‹ Les grands poètes romantiques de la PologneChapitre 32 sur 79 · Témoignage de l'abbé Dunski · texte numérisé non relu

Témoignage de l'abbé Dunski

Bref, l'homme rayonnait une beauté morale qui communiquait à ses paroles les plus ordinaires une force de persuasion tout à fait rare : il s'enveloppait de l'éclat de son âme puissante et pure, à l'évangélisme irrésistible. De là l'influence qu'il exerça sur les hommes les plus éminents de la Pologne, et de là le culte touchant que lui voua sa petite église1. Qui lui avait rendu visite n'était pas loin de souscrire au portrait enthousiaste d'un écrivain suisse de l'époque, Adolphe Lèbre :

J'ai vu Towianski : c'est un homme extraordinaire. Toutes les idées du siècle sont en lui. Il est l'esprit incarné du temps : il en a tous les instincts dans son grand cœur. Sa science, sa clairvoyance sont surhumaines... Cet homme est tout-puissant d'enthousiasme et d'élan : il tend d'une aile superbe à des deux toujours plus hauts ; il est magnifique de commandement, de douceur et de modestie.. . Ce geste souverain, ce calme, cette force, cet amour, cette royale sérénité, ce front d'empereur, ce visage de vierge, quel homme!

En résumé, la figure de Towianski semble une première épreuve de celle de Tolstoï. Chez tous deux, même ardeur morale et même sainteté. Mais le génie intellectuel de l'apôtre russe n'échut point en partage au grand chrétien polonais. Ni la profondeur, ni l'acuité de l'observation ne lui furent dévolues, ni le don d'embrasser d'énormes ensembles, de retracer en vastes

1. De nombreux disciples venaient le voir à Zurich, où il passa les trente dernières années de sa vie. Mais le groupe fidèle et préféré se composa d'un certain nombre de parents et d'amis intimes, parmi lesquels sa femme, sa sœur, ses enfants, son beau-frère Ferdinand Gutt, son gendre Michel Kulwiec, et ses amis Stanislas Falkowski, Jacques Malvesin, Tancrède Ganonico, Charles Baykowski. Ces deux derniers sont parmi les vénérables survivants de cette noble communion.

tableaux l'histoire publique et privée. Il ne connut pas davantage l'art du portrait, ne créa pas d'individus aussi réels que la vie et vraiment extraits de ses cadres. Il ne soupçonna jamais ce pétrissement d'êtres et de scènes sur lesquels se projette un merveilleux jour évangélique et dont la toile fulgure, ainsi que sous une poignée de rayons dardés dans les ténèbres. Or, d'être ainsi représentées et rendues vivantes, cela propage une doctrine et répand une morale aux quatre coins du monde.

Nous nous sommes étendu sur la personnalité de Towianski. Ce n'est pas sans dessein. Towianski fut une manière de symbole. Si nous avons terminé l'esquisse de l'homme, nous n'en avons point fini avec l'idée que cet homme incarnait à sa façon et sous un aspect, du reste, très inférieur à cette idée. Car l'apparition du mystique lithuanien ne fut qu'une des formes visibles du caractère le plus frappant et le plus spécial du Romantisme polonais : le Messianisme.

On n'avait guère vu l'idée messianique reparaître sur la scène du monde depuis les malheurs du peuple de Dieu. Mais voici que la même infortune qui s'était autrefois appesantie sur Israël affligeait une des nations de l'Europe moderne : à son tour, et vingt-cinq siècles après, la Pologne était réduite en captivité. La similitude de destinée recréa dans l'âme polonaise le phénomène hébraïque.

Le second tiers du xixe siècle était l'heure des illuminés de tout genre. C'était la deuxième heure des temps nouveaux; la cloche fraîche et fervente des écoles saint-simoniennes répétait l'appel de 1789 : elle sonnait dans l'aube avec une extase à jamais disparue. Toutefois, les premiers socialistes ne désiraient qu'une refonte de l'organisation économique, une répartition plus juste des richesses de la planète entre tous ses

enfants : les mystiques polonais attendaient au contraire un idéal moral en chair et en os, la venue de quelque Messie de l'âme, de quelque Saint de Dieu dont le verbe renouvellerait, purifierait, transformerait le monde, et, créant sur terre une société nouvelle composée de justes, apporterait par là même sa délivrance à la Pologne. C'est ce Sauveur qu'ils crurent un moment voir apparaître sous les traits d'André Towianski.

