobre 1824, ils reçurent avis de leur internement dans l'Empire des tsars et furent invités à se mettre en route. Le poète traversa les neiges de la Russie, et, chemin faisant, il examinait la face de ce pays, il essayait d'en deviner l'âme; sa mémoire en enregistrait les aspects, que sa plume devait plus tard fixer en traits d'eau-forte. L'acuité de son regard est saisissante ; on en jugera par ces visions rapides et nettes que je choisis au hasard, entre beaucoup d'autres : « Voici la contrée nue, blanche et ouverte comme une page prête pour l'écriture; le doigt de Dieu va-t-il y écrire et, se servant d'hommes bons en guise de lettres, y tracer la vérité de la sainte foi : à savoir que l'amour doit gouverner le genre humain et que les trophées doivent être des sacrifices ? ou bien, le vieil ennemi de Dieu viendra-t-il y graver de son glaive que la race humaine doit être rivée à la chaîne, et, pour trophées, avoir des knouts? » — « Sur les plaines blanches, désertes, le vent en délire détache et projette des monceaux de neige; néanmoins la mer de neige ondule immaculée; à l'appel furieux du vent, elle se soulève de son lit, et, de nouveau, retombe, comme
1. Ladislas Mickiewicz, Vie d'Adam Mickiewicz, 1 vol. P. 63. Albert Savine, éditeur. 1888.
pétrifiée, immense dans son uniforme blancheur. » — « Je rencontre des hommes : aux robustes épaules, à la large poitrine, à l'épaisse encolure, ils sont, comme les animaux et les arbres du Nord, pleins de verdeur, de santé et de force. Mais le visage de chacun est comme leur pays, plat, ouvert et sauvage ; et de leur cœur, comme de volcans souterrains, le feu n'a pas encore monté à leur visage, ni ne brûle sur leurs lèvres enflammées, ni ne se refroidit dan? les sombres rides de leur front, comme sur les visages des hommes de l'Orient et de l'Occident, sur lesquels ont passé tant de traditions et d'événements, de regrets et d'espérances, que chaque visage y est le mémorial d'une nation. » — « Ces routes, qui les parcourt? Ici, à toutes brides, la cavalerie se précipite, couverte de neige; et, de côté et d'autre, en rangs noirs, l'infanterie s'avance, massée entre les canons, les chariots, et les kibitkas. Ces régiments, sur un ukase impérial, arrivent de l'Orient pour combattre le Nord ; et ces autres Vont du Nord au Caucase. Nul d'entre eux ne sait où ni pourquoi il va; et nul ne le demande. Ici, l'on voit le moujik au visage bouffi, aux petits yeux obliques. Et là-bas, un pauvre paysan d'un village lithuanien, pâle et triste, se traîne d'un pas maladif. Ici reluisent des fusils anglais, là des arcs aux cordes gelées, que portent des Kalmouks. Leurs officiers? Ici, un Allemand, en calèche, tout en fredonnant une poésie sentimentale de Schiller, assène des coups de poing dans le dos à des soldats qu'il rencontre; là, un Français, tout en nasillant un air libéral, philosophe errant, cherche carrière : le voilà qui cause avec un chef kalmouk des moyens d'acheter à meilleur compte des vivres pour l'armée. Qu'importe s'ils font mourir de faim la moitié de cette racaille ? Ils pourront piller la moitié de la caisse, et s'ils s'y prennent adroitement,
le ministre les élèvera d'une classe et le Tsar les décorera pour l'économie de leur gestion '. »
Promené de ville en ville, selon le bon plaisir de l'autocrate, interné successivement à Pétersbourg^ et à Odessa, autorisé ensuite à résider à Moscou, puis à revenir à Pétersbourg,lepoète n'adoucit son exil qu'en se liant avec les proscrits polonais, les patriotes et les poètes russes. Dans le sinistre empire de Nicolas, les opposants se terraient et formaient des sociétés secrètes. Peu après son arrivée, Adam connut les principaux Décembristes, petite élite de penseurs, de juristes, de républicains : ils représentaient l'éveil de la Russie libérale, projetaient d'émanciper leur pays et de saisir à cet effet la première occasion qui leur paraîtrait favorable. Cette noble aristocratie intellectuelle échoua dans son entreprise de 1825 ; les chefs de l'insurrection furent exécutés, les simples conspirateurs envoyés en Sibérie ; et Nicolas inaugura son règne d'une façon tout à fait digne de sa renommée future, en déclarant, dans son manifeste du 13/25 juillet 1826, « quil avait vu avec plaisir les plus proches parents renier et livrera la justice les malheureux sur lesquels planait le soupçon de complicité ».
Plus tard, échappé de Russie, Mickiewicz ne songeait jamais sans une angoisse à ce noble groupe des Pestel, des Ryleev, des Bestoujev, des Mouraviev- Apostol; il écrivait pour eux cette admirable pièce :
A mes amis russes
Vous, vous souvenez-vous de moi? Moi, je ne puis rêver à ceux de mes amis qui sont ou morts, ou en exil, ou au fond des
1. Le Chemin de la Russie. Chefs-d'œuvre poétiques d'Adam Mickiewicz. 1 vol. Charpentier. Traduction Ladislas Mickiewicz.
cachots, sans songer à vous : vos figures étrangères ont droit de citoyenneté dans mes rêves.
Où êtes-vous, maintenant ? Le noble cou de Ryleev, que je serrais fraternellement dans mes bras, a été, sur un ordre du Tsar, suspendu à l'infâme gibet... Malédiction sur les peuples qui lapident leurs prophètes !
Cette main que Bestoujev, poète et soldat, me tendait, — plume et arme lui ont été arrachées, le Tsar l'a attelée à une brouette ; aujourd'hui, elle pioche dans une mine, rivée à côté d'une main polonaise.
D'autres ont peut-être été punis plus cruellement du ciel ; peut-être l'un de vous, déshonoré par une fonction et une croix, a-t-il pour des siècles troqué son âme libre contre la faveur du Tsar; peut-être que, dans ma patrie, il se rougit de mon sang et que, devant le Tsar, il s'enorgueillit, comme de services, d'œuvres maudites.
Si, du sein des nations libres, ces chants plaintifs vous parviennent jusque dans le Nord, et résonnent au-dessus de vos têtes, dans la région des glaces, puissent-ils vous augurer la liberté, comme les grues le printemps.
Vous me reconnaîtrez à ma voix !... Tant que j'étais dans les fers, en rampant silencieusement, je trompais le despote ; mais je vous dévoilais les replis de mes sentiments, et j'eus toujours pour vous la simplicité de la colombe.
Maintenant, je déverse sur le monde cette coupe de poison... L'amertume de ma parole est corrosive et brûlante; c'est une amertume distillée du sang et des larmes de ma patrie. Qu'elle corrode et consume, non pas vous, mais vos fers.
Quiconque d'entre vous élèvera contre ceci une plainte, sa plainte sera pour moi comme l'aboiement du chien, qui s'habitue au collier qu'il a longtemps et patiemment porté, à tel point qu'il finit par être prêt à mordre la main qui le détache *.
Mickiewicz devinait juste, en cette dernière strophe. La plainte qu'il avait prévue s'éleva : elle fut proférée