Histoire générale de V Europe ^ t. X, p
50 LES GHAISDS POÈTES ROMANTIQUES DE LA POLOGiNE
déjà lointaine, et qu'à notre appel elle se retourne à demi.
Deux de ces fantômes étincelants ont jadis rempli l'Europe de l'éclat de leurs armes et du bruit de leurs exploits : qu'ils étaient célèbres en 1848, Bem et Dembinski ! Ils avaient volé au secours de la Hongrie soulevée par Kossuth et avaient mis à son service leur redoutable épée. Dembinski s'était illustré par sa retraite de Lithuanie de 1831, aussi étonnante qu'aucune des fameuses retraites de l'histoire. Abandonné à lui-même, il avait entrepris de tourner l'ennemi en s'enfonçant dans les marais. 11 avait exécuté, avec trois mille huit cents hommes et cinq pièces de campagne, cette manœuvre audacieuse au cours de laquelle, sans argent, presque sans munitions, il pénétra cent lieues plus avant dans le pays, et, poursuivi par des forces triples, évita ou repoussa plusieurs corps, enleva quelquefois leurs bagages et leurs détachements, passa quatre fleuves navigables, se créa des ressources là où tout manquait, puis, après vingt-six jours de marches continuelles, rentra à Varsovie, ramenant ses blessés et un gTand nombre de prisonniers. En récompense de ce merveilleux exploit, ses compatriotes lui offrirent un sabre portant sur la garde d'or les armes de la Pologne et de la Lithuanie, avec l'inscription suivante : « Dembinski, ton bras intrépide donnera à cet acier une trempe nouvelle; il brillera, les chaînes tomberont; et, par lui, l'aigle et le cavalier seront libres. » C'était là le héros qui, deux fois, se vit attribuer en 1849 le commandement en chef de l'armée hongroise, fut vaincu à Szoreg et succomba avec la Hongrie à Temeswar, mais ne dut peut-être ses défaites qu'à la désobéissance et à la jalousie du brillant et funeste Georgey.
Ce fut en 1848, pendant sa campagne de Hongrie,
que Bem conquit sa légende. Il avait des parties de grand capitaine, et il eût probablement infligé à la couronne de Saint-Etienne les plus terribles défaites, sans l'intervention armée de l'autocrate russe. Général d'artillerie, épris de science, grave, réfléchi, esprit compréhensif et philosophique, Bem s'était distingué à Ostrolenka et devant Varsovie, en 1831. En 1833, il s'en était allé combattre en Portugal, sous dom Pedro. En 1848, il reparut avec un commandement dans Vienne insurgée, passa en Transylvanie, où il prit Hermanstadt, Cronstadt, rejeta les Autrichiens en Valachie, chassa Puchner du Banat et ne plia qu'écrasé par le nombre, lors de l'apparition des armées russes. Comme autrefois Charles XII, il dut passer en territoire turc. Il s'y fit musulman sous le nom d'Amurath- Pacha, pour échapper à l'extradition demandée par le Tsar. Il fut suivi dans cette conversion plus ou moins sincère par quelques autres capitaines polonais, qui, non contents de devenir également pachas, imaginèrent de pousser en vigueur le type de l'enfant perdu et de s'accentuer à cet égard dans un étonnant relief. Nous retrouverons, au cours d'un chapitre prochain, leur profil curieux et presque trop aventuré dans le pittoresque.
Michelet a consacré à Bem des lignes si féeriques, si merveilleuses, que je me reprocherais de ne pas les citer :
Nous l'avons connu ici, cet homme terrible, cet hommefée qui, sans armes, chassait les escadrons, les blessait du regard, celui sur qui mollissaient les balles, celui devant qui reculaient les boulets effrayés ; nous l'avons connu, le général Bem.
Ici, il nous parut un homme doux et bon, rien de plus. Sa figure, très peu militaire, était triste. Pour être gai, il lui fallait la guerre, des combats, et terribles.
Là, au milieu des balles, il devenait aimable, d'une bonhomie joviale. La pluie de fer, de feu, était son élément: alors, il avait l'air de nager dans les roses...
