‹ Les grands poètes romantiques de la PologneChapitre 13 sur 79 · Pouchkine · texte numérisé non relu

Pouchkine

Il était sauvé. Sa grande existence de héros de la poésie et de la liberté se transportait à l'ouest de l'Europe, où il allait prendre part à ce célèbre mouvement romantique dont on a tant parlé, mais dont le retentissement dans Tordre de Faction n'a pas été suffisamment précisé jusqu'ici : nous croyons combler une lacune en mettant mieux en lumière ce dernier point, au cours des pages qui vont suivre '.

DES CONSEQUENCES DU MOUVEMENT ROMANTIQUE EN EUROPE : HÉROS ET VOYANTS (1820-1848)

Par certains côtés, cette période de vingt-huit ans fut unique : l'enthousiasme et la grandeur d'âme y surabondèrent. On vit rarement tant de noblesse, de désintéressement, de chevalerie. En 1792, la France seule est debout, transfigurée par l'idée nouvelle : de 1820 à 1848, le dieu intérieur embrase l'Europe romantique.

Ce vocable me semble résumer non seulement l'âme et le verbe, mais encore les « gestes2 » magnanimes de cette glorieuse époque. On a disserté à perte de vue sur le mot romantisme ; on a entassé livres sur livres pour l'interpréter. Point n'était besoin de cette abondante écriture. Si l'on s'était souvenu que la littérature

1. Dans son ouvrage intitulé : VEcole romantique en France, Georges Brandès a indiqué les conséquences politiques du romantisme : « Tout le courant romantique français », dit-il, « vient se déverser dans la révolution de 1848 » (p. 364, traduction A. Topin). L'affirmation de Brandès est très exacte. Jenela connaissais point lorsque j'écrivais, en 1899, le chapitre qui suit.

2. Il va sans dire que j'emploie ici ce mot au sens du vieux français.

et l'action s'accompagnent, se pénètrent, influent Tune sur l'autre, on n'eût pas ainsi gâché le temps à d'interminables gloses ; surtout, on n'eût pas commis l'erreur de ne prendre le terme qu'au sens littéraire et de ne voir dans le romantisme qu'un retour à l'enivrement du chant et de la pensée, par fatigue de l'action. Loin de se satisfaire d'un jugement aussi superficiel, l'on eût procédé à la façon des poètes-philosophes : s'élevant du vol hardi de l'intuition au-dessus de ce tiers de siècle, on l'eût aperçu d'un coup d'œil et dans l'ensemble. Et l'on eût jugé que l'activité romantique se déploya magnifiquement dans toutes les directions, se manifesta par les plus belles œuvres et les plus beaux exploits, fit revivre en Europe la grande poésie, se consuma d'efforts en faveur des nationalités esclaves et prépara leur délivrance.

Creuser notre présente assertion sur le romantisme et en démontrer la vérité dans le détail, nous n'y songeons point, car il nous faut aller vite, et nous ne pouvons jeter en ce chapitre que l'éclair d'un aperçu. Aussi bien cette vue nous paraît-elle indiscutable, car elle jaillit de l'histoire générale de l'époque et des actes de ses plus illustres représentants. Dès qu'on voit à l'œuvre des hommes comme Byron, Mazzini, Michelet, Quinet, Lamennais, Almeida Garrett, Kossuth, Petœfi Sandor, et tant d'autres ; dès qu'on remarque à quel point leur voix est puissante sur ces nations opprimées qu'elle soulève, et combien elle encourage ou suscite les fameuses prises d'armes auxquelles certains d'entre eux volèrent, brûlant d'y participer de leur présence effective, soldats ou chefs, dictateurs ou simples insurgés, plus de doute, alors : on est fixé sur l'essence de ce temps. Tètes et bras sont d'accord et visent au même but : l'affranchissement des peuples. C'est Vesprit chevaleresque qui venait, non plus cette

fois au service de la religion, mais de la liberté : sous le nom de romantisme, il rentre en scène et en bataille, aussi bouillant qu'un preux des croisades, dressé sur son cheval de guerre.

L'un des premiers, Mickiewicz, avec son coup d'œil de voyant, perçut et définit l'évolution à laquelle il allait prendre part : dans son Essai de 1824 sur Byron, et dans son Apologie du romantisme de 1829, il pénétra le nouvel « état d'âme », en glorifia la genèse, en prévit le développement. Les deux écrits dont je viens de citer le titre témoignent d'une intuition étonnante, mais je n'y veux cueillir qu'une ou deux phrases significatives, qu'il importe de relier entre elles, car elles se complètent : « Ces poètes », dit-il (il parle des romantiques du Moyen Age), « puisaient V inspiration dans Vesprit chevaleresque, et c'est chez eux qu'il y a lieu de chercher des œuvres strictement romantiques mais, de même que, dans l'état actuel