Pour expliquer ce fiévreux et douloureux état de l'Ame en espoir de Messianisme, en attente d'une parole et d'un homme et d'une révélation définitive, il n'est que de considérer les plus exaltés et les plus pieux parmi les pauvres proscrits de l'époque et de laisser la parole à l'un d'eux, Stanislas Falkowski. A la vérité, son style est un peu gauche, mais il est sincère et touchant :

C'était une bien pénible épreuve de Dieu que notre exil ! Jetés sur une terre étrangère, au milieu du chaos des doctrines et des passions sociales et politiques qui y régnaient, nous sentions, il est vrai, le devoir de tout sacrifier au salut de notre patrie ; mais... entraînés dans ce tourbillon d'éléments étrangers... nous avions accepté des principes contraires à notre esprit national, nous nous étions morcelés en divers partis et nous cherchions la patrie chacun à sa manière, dans les fausses voies de la diplomatie, des conspirations, des révolutions, etc. En nous agitant ainsi pendant des années, nous avions perdu nos forces, nous nous étions enchaînés dans des doctrines et dans des raisonnements ; notre trésor national, l'amour, le sentiment, s'éteignait par degrés en nous ; nous ne pouvions nous accorder en quoi que ce fût : la discorde, les accusations et les condamnations que nous nous lancions les uns aux autres, et cela au nom du bien général, étaient devenues un fléau. Enfin, après avoir épuisé tous les motifs d'illusion, car tout nous avait trompés, nous nous trouvions abattus et épuisés, dans un vide et une sécheresse intérieure d'autant plus

tristes que peu d'entre nous voulaient reconnaître cet état déplorable.

Dans cet état pénible, l'Occident civilisé ne pouvait nous donner aucun réconfort, aucune consolation, car le matérialisme, qui s'y étendait, glaçait tout sentiment et toute tendance supérieure. Il est vrai que, dans ce temps, beaucoup de faits surnaturels préparaient le monde à l'époque chrétienne supérieure : l'apparition de la mère de Dieu, à Paris, avait annoncé une effusion extraordinaire de la miséricorde de Dieu sur le monde ; la médaille qui s'était répandue en vertu de cette apparition, appuyait cette annonce par de nombreux miracles ; des prophètes s'élevaient, prédisant la manifestation prochaine et visible des jugements et de la miséricorde de Dieu. Mais tout ce mouvement se produisait uniquement dans la sphère de la religion; il n'avait pas d'influence sur la vie sociale et encore moins sur la vie politique...

Le premier rayon d'une espérance d'En Haut nous vint par Adam Mickiewicz. Depuis sa jeunesse, il soutenait en lui-même une pénible lutte, cherchant la solution de cette question, la plus importante pour tout Polonais : « Faut-il chercher la force terrestre, païenne, et, avec cette force, soutenir la patrie? ou bien, faut-il se soumettre humblement à Dieu, ne servir que Lui seul, et s'en remettre à sa volonté quant à la patrie ? Au milieu de cette lutte, un rayon de la grâce de Dieu toucha Mickiewicz, et il lui fut donné de voir en esprit et de prédire àla Pologne l'Homme envoyé de Dieu pour le salut de la Pologne et du monde. Quel Polonais ne connaît les paroles prophétiques des Dziady1'?