Sa légende est fondée au cœur des peuples, elle va florissant chaque jour, s'enrichissant de feuilles nouvelles et de jeunes fleurs. Naguère encore, quand les volontaires de Silésie, que leur cœur poussait au Midi, s'en allaient malgré eux au Nord, sous le bâton des Prussiens : « Vous avez beau faire, disaient-ils, Bem aura raison de vous tous. 11 vit et il vivra. Les cloches, depuis mille ans, ne font que l'annoncer. Ecoutez-les : n'entendez-vous pas qu'elles disent: Bem, Bem, Bem!.. Elles sonnent et sonneront son nom éternellement.
La défaite des insurrections européennes de 1848 et de 1849 ne découragea pas les chevaliers errants de la nation polonaise. Après les glorieux vaincus dont nous venons de parler — et auxquels il faudrait joindre le baron Charles Dembowski, tué à la défense de Venise en 1849, et le général Chrzanowski, commandant en chef de l'armée piémontaise, battu à Novare la même année — Ilauke-Bosak, Marian Langiewicz, Louis Mieroslawski, reprenaient l'aventure guerrière là où les autres l'avaient laissée. Officier dans l'armée russe, allié auxRomanoff, Hauke-Bosak abandonnait sa situation pour passer en 1863 aux insurgés de Pologne, luttait le dernier, prenait part en émigration au congrès international de la paix, commandait en 1870 une division dans le corps de Garibaldi, était tué sous Dijon ; Marian Langiewicz, officier de l'armée prussienne, puis garibaldien, professeur à l'école militaire de Cuméo, était élu dictateur de l'insurrection de 1863, battait les Russes en plusieurs rencontres, était interné en Galicie ; enfin, la course à la guerre du général Louis Mieroslawski couvrait tout le champ qui s'étend entre 1830 et 1870.
Mais voici le vétéran de la grande époque et Tun de
ses derniers survivants, celui qui s'est retiré à Zurich où il finit ses jours en ruminant ses souvenirs, l'homme que j'appellerais volontiers « le dernier des Romains », seule expression qui me semble assez symbolique pour représenter ce type en haut relief d'une période évanouie. J'ai nommé le colonel Sigismond Milkowski, en littérature lez, car Milkowski fut homme de plume en même temps qu'homme de guerre. Je ne crois pas qu'il y ait de personnage de cape et d'épée qui puisse rivaliser avec lez : en créant cet homme et cette existence, la réalité traça la page la plus incroyable, une page vraiment effarante par l'interminable série de vicissitudes qu'elle déroule. Elle s'achève cependant pour le mieux, et comme nous eussions pu le désirer: le génie de l'Aventure termina bien les choses. Dans cette histoire, il tint à montrer non seulement la richesse de son invention et la variété de ses ressources, mais aussi son tout-puissant caprice : après s'être prodigué pour le héros dont je parle, après avoir multiplié sur son chemin toutes les péripéties, tous les imprévus, tous les drames, et jeté sur l'ensemble de son épopée je ne sais quelle teinte du plus étrange pittoresque, il voulut, en fin de compte, qu'un homme pût sortir sain et sauf d'une pareille course à la guerre, la plus assaillie de périls et la plus traversée d'accidents qu'on ait vue, sans doute, au xixe siècle. Ce serait peut-être aussi le moment de noter que, derrière le décor prestigieux de leurs exploits, les chevaliers errants ont parfois vécti, dans la coulisse, les heures les plus navrantes, qu'ils ont connu la misère accablée, atroce, la maladie dans le plus complet abandon, dans l'indigence affreuse, et que leur désespoir a plus d'une fois touché la mort : par quoi leur destin s'en vient côtoyer le nôtre, par quoi leur chevauchée se rapproche du pèlerinage plus humble de tant de leurs frères en
existence, de tant de pauvres diables de toute condition et de tout acabit... Mais arrivons aux faits, qui « parleront d'eux-mêmes » : voici cette étonnante carrière. Sigismoncl Milkowski naît en 1824, en Podolie, d'une famille imbue de traditions patriotiques : sous les ordres de Poniatowski et de Kosciuszko, son grandpère avait fait la campagne de 1792, puis servi dans l'armée du grand-duché de Varsovie et pris part aux guerres napoléoniennes, de 1809 à 1813. Le petit-fils étudie à Kiew, et, à peine sorti de l'Université, s'enrôle comme simple soldat dans la légion polonaise de Hongrie. Promu lieutenant à Miszkolcz, il sort des rangs en haillons, sans chemise, mangé par la vermine, le casque et les bottes troués, l'uniforme boutonné avec des aiguillettes en bois. Après la capitulation de Georgey, il passe en Bulgarie ; on l'interne à Choumla jusqu'au printemps de 1850. Le gouvernement turc le relâche ; il part pour l'Angleterre où il traverse une période de dénûment tel, qu'il lui arrive de ne manger que deux fois en neuf jours. 