‹ Les grands poètes romantiques de la PologneChapitre 38 sur 79 · Le tsar, sorte de lis des eaux · texte numérisé non relu

Le tsar, sorte de lis des eaux

« Switez, fameuse par les bras de ses guerriers et la beauté de ses femmes, jadis gouvernée par les princes de Tuhan, fut de longues années florissante. »

La dame, qui est de la race de Tuhan, raconte alors qu'au temps jadis, Switez fut assiégée par le Tsar, et que le prince, son père, avait dû quitter la ville avec tous les guerriers, pour courir au secours du grandduc de Lithuanie, Mendog, également assiégé par une autre armée russienne et à la veille d'être forcé dans sa capitale. 11 ne restait donc à Switez que les femmes, les enfants et les vieillards ; le massacre et la honte les menaçaient, lorsque la fille de Tuhan, cette même dame que le filet vient de ramener vivante du fond du lac, où les eaux la gardent immortelle, s'écria :

« Maître des maîtres! Si nous ne pouvons échapper à l'ennemi, nous implorons de toi la mort. Que, plutôt, la foudre nous frappe, ou que la terre nous engloutisse tout vivants !

« A ce moment, je ne sais quelle clarté m'enveloppe tout à coup ; il me semble que le jour chasse la nuit sombre ; je baisse vers la terre mes regards effrayés, la terre manque sous mes pieds.

« C'est ainsi que nous échappâmes à la honte et au massacre ; tu vois ces plantes à l'entour, ce sont les femmes et les filles de Switez que Dieu a changées en fleurs.

« Leurs calices blancs comme de blancs papillons se balancent au-dessus de l'abîme; leurs feuilles sont vertes comme les aiguilles du pin légèrement blanchies par la neige.

« Après avoir été, de leur vivant, les images de l'innocente vertu, elles en portent la couleur après la mort ; elles vivent cachées, ne souffrent aucune souillure, et nulle main mortelle ne les touche.

<( Le Tsar l'éprouva avec sa tourbe de Russiens, quand, ayant aperçu ces belles fleurs, l'un d'eux les arrachait et en ornait son casque d'acier, pendant qu'un autre s'en tressait des couronnes.

« Quiconque allongea la main au-dessus de l'abîme (si terrible est le pouvoir de ces fleurs), un mal soudain le saisit, et il fut frappé de mort subite.

« Quoique le temps ait effacé ces faits de la mémoire, l'écho d'un châtiment retentit encore, et le peuple l'a consacré dans ses contes, et il appelle ces fleurs des tsars. »

A ces mots, la dame s'éloigne lentement; barques et filets sont engloutis; la forêt bruit et la vague soulevée se brise avec fracas contre la rive.

Le lac s'entr'ouvre profondément comme un gouffre ; en vain l'œil la poursuit ; elle a disparu sous la vague, et, depuis, on ne l'a plus ni revue ni entendue.

LA NATION TRAGIQUE I RUGISSEMENTS DU LION VAINCU. DÉSESPOIR ET SUPREME ELAN VERS LE CIEL

L'attache profonde au sol et à la race, le sens et l'amour de la tradition, et le génie lyrique, telles sont les conditions de la poésie nationale ; elles ne suffiraient cependant point à dresser devant l'avenir la statue du poète national type, de celui que la voix du peuple élève au-dessus de ses rivaux. A l'homme marqué par le destin pour des honneurs uniques échoit la chance la plus rare : il arrive à son heure. Ce n'est même pas assez dire, lorsqu'il s'agit d'une nation tragique comme Israël ou la Pologne. Car, soyez sûrs alors que cet homme tombe au milieu d'événements solennels1, et que l'heure est tragique aussi, qu'il vient accompagner et sonner.

1. Est-ce assez évident pour le plus grand des poètes-prophètes de Sion, Isaïe, et pour ses successeurs? Leur venue à tous coin-

Cette voix qui soudain retentit, chacun l'attendait obscurément la veille et la sentait en soi-même, mais confuse, mais incohérente, mais inexpressive. Et la voilà qui vibre dans l'air, nette, persuasive, dominatrice, émouvante, entraînante. De même que le bras des héros du passé avait rassemblé les provinces et créé le lien matériel du pays, de même ce chant-ci fait toujours l'unité dans les sentiments collectifs et parfois même dans les sentiments de l'individu; il joint tous les cœurs ; il ne se tait qu'après avoir réduit au silence les quelques notes discordantes. Et donc, si l'inspiré qui surgit de la sorte a l'extraordinaire fortune — et aussi l'extraordinaire infortune — d'être obligé par le démon intérieur d'exprimer un état d'âme particulièrement poignant et terrible, s'il apparaît à l'heure du martyre de la nation, s'il lui faut vivre et chanter ce martyre, si, enfin, sa lyre résonne par surcroît des passions les plus innées et les plus fortes, non pas seulement de la collectivité, mais de l'homme, celles qui sont communes au roi et au pâtre, et n'épargnent pas plus l'habitant des pays heureux que celui des pays malheureux, alors un tel poète apparaît comme un des plus grands poètes de tous les temps et comme le génie ailé de la Patrie.