de V Europe, nous voyons se conserver beaucoup d'opinions, couver beaucoup de sentiments qui datent du Moyen Âge, de même les œuvres contemporaines de différents genres portent plus ou moins V empreinte romantique. » Ces dernières lignes sont extraites de X Apologie du romantisme ; dans son Etude sur Byron, il avait déjà dit : « Personne na mieux représenté que lord Byron les tourments de ces existences anormales qui ont marqué le passage entre le XVIIIe et le XIXe siècle, ce voyage sans but, cette recherche des aventures extraordinaires, ces élans vers un avenir dont on n'avait encore aucune idée. » En 1842, l'on se sera fait une idée nette de l'avenir, la voile s'orientera vers un but précis, les aventures extraordinaires auront revêtu la forme d'insurrections patriotiques ou républicaines, la voix des chefs du romantisme partout retentira, clairon des foules, leur existence, loin d'être

individualiste ou anormale, sera devenue sociale ; l'illustre poète, qui enseigne maintenant les littératures slaves au Collège de France, pourra donc ajouter, dans sa leçon du 13 décembre : « Chez les Grecs même, la véritable poésie ne signifiait autre chose que V action. Malheur aux poètes , s'ilsse bornaient seulement à parler : c'est alors que la poésie leur jetterait cette guirlande de feuilles mortes dont ils seraient condamnés à s'amuser pendant toute leur vie. » De la première de ces citations à la dernière, et en trois phrases de synthèse, on voit le chemin parcouru : de 1820 à 1848, du Lamartine légitimiste au Lamartine chef du Gouvernement provisoire, du Victor Hugo du Chant du Sacre à celui de la Constituante, du Lamennais première manière au fougueux adversaire de Rome, du Mickiewicz simple poète à l'organisateur des légions polonaises d'Italie, bref, de la poésie à l'action, toute l'évolution de l'Europe romantique aura défilé devant nous *.

Précisons le dessin de notre esquisse, isolons l'époque d'un contour net, appuyons sur quelques-uns de ses traits particuliers.

La phase romantique avait été précédée de l'épopée révolutionnaire et de l'épopée impériale. Mais immédiatement, une différence importante va distinguer la période nouvelle des deux périodes qui l'ont précédée.

1. C'était une évolution fatale. L'esprit romantique la contenait en germe. Vainement pourrait-on entamer là-dessus une discussion superficielle, et objecter que les premiers romantiques allemands et français étaient furieusement réactionnaires par certains côtés. Ils n'en restaient pas moins révolutionnaires sans le savoir, puisqu'ils préconisaient « une sorte de lyrisme furieux qui ne reconnaît d'autre règle que le caprice de l'artiste et appliquaient à la littérature la philosophie de Fichte». De tels principes devait surgir cet individualisme sentimental, poétique et généreux, qui est l'un des caractères du romantisme.

Moins grandiose sans doute, moins retentissante du fracas des armes, moins tumultueuse de masses d'hommes et de chocs gigantesques — elle les domine de sa supériorité littéraire. Elle recrée le grand art. Le lyrisme reparaît, plus inspiré qu'en aucun temps. Cette époque est non seulement poétique, mais poète ; elle a conscience de son héroïsme et le célèbre ; la harpe des bardes accompagne les insurrections de la liberté. La Grèce se bat, mais Byron, Shelley, Victor Hugo, Casimir Delavigne la chantent. L'Ode à la jeunesse, de Mickiewicz, s'échappe des poitrines polonaises en 1830, et tonne dans Varsovie insurgée. C'est une éloquence shakespearienne que celle de Kossuth : un drame se forgera par elle, et non des moindres, celui de la Hongrie levée comme un seul homme en 1848, à l'appel du dictateur, et engageant contre l'Autrichien et le Russe une véritable lutte de géants. Almeida Garrett fait le coup de feu contre le tyran Dom Miguel, est proscrit, se réfugie à l'étranger : ce soldat de la cause libérale est en même temps l'un des plus grands poètes et l'un des plus grands orateurs de son pays. Chez nous, Lamennais prépare l'explosion de 1848 et les journées de Juin par la colère sacrée des Paroles d'un croyant et du Livre du peuple, ces deux apostrophes immortelles. En pleine Angleterre de 1840, la haute pensée revêt ses méditations d'images poétiques plus véhémentes et aussi sublimes qu'aux jours d'Elisabeth ; dans ce pays, le plus pratique et le plus industriel du monde, Carlyle fouaille la bassesse de la civilisation utilitaire, lui oppose la grandeur des périodes purement religieuses et morales, érige la statue des vieux héros conducteurs de peuples : ce sévère idéalisme frappe ses compatriotes en dépit d'eux-mêmes ; ils écoutent l'écrivain, se glorifient de lui, l'investissent d'une haute autorité intellectuelle. Arrive le milieu du

siècle, et le romantisme d'idées*, battant son plein, étalera l'impétueuse poussée de ses vagues ; le Collège de France deviendra la tribune de l'Idéal moral, retentira de l'enseignement le plus élevé et le plus généreux qu'on ait vu : assisté de Quinet adroite, de Mickiewicz à gauche, Michelet pourra dire ajuste titre que, lors de sa plus fameuse leçon, professée devant un auditoire composé de représentants de toutes les nationalités martyres, « il se sentit dans la poitrine une âme : celle de l'Europe ».