11 finit par trouver de l'ouvrage dans une fabrique de papiers peints; il y est manœuvre, porte l'eau, nettoie les chambres, mais, en même temps, s'affilie à la Société démocratique polonaise et étudie l'art militaire dans les traités spéciaux. Le Comité central de la démocratie européenne, présidé par Mazzini, Ledru-Rollin et autres, l'envoie comme agent en Moldavie, en 1851. Survient le coup d'Etat de décembre, qui anéantit les projets des démocrates: on oublie Milkowski. Il songe alors à revoir ses parents et gagne la Podolie, déguisé en paysan. En 1853, la guerre éclate entre les Russes et les Turcs; lez est de retour en Moldavie, où il fait venir ses deux frères ; ceux-ci sont bientôt arrêtés, l'un d'eux est fusillé, l'autre extradé et déporté en Sibérie; grâce à son passe-port anglais, lez échappe, tombe
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malade de désespoir, cherche asile dans une chaumière, y reste pendant deux mois, puis obtient d'être attaché à l'état-major d'Ismaïl-Pacha; mais, ayant appris que les patriotes de Moldavie préparent une levée de boucliers, il passe de nouveau dans ce pays. L'Autriche se met en travers du mouvement, qui avorte. Obligé de fuir la Moldavie et la Valachie, il essaie de se réfugier en Serbie, mais on ne veut point l'y recevoir ; il s'habille alors en mendiant, traverse toute la Bulgarie dans cet équipage, vivant d'aumônes, et arrive à Constantinople, où il trouve une place d'agent dans la Compagnie franco-grecque Durand et Cie. Deux de ses compatriotes, réfugiés eux aussi à Constantinople, les poètes polonais Berwinski et Brzozowski, l'engagentà écrire; il débute dans les lettres par ses Mémoires d'un vagabond, envoie des correspondances d'Orient à la Gazette de Varsovie, publie en 1857 un roman dirigé contre le servage en Podolie, donne ensuite d'autres ouvrages ayant trait à l'histoire de Pologne, à celle des pays slaves, aux affaires hongroises. A cette époque, il se peint ainsi : « J'écris, parce que, ne pouvant travailler avec un sabre, je travaille avec une plume, et pour remplacer l'œuvre du sabre ; je ne suis point un écrivain, mais le substitut d'un écrivain; car mon travail m'attend, et j'attends mon travail. » Il n'aura pas à se ronger trop longtemps, car l'occasion d'en découdre se représente avec l'insurrection polonaise de 1863. Milkowski a organisé en Roumanie la légion qu'il commande; à peine est-il arrivé en Podolie qu'il est écrasé ; il échappe aux Russes, revient à Constantinople, puis gagne Bukarest et Paris. En 1864, le voici à Belgrade avec femme et enfants, tous mourant de faim. On lui dit que les épinards sont la nourriture la moins chère : il achète des épinards ; comme les champignons sont encore meilleur marché, la famille se nourrit de cham-
pignons : elle a le choléra. Milkowski est allé au marché vendre une casserole, afin d'avoir quelques sous pour se procurer un remède : il s'évanouit en rentrant; l'émotion qui secoue sa femme est telle qu'elle se trouve rétablie du coup. En 1866, Milkowski part pour la Suisse et se décide enfin à fixer sa vie : il s'établit à Zurich où il vivra désormais de sa plume ; sa collaboration à plusieurs journaux assure le pain de sa nombreuse famille. Son style est celui d'un soldat : inapte à exprimer les émotions délicates, il n'a su peindre que les caractères forts. Sa conception de la vie est démocratique et positiviste : mais, en fait de fougue idéaliste et romantique, en fait d'énergie fervente et agissante, nul ne le dépassera, si tant est qu'on l'ait égalé. Dans l'un de ses romans, dont s'enthousiasma la jeunesse polonaise de 1880 et qui a pour titre : V Histoire de V arrière-petit-fth, le héros du livre, — qui s'appelle lez, tout comme l'auteur — rencontre à la campagne un homme de lettres distingué, beau parleur qui se plaît à représenter comme un Idéal ce qui est le devoir élémentaire de tout patriote : lez lui donne un soufflet. N'est-ce pas saisissant, untraitdecegenre? S'en peut-il de plus idéaliste, de plus typique, de plus caractéristique d'un homme et d'une époque? Qu'ajouterais-je qui pût peindre aussi bien de tels hommes, qui pût rendre avec une pareille vigueur une telle foi, créatrice d'une telle furia? Je crois qu'il m'est permis de clore et qu'on aura maintenant une idée de l'insurgé polonais au xixe siècle. Reposons-nous des héros avec les femmes et les poètes. Non pas que les femmes et les poètes de la Pologne romantique aient été moins héroïques que les capitaines d'aventures ; mais la destinée para leur héroïsme d'une beauté mélancolique ; elle l'entoura d'une sorte de halo doux au regard, et qui calme nos yeux par trop obsédés, blessés de l'éclat du fer.
