Traduction Ladislas Mickiewicz
quelques années après par Pouchkine. Le plus grand des poètes polonais et le plus grand des poètes russes se connaissaient : on les avait présentés l'un à l'autre à Pétersbourg ; ils s'étaient liés d'amitié et avaient fait assaut d'admiration mutuelle. « Quel génie, quel feu sacré ! » s'écriait l'auteur d'Eugène Oniégiiine, encore sous le coup d'une des célèbres improvisations de son rival. Et il ajoutait : « Que suis-je auprès d'un tel homme! » Un jour, le rencontrant dans la rue, il s'effaça : « Place à l'as », dit-il. « Le deux d'atout coupe l'as », répliqua l'autre. Ils avaient les mêmes aspirations libérales : un jour où ils se promenaient ensemble et où ils avaient été assaillis par un orage, près de la statue équestre de Pierre le Grand, Pouchkine abrita son confrère sous son manteau, en déclamant contre la pose farouche du « Cavalier de bronze ' ». Mais bientôt, le lyrique moscovite mit une sourdine à son libéralisme : il s'était laissé circonvenir par les flatteries de Nicolas. L'insurrection polonaise de 1830 acheva de diviser les deux poètes. Russe avant tout, Pouchkine applaudit aux victoires de Paskévitch. Mickiewicz, par contre, cingla les bourreaux de son pays d'invectives juvénaliennes qui indisposèrent Pouchkine. Toutefois, ces deux grands hommes avaient trop le respect de l'ancienne amitié pour que celle-ci pût jamais tourner en haine. Lorsque Pouchkine fut tué en duel, en 1837, le barde polonais déplora sa mort dans un article ému.
On eût pu le taxer d'ingratitude, d'ailleurs, s'il ne se fût point souvenu des nobles amis russes qui le protégèrent contre leur propre gouvernement. L'un d'eux, le prince Galitzine, le sauva d'un grand danger. Il
1. Intitulé de la pièce que Pouchkine écrivit plus tard sur l'œuvre de Falconnet.
l'empêcha d'être envoyé aux confins de la Moscovie, dans iin désert, et obtint qu'il fût attaché à sa chancellerie de Moscou. Mickiewicz y vécut au milieu d'admirateurs qui le choyèrent: les poètes Joukovsky et Kozlov, le prince Pierre Viazemsky, la princesse Volkonsky. Il y publia les Sonnets de Crimée, inspirés par l'excursion qu'il avait faite dans la presqu'île pendant son internement à Odessa. Ces bijoux poétiques, qui resplendissent de tout l'éclat de la poésie orientale, furent salués d'un cri d'admiration unanime : Kozlov les traduisit en russe. Adam était, à cette date, dans le plein épanouissement de sa glorieuse jeunesse ; voici comment le dépeint Mme Eudoxie Rostopchine : « C'était, dit-elle, un jeune homme brun, pâle, à la luxuriante chevelure noire, au regard inspiré, au front rêveur ; il portait, écrit sur sa personne, le présage d'un grand avenir, d'une destinée glorieuse et exceptionnelle. C'était l'auteur déjà connu de Konrad Wallenrod, qui était allé chercher en Crimée les inspirations brûlantes de ses divins sonnets. C'était Adam Mickiewicz, le poète devant qui tous les autresse sont inclinés depuis. » Le publiciste Polevoï complète ainsi ce portrait : « Quiconque a connu Mickiewicz, l'a aimé, non pas comme un poète (bien peu étaient en état délire ses poésies), mais comme un homme de rares qualités intellectuelles ; il vous attirait par la hauteur de ses vues, par l'étendue colossale de ses connaissances, et, en particulier, par une sorte de bonhomie qui lui était particulière. Son extérieur était plein de charme. De beaux cheveux noirs couvraient sa tête merveilleusement modelée; sous son large front marqué du sceau delà méditation, des yeux noirs expressifs brillaient de l'éclat du diamant ; son sourire était d'une douceur inexprimable. . . Tel il était dans l'état normal ; mais, quand une discussion l'intéressait vivement, quand le sentiment de
quelque vérité, de quelque idée élevée voulait jaillir de sa poitrine, alors sa figure prenait une tout autre expression. Il devenait un véritable magicien. Il ravissait ses auditeurs parle charme de ses improvisations, bien que notre société, uniquement composée de Russes, ne parlât habituellement que le français. »
Mais, nulle part, cette admiration qu'inspirait Mickievviczà ses confrères de Moscou ne se traduisit d'une façon plus touchante qu'au banquet d'adieu qu'ils lui donnèrent et où ils lui offrirent, avec une coupe qui portait leurs noms gravés, ces beaux vers mélancoliques :
En mémoire de ta séparation d'avec nous, nous t'offrons une coupe enchantée : nos lèvres amies l'ont ensorcelée ; un talisman s'y trouve au fond.
