‹ Les grands poètes romantiques de la PologneChapitre 30 sur 79 · Tsaïe · texte numérisé non relu

Tsaïe

Towianski eut un moment assez de prise sur l'esprit deMickiewicz pour lui faire adopter ces vues : le poète national les promulgua du haut de sa chaire du Collège de France et le verbe électrique de Michelet réillumine à coups d'éclairs la scène émouvante :

Nous avons eu sous les yeux un miracle, un fait inouï, prodigieux... et la sueur me vient d'y penser... le Collège de France a été témoin de ces choses ; sa chaire en reste sainte.

Je .parle du jour où nous vîmes le grand poète de la Pologne, son illustre représentant par le génie et par le cœur, consommer, par devant la France, l'immolation des plus justes haines, et prononcer sur la Russie des paroles fraternelles.

Les Russes qui étaient là furent foudroyés. Ils attachaien les yeux à la terre.

Pour nous autres Français, ébranlés jusqu'au fond de l'âme, à peine osions-nous regarder l'infortuné auditoire polonais, assis près de nous sur ces bancs. Quelle douleur, quelle misère manquait dans cette foule? Ah ! pas une. Le mal du monde était là au complet. Exilés, proscrits, ruines vivantes des vieux temps, des batailles ; pauvres femmes âgées sous les habits du peuple, princesses hier, ouvrières aujourd'hui ; tout perdu, rang, fortune, le sang, la vie ; leurs maris, leurs enfants enterrés aux champs de bataille, aux mines de Sibérie! Leur vue perçait le cœur! Quelle force fallait-il pour leur parler ainsi, arracher d'eux l'oubli et la clémence, leur ôter ce qui leur restait et leur dernier trésor, la haine ! Ah ! pour risquer de les blesser encore, une seule chose pouvait enhardir : être de tous le plus blessé.

Cela était écrit et cela devait arriver. Il n'y a pas à discuter, ni à rien dire pour ou contre. Il était écrit et voulu que la Pologne, s'arrachant la Pologne du cœur, perdant la terre de vue, repoussant l'infini des douleurs, des haines et des souvenirs, emporterait dans son vol au ciel jusqu'à la la Russie elle-même.

C'est le mystère de l'aigle blanc, qui laisse pleuvoir son sang et sauve l'aigle noir '.

Le style de Towianski ne ressemblait que de très loin à celui de Michelet et de Mickiewiez ; il écrivait un mauvais jargon mystique, terne, filandreux, monotone, sans couleur et sans vie. Il se répète à tout bout de champ ; c'est un supplice de le lire. 11 ne devient intéressant que lorsqu'il relate des faits précis, tels que ceux de son apostolat en Lithuanie et les supplices infligés aux paysans par les mauvais seigneurs/ Son coup d'œil est parfois juste ; il sait distinguer les événements significatifs, ceux qui témoignent en faveur de son siècle et représentent ses heures de noblesse morale, ses moments d'idéalisme. « C'est à de tels éveils, écrit-il en 1861, qu'appartiennent le commencement du pontificat de Pie IX, le commencement de la Révolution Française de 1848 et la commotion universelle qui en fut la suite, le commencement du récent affranchissement de plusieurs millions de serfs par le Tsar Alexandre II, les événements d'Italie en 1859. A ces mêmes éveils appartient aussi l'attitude de nos compatriotes de Pologne en février dernier, etc. »

Le mystique lithuanien saisit également le caractère des peuples ; sa psychologie du Français et de la France du xixe siècle prouve qu'il a sondé nos erreurs et qu'il connaît nos pertes morales. A côté de cela,l'illuminisme leplusbaroque ; il paraîtque « l'espritde Napoléon brille au delà de la terre comme une étoile pure » ; il est devenu « serviteur fidèle et bras de Jésus-Christ, ange de la vie, de l'action chrétienne, et il est de toute importance pour nous de mériter l'aide et la protection de l'esprit de Napoléon ». On se prend la tête à deux

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