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Comme dans les guerres saintes, j'entends les guerres nationales, où tout le peuple estlà, combattant pour ses autels et ses foyers, on avait vu des vierges guerrières parmi les défenseurs de la Pologne, en 1830. Antoinette Tomaszewska et Marie Roszanowicz gagnèrent le grade d'officier sur les champs de bataille : mais la plus illustre de ces amazones fut la comtesse Emilie Plater. Après avoir fait toute la campagne de Lithuanie, et enduré les pires fatigues, elle mourut épuisée à la fin de l'insurrection. Elle avait mis debout son district; à la tête d'un escadron de volontaires, puis d'une compagnie dont ses chefs l'avaient nommée capitaine, elle s'était battue avec autant de sang-froid que de folle bravoure, respectée et admirée, relevant les courages aux heures sombres, et, malgré sa douleur, son peu d'espoir final, essayant jusqu'au bout de les ranimer de son ardeur patriotique et de sa grandeur d'âme. Mais, plutôt que de se réfugier en territoire prussien en même temps que les troupes de Chlapowski, et d'y être désarmée, l'héroïne passa le Niémen avec son amie, la douce et valeureuse Marie Roszanowicz, se jeta à travers forêts et marécages, puis, terrassée par les marches, les privations, les fatigues antérieures, se coucha pour ne plus se relever. Elle rendit le dernier soupir dans les bras de sa compagne, et voulut regarder jusqu'au bout ses armes, en priant qu'on les enterrât aussi dans sa tombe.
Contenez votre deuil, ô douces figures féminines de Pologne : Emilie Plater est morte, les dés de la guerre se sont prononcés, la Pologne succombe; et pourtant, votre rôle est fini moins que jamais : on pourrait dire qu'il commence. La plus rude partie de votre tâche est devant vous. Il va falloir maintenant vivre les mornes lendemains des jours tragiques, empêcher les vôtres de sombrer dans les abîmes de la stupeur qui
suit la fièvre, consoler les proscrits et les condamnés. Noble Eva Felinska, les déserts de la Sibérie vous attendent; vous allez les parcourir dans l'horreur du froid et du vide pour porter à ceux de vos compatriotes qu'on y a scellés vivants ces paroles de réconfort que vous savez dire et qui tomberont comme un éclair de chaleur dans le sépulcre où frissonne leur longue et misérable agonie; quant à vous, comtesse Claudine Potocka, fille et femme de grands de Pologne, la destinée vous a élue pour continuer en Allemagne, en Suisse et en France, cette vie de sœur de charité laïque, inaugurée à Varsovie au milieu des blessés et des cholériques de l'insurrection. Vous vous déguiserez en domestique pour aider les patriotes les plus compromis à passer la frontière ; vous engagerez vos bijoux, vendrez ce qui vous appartient, visiterez les dépôts de réfugiés pour distribuer aux plus pauvres d'entre eux tout ce que vous avez, et passerez entre les bénédictions des malheureux! Bien que votre santé soit des plus faibles, et que vous souffriez d'un anévrisme, vous avez congédié vos femmes de chambre, vous vous servez vous-même, vous avez coupé votre chevelure, et, depuis la chute de Varsovie, l'on ne vous a plus vue qu'en noir ; trois ans après le dernier souffle du poète Etienne Garczynski, qui s'est éteint dans vos bras et dans ceux de Mickiewicz, voici que vous vous éteignez vous-même, ô sainte, à l'âge de trente-quatre ans, morte de labeur et de douleur, et rappelée, après votre mission terrestre, au pays des ailes blanches, votre patrie première !