Pendant un banquet donné en son honneur, en décembre 1840, par nos compatriotes les plus éminents, il s'éleva en esprit, eut une vision, et, dans une improvisation inspirée, déclara avce une certitude surhumaine que le temps est proche où le serviteur de Dieu paraîtra au milieu de nous, qu'il le voit venir, que, par lui, Jésus-Christ triomphera sur la terre, que de lui sortira la patrie ser-

1. « Que vois-je? Ah! cet eDfant s'est sauvé I C'est le vengeur qui doit ressusciter la Pologne, etc. » Voir tout le monologue de l'abbé Pierre, dans la troisième partie du poème.

vante de Jésus-Christ, et qu'un ordre nouveau, divin, s'établira dans le monde, car les paroles et les actions de cet homme seront pour le monde un modèle et une loi... Cette prophétie, par son caractère surnaturel, émut vivement les assistants et se répandit dans toute l'émigration : et c'est dans cet état d'esprit que nous nous trouvions, lorsque se répandit parmi nous la nouvelle de l'arrivée à Paris du serviteur de Dieu. Mickiewicz, ayant à peine échangé quelques paroles avec Tôwianski, reconnut en lui l'homme qu'il avait prédit; il fut pénétré d'une foi si grande dans sa mission, qu'ayant reçu de lui une parole d'espoir quant à la guérison de sa femme, devenue folle, il en parla immédiatement comme s'il avait vu ce miracle de ses propres yeux. La guérison miraculeuse de la femme de Mickiewicz, le changement extraordinaire opéré en lui-même, ce fut pour nous un éveil subit. Quelque chose de bienheureux, de saint, s'était répandu dans l'atmosphère; pour l'esprit élevé avait disparu la terre sombre, le ciel semblait ouvert, et du ciel semblait prêt à descendre sur la terre un monde nouveau, serein et heureux; c'était comme si une armée invisible arrivait soudainement au secours de ceux qui, avec leurs dernières forces, soutenaient le combat, et les conduisait aune victoire certaine1...

Sans en changer les termes, j'ai abrégé et resserré — rapprochant les extraits utiles ~ cette citation si caractéristique et qui dépeint l'état d'âme de l'émigration polonaise en 1840. Il en résulte, — aussi bien que des autres documents de l'époque, — que Mickiewicz avait proclamé l'idée messianiste avant l'arrivée de Tôwianski. Et comme il avait été le héraut, l'annonciateur de cette idée, de même, en dépit d'un commencement de désillusion, il devait en rester l'apôtre.

Au début, il effaça sa grande personnalité devant celle du mystique lithuanien. Il lui rendit hommage et s'inclina devant lui. Mais les prophéties de Tôwianski

1. André Tôwianski, par le sénateur Tancrède Canonico, p. 9-13.

ne se réalisèrent point, et, dès 1845, Bohdan Zaleski le fît remarquer à son grand confrère. « Celui qui a inventé la poudre s'imagina qu'il ferait sauter le monde, répondit Adam. Il ne Ta point fait sauter; mais la poudre est restée en usage. Il en est de même de notre vérité, qui est moindre que nous ne l'espérions, mais qui n'en existe pas moins. »

C'était assez dire qu'il croyait aux idées plus qu'aux hommes. En dépit de l'échec de Towianski, le Messianisme ne voulait pas mourir dans l'âme polonaise. A défaut d'un succès éblouissant dans l'ordre des faits et d'une démonstration aussi merveilleuse que l'eût été la délivrance soudaine de la Pologne par un héros de l'action, Mickiewicz et, avec lui, les deux autres grands poètes polonais de l'âge, le Poète anonyme et Slowacki, s'ancrèrent à l'espérance : ils comptèrent sur l'avenir pour justifier la nouvelle doctrine, par laquelle ils se sentaient consolés. De sorte que la poésie romantique de Pologne qui, sous l'aiguillon du malheur, avait conçu le Messianisme, et dans l'air orageux de la proscription et de l'exil en avait subitement crié la renaissance imminente, le recueillit encore une fois né et le réchauffa tout frêle sur sa lyre. Elle s'attacha passionnément à lui, le para de son prestige et de son génie, lui prêta sa grandeur, lui donna du souffle et de l'écho, bref, en dilata la puissance, en centupla la portée, le propagea tout autour d'elle et parmi son vibrant auditoire en cercles concentriques et sonores. Dujour où elle avait commencé de résonner sur la terre, elle avait rendu des sons mystiques et tristes : fille d'un pays d'exilés et de captifs, elle levait les yeux vers le ciel. Peu à peu, sa foi grandit et tint de l'extase : le regard fixe et les mains jointes, elle s'immobilisa dans l'attente. Comme autrefois Israël, la sublime poésie de Pologne regardait au loin vers « l'élu messianique »,

110 LES GRAiNDS POÈTES ROMANTIQUES DE LA POLOGNE

vers celui qui devait venir pour délivrer son peuple et sauver le monde.