Un second trait de la noble époque romantique est, en même temps que l'originalité foncière et piquante des tempéraments, le parfait désintéressement des cœurs, l'absence des basses convoitises, des désirs de profit personnel. C'est par ce désintéressement que ces enthousiastes rejoignent les combattants de 1792 et s'élèvent au-dessus des lieutenants de Napoléon. Le Corse une fois empereur, les idées de la Révolution passèrent au second plan, effacées par l'éclat des batailles, reléguées derrière le souci de l'avancement et des dotations : beaucoup d'anciens volontaires de la République ne furent plus que d'ambitieux et chamarrés soudards ; ils ne se battirent désormais que pour se

1. J'appelle ainsi le romantisme créateur d'idéal moral, par opposition expresse à ce romantisme purement esthétique, qu'un jeune philosophe de la plus haute intelligence, prématurément enlevé aux lettres, Emile Hennequin, définissait d'une expression ingénieuse en le dénommant romantisme versificateur. Le fait est que les romantiques se scindèrent presque dès le début, et qu'ils allèrent toujours en accentuant la différence de leurs conceptions respectives. Je ne vois pas qu'il y ait eu d'artistes plus opposés que ces deux grands artistes : Lamennais et Théophile Gautier. Pour dépeindre comme je le sens le romantisme de beauté verbale et d'art pur, qui fut celui de Gautier et de ses disciples, je proposerais, quant à moi, ce vocable qui ne prétend point à la nouveauté, mais simplement à quelque justesse : Romantisme delà Tour cV Ivoire.

battre et parvenir ; un seul homme absorba tout et tous, à l'avantage de son grand jeu militaire et de sa tyrannie.

Mais, à partir de 1813, les choses ont changé, le mot de Gentz se vérifie : * Le mouvement révolutionnaire, suspendu en France par Napoléon, reprend dans les diverses nationalités européennes lasses de réaction et d'absolutisme. » Les colères que les rois avaient déchaînées contre l'Empereur font volte-face et se retournent contre la Sainte-Alliance. « Grandis, liberté allemande, au-dessus de nos cadavres ! » s'était écrié, peu avant sa mort, le noble Kœrner. L'heure des peuples est venue, en effet : la rameur européenne s'accentae d'année en année ; l'insurrection éclate successivement en Grèce, en Espagne, en Portugal, en Italie, en France, en Pologne, en Belgique ; éteint sur un point, le feu se rallume sur l'autre ; les chefs romantiques battent de plus en plus le rappel et sonnent le tocsin ; et l'année 1848 verra la levée de boucliers générale.

L'amour des « aventures extraordinaires », si ancré dans les cœurs napoléoniens et qu'exaltèrent encore les poèmes de Byron, ne cesse donc point en 1815, et loin de là : il est le trait d'union entre les deux périodes. Seulement, il ne veut plus se satisfaire de la même façon et s'est jeté par une autre route. 11 a hâte de devenir bienfaisant, utile. Comme il n'y a plus de dictateur impérial, d'héritier renégat de la Révolution pour comprimer les volontés, l'individualité va s'épanouir. Les hommes de 1820 déploient librement leur âme avec leur drapeau, la laissant parfois flotter, comme Byron, poésie au vent et jusqu'à l'excentricité tapageuse, outrancière, quitte à se concentrer, à se raidir et à mourir, au jour de la bataille. Le jeu s'est fait large, on peut donner mille formes à son opposition et à sa fantaisie belliqueuse : chanter, écrire, invectiver, professer du

haut d'une chaire retentissante, monter sur une barricade, courir d'insurrection en insurrection, se mouvoir au milieu des conspirations, des émeutes, des appels aux peuples, des exils, de la lutte sans cesse reprise d'un bout à l'autre de cette Europe où s'accentue d'année en année le règne « des oppresseurs et des banquiers i » ; où l'on voit, dans les pays absolutistes, les patriotes suspendus aux gibets de Nicolas et de Metternich, et, dans les contrées libérales, la classe bourgeoise et censitaire, ;< le pays légal », uniquement préoccupée de son monopole électoral et de ses intérêts économiques, n'ayant cure que d'augmenter ses richesses sous l'égide de rois et de ministres en communion étroite avec elle. Sur ce fond terne ou sinistre surgit l'Aventure romantique ; elle débouche sans cesse, fonce ici ou là, nous cache un moment la platitude des prudhommes et la cruauté des autocrates, chasse de nos yeux ces visions monotones, les repousse au fond de la scène de l'Histoire. Elle affecte quelque chose de libre et d'éparpillé dans l'allure ; autant d'hommes d'action, autant de « corsaires », d'indépendants compagnons ou de chefs de bandes dont plus d'un 2, par la fantaisie chevaleresque ou la sombre audace, les raids d'une vaillance folle, l'obstination dans les coups de main, l'inflexibilité des convictions, l'indomptable courage, ne sera point sans offrir quelque analogie avec tel ou tel capitaine des guerres de religion. Mais nul d'entre eux n'aura le sans-pitié du xvie siècle, sa dureté d'airain.

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