Dans cette peinture rapide des personnages de la Pologne romantique, qu'on n'oublie jamais Mickiewicz : qu'il reste la figure centrale du tableau... Ceux et celles que j'évoque tournent autour de leur barde, et jusqu'à cacher parfois son image ; mais vous la sentez au mi-
lieu du cercle, n'est-ce pas, parfois invisible, toujours présente... Ce n'est pas le moment de raconter que le poète s'était fixé à Paris après 1830, qu'il y composa en 1834 le seul poème épique du xixe siècle, le Pan Tadeusz, où il fit revivre les mœurs et les types de son pays et peignit en raccourci la Pologne ; qu'il se maria la même année avec une de ses compatriotes, Céline Szymanowska ; et qu'enfin, pour vivre, il accepta en 1839 la chaire de littérature latine à l'Université de Lausanne. Je reviendrai sur ces détails biographiques, car, en ce chapitre-ci, je tiens simplement à l'entourer de ses plus illustres compatriotes, parmi lesquels ses frères enpoésiepolonaise,tous ces chanteurs enflammés de l'époque, qui aimaient tant leur patrie malheureuse, se dépensaient pour elle, et désiraient à juste titre qu'une telle ardeur ne fût ni méconnue par leurs contemporains, ni dédaignée par la postérité.
Nulle part la floraison de poètes qui para toutes les nations européennes pendant la période romantique ne fut plus brillante qu'en Pologne. L'histoire générale, qui abrège et simplifie, ne jette à la foule que les noms des géants, ne se préoccupe que de ceux des littérateurs qui sont en même temps pour elle des fils, c'està-dire des personnages histoi-iques ; dans ses gros livres, elle n'inscrivit guère que le poète national de la Pologne. Tout autre est la mission de l'histoire littéraire, qui recueille au contraire pieusemeut les reliques, embaume et commémore toutes les œuvres méritantes, et répare les injustices de sa grande sœur indifférente et pressée, philistine et badaude, éprise du succès retentissant bien plus que de la gloire discrète, bref, parfaitement incompétente en littérature.
Nous savons donc, et par leurs œuvres et par l'histoire littéraire, les noms, les pensées et les rythmes de ceux d'avant 1830 qui rêvèrent avec toute la Pologne
l'affranchissement prochain de leur pays, espérèrent un moment — et de quelle espérance ! — que l'insurrection de Tannée fameuse allait réaliser leur désir, puis déçus, navrés, inconsolables, ne perdirent cependant pas courage, se penchèrent sur le lit de martyre où l'oppresseur avait réenchaîné leur patrie toute sanglante, et cherchèrent à la ranimer de leurs chants. Malczewski avait eu le pressentiment du deuil prochain ; mort l'année même où parut son poème de Marie, il y avait dépeint avec un sens aigu des caractères les divisions entre la grande et la petite noblesse, et son cri fut celui du désespoir byronien : « Il tira son sabre contre la société entière, dit Mickiewicz, parce qu'il désespéra de la réussite des grands sentiments et des grandes pensées. » Mais le chœur des sphères mélodieuses ne se découragea point pour la disparition d'une d'entre elles; les jeunes astres continuaient à graviter autour de la Pologne, seul objet et seul amour de leurs poèmes, et projetaient sur elle l'éclat de leur musique. Ils ne ménageaient pourtant point à la patrie tant aimée ses vérités : l'observation étoffait leurs vers, et c'est toujours aux dissensions, aux luttes intestines, à la vieille et funeste anarchie polonaise qu'ils en reviennent. Séverin Goszczynski raconta dans la langue des dieux l'acharnement de la lutte entre Polonais et Cosaques, « les injustices des uns, les révoltes des autres, qui préparèrent la catastrophe nationale et amenèrent la servitude commune ». Tel fut le sujet de son « Château de Kaniow, où ses vers courent fougueux et grands comme le Dnieper dans sa course ». Casimir Brodzinski, « remarquable esthéticien, étudia les chants populaires de Cracovie, et publia son poème de TP ieslaw ». Bohdan Zaleski, «aigle des steppes, pleura sur son Ukraine, laquelle fut en quelque sorte la vallée séculaire des invasions barbares qui passaient vers
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l'Occident, puis le théâtre sanglant des combats qui préludèrent aux calamités suprêmes ; il la vit en esprit sur les monts Karpathes, faisant sa pénitence, entourée de tous les rois et de tous les chefs slaves ». Etienne Witwicki publia des Ballades pleines de charme. Jules Slowacki et Sigismond Krasinski s'élevèrent si haut dans leur vol qu'il y a lieu de les considérer comme des émules de Mickiewicz,etqu'ils forment avec lui l'immortelle triade de la poésie romantique en Pologne.