Si je voulais citer nombre des inspirations par lesquelles se manifesta le Messianisme, non seulement j'allongerais indéfiniment ce chapitre, mais j'empiéterais sur les chapitres suivants. 11 ne s'agit point de cela dans la présente étude, mais simplement de compléter l'exposé qui précède par telle formule significative des maîtres, voire par telle remarque utile des commentateurs.

Dans son cours du Collège de France, Mickiewicz émit à l'endroit de sa doctrine favorite des paroles très importantes et qui constituent de véritables définitions. 11 enseigna de la sorte : « L'âme la mieux développée est nécessairement chargée de conduire les hommes qui se trouvent sur les degrés inférieurs. C'est le dogme principal du Messianisme... Dieu parle par une âme qui a toujours suivi sa loi, qui s'est développée en observant les conditions requises parla Divinité, qui a subi les épreuves et qui enfin s'est initiée à la sagesse... Une âme qui travaille, qui s'élève, qui cherche continuellement Dieu, reçoit ce qu'on appelle une parole; et l'homme qui l'a reçue devient révélateur... Cette lumière divine... se prouve par elle-même; elle parle et se réalise en même temps : telle la vierge d'Orléans, cette fille paysanne, qui se met à la tête d'une armée parce qu'elle en a reçu l'ordre exprès de Dieu, qui se présente devant les pouvoirs constitués et qui les oblige à suivre l'inspiration.. Je crois, et tout porte à le croire, que les peuples chrétiens marcheront de plus en plus vers la réalisation de l'Evangile, et qu'un jour ces âmes privilégiées, qui se trouvent en état de recevoir les inspirations divines, serout appelées à jouer des rôles qui, aujourd'hui peut-être, ne seraient pas encore en rapport avec l'état actuel de

la société... Du reste, la même révélation qui guide les peuples fait marcher aussi leurs littératures... Comme les cadres et les lois entravaient continuellement le développement du christianisme, de même les écoles, les théories, les journaux, arrêtent, étouffent le développement du génie littéraire. Tout cela agit pour empêcher les hommes de recevoir des révélations. Voilà pourquoi les grands artistes ne sortent presque jamais des écoles, et pourquoi ils s'inspirent toujours de la grande vie qui anime le peuple '. » Ces paroles sont du 13 décembre 1842; le 16 novembre 1843, il disait : « Contre toutes nos oppressions, nous n'avons qu'un seul remède, le même que contre n'importe laquelle de nos misères, c'est de nous élever en esprit aussi haut que possible, jusqu'à l'exaltation, jusqu'à la folie, et dans ce bond, de saisir l'idée qu'il nous faut2. » Enfin, en 1845, il condensait ainsi sa pensée sur le point qui nous occupe : « La religion appliquée à la politique, l'inspiration luttant contre la doctrine, l'individu appelant, avec l'aide de Dieu, les masses à accomplir leur devoir et défiant son siècle : c'est le type de l'avenir du monde. » Il n'interdisait d'ailleurs à personne l'accès des sommets intellectuels et moraux, car il croyait à la toute-puissance de la volonté : « Chaque homme est créé pour devenir un grand homme. Quiconque ne vise point à ce but ne travaille pas au salut de son àme3. » Quelle logique dans le développement de ce magnifique inspiré, et comme

1. Les Slaves. Cours professé au Collège de France par Adam Mickiewicz, t. IV, p. 19-25.

2. Lettres et discours de Mickiewicz publiés après sa mort sous ce titre : Coopération oTAdam Mickiewicz à Vœuvre d'André Towianski.