Quand, sous un autre ciel, dans le tumulte d'un banquet, tu recouvriras de vin ce talisman, ne cherche point au fond de la coupe la joie de l'ivresse ; tu y boiras les larmes des jours écoulés.
Tu y sentiras nos regrets ; un vin mêlé de larmes ne grise pas, le chant inspiré expire sur les lèvres, mais l'écho en parvient à ceux des tiens amis dont le nom est gravé sur cette coupe.
Lis ces noms, car, à ce même moment, nous aurons frémi de ton inspiration, nous aurons partagé ta douleur ; nos cœurs auront suivi les palpitations du tien.
Parfois la coupe sonnera d'elle-même comme une montre, par la force du talisman. Ce sera notre pensée, qui, s'élançant vers toi, aura de son aile effleuré la coupe.
Non, ce n'est point pour toujours que tu gémis dans le malheur; peut-être Dieu réparera-t-il l'injustice; peut-être même, sur la terre étrangère, tes rêves prophétiques serontils suivis d'un heureux réveil?
Seulement, ne puise pas avec cette coupe aux eaux du Lé thé, elle ne te permettra pas d'oublier ; notre coupe, alors, grâce au talisman qui se trouve au fond, s'écrierait : Souviens-toi de nous !
Cette pièce est comme une élégie : les poètes russes avaient le pressentiment que l'hôte divin les quitterait bientôt pour toujours. Ils devinaient que la Providence allait libérer ce jeune homme, le prince de la poésie slave et le plus illustre représentant des lettres dans l'Europe orientale. Mickiewicz partait alors pour sa dernière étape : il remontait à Pétersbourg, « la ville du ciel vert pâle, du froid et du granit ^ ». Mais il ne devait point s'y attarder. Bientôt il voguerait vers l'Occident. Là, il reverrait le passé dans ses rêves : ivre de la liberté reconquise, les heures mauvaises ellesmêmes lui réapparaîtraient enchantées au fond de la coupe des souvenirs ; il y boirait le vin de l'amitié lointaine et « les larmes des jours écoulés ».
Les soupçons qu'excita la publication de Konrad Wallenrod le décidèrent en effet à brusquer les choses et à lever l'ancre. 1} lança ce poème dans la capitale des tsars, en 1826. C'était un acte d'une dangereuse audace. Sous couleur de légende et de fiction, le poète racontait l'histoire d'un Lithuanien qui s'est glissé chez l'ennemi pour l'endormir peu à peu, gagner sa confiance, puis le trahir et l'accabler. Heureusement, la censure n'aperçut pas l'idée cachée sous le voile poétique. Mais les patriotes polonais eurent le coup d'œil meilleur. Ils saisirent fort bien le sens secret de Konrad Wallenrod. Peu à peu, les bureaucrates qui avaient donné Y imprimatur flairèrent « quelque chose » dans cette œuvre, sans toutefois se rendre bien compte : défense fut faite aux journaux de Pologne de parler du livre. Il était temps que Mickiewicz songeât à quitter le sol russe. Grâce à ses amis, il obtint un passe-port et s'embarqua, le 15 mai 1829, à Cronstadt, en grande hâte.