Plusieurs des poètes que je viens de rappeler comptèrent parmi les plus fidèles compagnons de Mickiewicz. Etienne Witwicki, Séverin Goszczynski, Bohdan Zaleski, appartinrent même à son cercle intime de Paris; ce fut Bohdan qui prononça sur la tombe du poète national, en 1856, une oraison funèbre si émouvante qu'on y sent tout le malheur d'un peuple et qu'elle bouleverse l'âme. Mais le grand ami de jeunesse d'Adam fut le poète Etienne Garczynski, mort à vingtsept ans à Avignon, en 1833 ; son court et touchant passage à travers le monde mérite d'être raconté.
« Ceux-là qui meurent jeunes sont aimés des Dieux », disaient les anciens. Par la beauté de sa vie et la mélancolie de sa mort, Etienne Garczynski nous représente la fleur que la funèbre moissonneuse trouva trop belle pour la laisser s'attrister et se flétrir à tous les vents de la terre, et qu'elle voulut faucher au matin dans sa fraîcheur parfaite.
11 y eut quelques destinées aussi poétiques que celle du poète Etienne Garczynski : aucune ne le fut davantage. Celui-ci se range parmi ces jeunes Tyrtées des guerres d'indépendance nationale qui écrivirent leurs poèmes sur des affûts, etlancèrent leurs strophes contre l'ennemi de la même ardeur que leur sabre tournoyait dans la bataille et que leurs éperons s'enfonçaient dans
le ventre de leur cheval. De la main, ils étreignaient leur amoureuse ; puis, d'un geste, elle brillait dans l'air :
Semblable à une épousée, l'épée resplendit aux rayons du soleil. Hurrah !
Allons, braves guerriers, votre cœur ne s'allume-t-il pas? Saisissez tous l'épée, la bien-aimée. Hurrah !
Maintenant, pressez contre votre bouche les lèvres acérées de Tépouse chérie. Maudit soit qui l'abandonne ! Hurrah !
Que la bien-aimée chante avec joie! Que de brillantes étincelles jaillissent! La matinée de noces commence à poindre. Hurrah! Voici l'épée sainte! Voici la fiancée! Hurrah i !
Ensuite, ils périssent du feu de l'ennemi ou des fatigues surhumaines qu'ils ont endurées : leur fin se ressemble, comme leur âme ; et ils furent marqués du même signe. Le volontaire poznanien endormi au Seigneur en 1833 évoque le chasseur noir de Lûtzow tombé en 1813, le cavalier magyar tué en 1849 : ils forment un seul groupe dans le royaume des ombres, ces trois inspirés de l'épée. Kœrner, Garczynski, Petœfi Sandor ! Groupe unique, groupe d'un éclat d'archanges ! Réunion de trois héros ravis jeunes à la terre, et purs entre les purs : car ils furent ceux dont on entendit la voix sainte planer au-dessus des bataillons de toute une patrie en armes, et qui moururent pour elle.
Garczynski était né dans la Grande Pologne, en 1806. Il étudia a Berlin. Hegel y enseignait, et ses leçons influencèrent vivement le jeune Polonais, dont l'esprit se colora d'une teinte de haute culture philosophique qui lui permit d'écrire son poème de Wenceslas2, mais nuisit peut-être à ses chants guerriers. Ceux-ci, d'un