3. Coopération d'Adam Mickiewicz à Vœuvre d'André Towianski, t. I,p. 120.

toutes les paroles de la fin de sa carrière sortent en droite ligne de l'élan surhumain du début : « Aie un cœur et regarde au cœur. Proportionne ta force à tes desseins, et non pas tes desseins à ta force. »

En résumé, ditle fils du poète, M. LadislasMickiewicz,mon père croyait à une série d'hommes inspirés comme devant être les guides naturels des peuples en matière de religion, de politique et de littérature. Et il était convaincu que l'inspiration serait de plus en plus fréquente, de plus en plus générale, de plus en plus forte : il comptait qu'elle deviendrait le pain quotidien des nations. C'était là l'idéal que le peuple de Dieu avait entrevu, d'être conduit par des prophètes, par des voyants immédiatement inspirés du Très- Haut, — mais qu'il déserta maintes fois, car cela demandait un effort difficile et continu : littérairement du moins, il resta fidèle à cet idéal, puisqu'il n'admit en sa Bible aucune parole qui ne fût marquée de l'inspiration divine ; seulement, sa Bible est depuis deux mille ans pour lui un livre clos K

Résumons davantage : et afin de ramasser en aussi peu de mots que possible les tendances que nous venons d'esquisser, empruntons encore à M. Ladislas Mickiewicz une bonne formule, une expression brève et précise. Qu'est-ce que tout cela, dit-il, sinon « Yappel au génie ? » En effet, « l'appel au génie » devint le cri poignant de la grande poésie de Pologne. Au secours de son malheureux peuple, elle appela de toute la force de son désespoir l'antique pasteur et conducteur d'hommes, à la fois guerrier, poète, grand juge, libérateur, l'être surhumain, colossal, le Moïse. Mais elle demandait en même temps que le peuple polonais méritât la venue du héros suprême par un effort moral qui

1. Mélanges posthumes cV Adam Mickiewicz, avec notes de Ladislas Mickiewicz, p. 305.

haussât les cœurs jusqu'à leur guidée Telle fut la magnanime conception de Mickiewicz et aussi de Towianski, — bien qu'on la sente infiniment plus pâle, plus étroite et comme ratatinée chez le second. Cette vue de l'Idéal social est pleine de noblesse et de grandeur. Sans doute, elle a l'air aujourd'hui d'une chimère, et il n'est point de théorie qui jure davantage avec la période niveleuse et vulgaire, matérialiste et corrompue, que nous avons le malheur de traverser2. Mais ce n'est là qu'un mauvais tournant de la civilisation : il faut l'espérer du moins. Le dernier mot n'est peutêtre pas dit. Le fût-il, que les penseurs ne sauraient se

1. Je trouve, dans le Bulletin polonais du 15 mai 1902, quelques lignes tout à fait remarquables, extraites dune des brochures du grand ingénieur Szczepanowski, qui vient de mourir : « La grandeur immortelle de Mickiewicz, véritable guide de la nation, consiste à avoir compris le premier que la délivrance de la Pologne ne dépend nullement des combinaisons politiques, des programmes conservateurs ou démocratiques, des complots ou des conspirations de coteries, mais qu'elle sera due à la renaissance morale, et que cette renaissance commencera par celle des individualités qui s'aggloméreront de plus en plus en foyers croissant en nombre et en force, jusqu'à ce que toute la nation s'enflamme delà chaleur de ces cœurs. L'heure de la délivrance de la nation est fixée par la Providence. Ce que nous en pouvons savoir aujourd'hui est qu'elle ne sonnera pas avant que nous ne l'ayons mérité, avant que tous les descendants de la Pologne déchue soient devenus en leurs âmes les citoyens de la Pologne régénérée. »

2. L'histoire la connaîtra surtout comme la période de la course à l'or et des brigandages financiers de tout genre, effectués sous couleur d'entreprises d'intérêt général et souvent organisés ou protégés par de soi-disant démocrates, qui sont surtout des hypocrites. Les pays aristocratiques ne sont point en reste; ils tiennent à ne pas laisser périmer leurs bonnes traditions d'avidité et de cruauté : l'Angleterre entreprend l'odieuse guerre du Transvaal ; le Tsarisme perpètre l'asservissement de la Finlande et fait massacrer les prolétaires dans les rues de Pétersbourg; la Prusse donne la schlague aux écoliers polonais de Wresznia qui veulent prier dans la langue de leurs pères.

taire : ils n'ont pas às'incliner devant le fait brutal ; leur voix est la protestation de l'ordre contre le désordre et l'éternel avertissement de la sagesse immanente. Il ne faudrait non plus s'imaginer qu'il n'y ait eu en ce siècle que les représentants d'une nation exaltée et malheureuse pour réclamer en faveur des grands hommes une part d'influence effective dans les conseils de l'Etat : Fun des plus illustres écrivains du pays pratique et florissant entre tous, Carlyle, a fait entendre en Angleterre semblable revendication. En Amérique, Emerson n'est pas éloigné du même désir, à voir le goût qu'il professe pour « les hommes représentatifs », ainsi qu'il dénomme les chefs de file des variétés humaines les plus importantes. En France, l'un des rares hommes de génie de notre littérature contemporaine, M. Edouard Schuré, s'est fait Févocateur de quelques-unes des figures demi-humaines et demi-divines, semi-légendaires, où s'incarna l'histoire spirituelle du monde : il les a ressuscitées de son souffle puissant et de son verbe inspiré, et c'est dans une série providentielle et ininterrompue de ce genre qu'il voit le salut moral de l'humanité, pour demain comme pour hier1.

Excelsior ! L'instinct irréfrénable de la grande poésie, surtout aiguillonnée par le désir et la douleur, c'est l'envolée sans limites. La poésie romantique de Pologne tendait au plus haut des cieux. Elle ne devait pas se contenter de croire à la mission du grand homme sur la terre, ni d'attendre la venue de cet Homme-Messie au sein de la patrie polonaise : elle crut également à l'élection d'un Peuple-Messie parmi les peuples et proclama la Pologne le peuple de Dieu. C'était la renaissance intégrale de l'ancienne foi d'Israël.

1. Les Grands Initiés, par Edouard Schuré. Paris, Perrin et Gic.

De même qu'il y avait des êtres marqués du signe, de même il y avait des races choisies entre toutes pour l'exemple de la souffrance et du martyre, du sacrifice et du crucifiement. Mickiewicz appela sa pauvre patrie «le Christ des nations». Déjà Brodzinski, le précurseur des poètes de la grande période, l'avait dénommée « le Copernic du monde moral». Slowacki vint ensuite, qui la regarda comme «le Winkelried du monde». Aux genoux de la mère douloureuse, tous les romantiques polonais rivalisèrent d'adoration mystique : pour tous, elle fut « la sainte Pologne, notre sainte1 ». D'autres passages de leurs poèmes enchérirent sur les expressions précédentes : certains vers y fulgurent ainsi que des éclairs, projetant d'un seul coup la plus douloureuse des images, faisant brusquement apparaître la vision littérale et saisissante de la Pologne crucifiée. Au milieu d'une page fameuse des Lziady, Mickiewicz vit soudain «la croix aux bras lons^s comme l'Europe entière, formée de trois peuples desséchés, comme de trois arbres morts ». Pour Slowacki, le nom de la Pologne « fut la prière qui pleure et la foudre qui gronde2 ». Mais l'une des visions les plus magnifiques fut celle de Krasinski, dans Y Aube. Il aperçut sa Pologne bien-aimée qui,

Pareille à un fantôme ressuscité, à un archange gigantesque, surgissait tout à coup dans l'espace, au milieu d'un vide lumineux, et sortait du fond des jours de l'avenir, visible comme si elle avait encore une enveloppe mortelle, mais déjà divinisée pour l'éternité, immortelle !

Sa face brille comme le soleil : — à travers l'azur de ses prunelles, ses regards sont des éclairs!

1. Cette dernière expression se trouve à la fois clans l'Enfer de Piast Dantyszek, de Slowacki, et dans VAuhe, de Krasinski.

Page 1