Ce fut le cas pour le jeune professeur lithuanien dont les premiers essais poétiques firent tressaillir la Pologne entière, dès 1822. L'un des représentants du positivisme polonais contemporain, M. W.-M. Kozlowski, a exprimé en termes analytiques et précis les idées que je viens d'émettre plus haut sous une autre

cide avec les malheurs de Juda. — De même, les premières poésies de Mickiewicz précèdent de huit années l'une des plus fameuses dates de l'histoire de Pologne; et cette terrible pièce : A la mère polonaise, écrite en 1830 même, prédit toute l'horreur du martyre qui va suivre la défaite de l'insurrection.

forme. Je trouve cette analyse dans une étude inédite qu'il a bien voulu me communiquer, avec permission de la citer ; c'est donc avec une véritable satisfaction que je lui emprunte les lignes suivantes, qui énumèrent et classent avec lucidité les sentiments et passions communs à Mickiewicz et à ses compatriotes. M. Kozlowski l'ait toucher du doigt cette fusion intime, et, de plus, pénètre en quelque sorte jusqu'au système osseux qui soutient la chair et le sang de cette poésie :

Toute une génération avait grandi chez nous sous l'inspiration des luttes épiques soutenues par les légions polonaises qui combattaient dans les rangs de l'armée de Napoléon. Et quand, après tant d'héroïsme dépensé en pure perte, le conflit armé devint impossible, les sentiments patriotiques d'indignation, de haine et d'espoir, qui ne trouvaient plus d'issue dans l'armée active, se concentrèrent dans l'âme du peuple et firent explosion avec Mickiewicz. (Slowacki et Krasinski complétèrent la triade.) Il y eut fusion intime delà lyre et des aspirations du peuple, et cette fusion reste, aujourd'hui même, l'un des moyens les plus puissants de l'éducation nationale et l'évangile même de notre patriotisme1.

A partir du jour où parut Mickiewicz, et à mesure que se développa son œuvre, on put distinguer trois motifs dans son activité poétique : sa passion pour Maryla; son amour de la patrie, qui se manifeste en 1828 par Conrad Wallen-

1. Un autre critique polonais, M. Uorentowicz, s'exprime en termes identiques dans le Mercure de France de juin 1900 : « Cette poésie merveilleuse, nationale entre toutes, est devenue, par la force des circonstances, un important, sinon le seul élément d'éducation nationale pour la jeunesse. Ua puissante lyre romantique a remué la nation entière, a l'ait vibrer les cordes intimes de son âme, lui a communiqué une vie nouvelle, l'a préparée aux luttes futures, l'a transformée et aguerrie. Klaczko fait cette remarque, qui n'est pas trop exagérée, que l'histoire ne saurait peut-être montrer que deux peuples qui aient reçu une éducation exclusivement poétique : la Grèce dans les temps anciens, et la Pologne au xixe siècle. »

rod, écrit sur la terre d'oppression et de captivité; cet amour atteint son apogée avec cette pièce déchirante : A la mère polonaise, et aussi avec la Recloute cVOrdon, la troisième partie des Aïeux, les invectives juvénaliennes contre la Russie ; enfin, il puisa sa dernière inspiration dans la source éternelle : l'attachement doux et paisible à la terre natale, à cette Lithuanie d'où il était issu et dont il évoquait en exil une image immortelle dans son poème de Messire Thadée.

Ces trois motifs d'une poésie qui fut d'abord simplement humaine, puis nationale, puis terrienne, se suivirent dans un ordre successif et logique. Les Sonnets et les Romances interprétèrent poétiquement les sentiments d'amour de plusieurs générations qui y virent l'expression même de ce qu'elles ressentaient; les Ballades rapprochèrent la poésie artificielle des classes élevées (laquelle avait brillé d'un certain éclat à la cour du dernier roi de Pologne, Stanislas-Auguste) de l'imagination populaire, et donnèrent à la nation une manière unique de sentir le Beau. Les Aïeux produisirent le même effet, eurent le même résultat : les vieilles croyances du peuple s'y trouvent en opposition avec les rites et dogmes de l'Eglise officielle ; le sentiment violent de Conrad est en antagonisme avec les liens de convenance : Conrad est un Werther polonais. Enfin, Messire Thadée est une épopée dans toute l'acception du mot : une épopée tout à fait nationale et nullement classique.

Voilà, certes, une classification limpide, un excellent résumé. J'ai relié, rapproché, abrégé en une seule citation divers des passages de M. Kozlowski; j'ai aussi renforcé plusieurs de ses phrases de quelques expressions à moi, le tout afin d'obtenir la cohésion, la condensation, et la clarté nécessaires; mais, en somme, les idées précédentes appartiennent à l'auteur que je viens de nommer, et elles sont parfaitement justes.

Il ne suffit pas cependant d'avoir une base exacte et solide. Un fonds d'où tout sort, bien indiqué, bien circonscrit, bien délimité par le critique, puis, les princi-

L ŒUVRE DE M1CKIEWICZ 137

paux germes de développement vigoureusement étreints et montrés au lecteur, ce n'est que le début, ce n'est que la racine. Il faut ensuite monter progressivement le long de la tige et arriver à la fleur chantante, c'està-dire à la voix glorieuse du poète, épanouie dans l'air sonore et qui fond les âmes... ou bien, subitement devenue rauque et convulsée, terrible, les retourne, les secoue, les bouleverse. Oui, cette voix-ci tonnera, car c'est la voix même de la nation tragique : et que n'a-telle le pouvoir de relancer les siens sur l'oppresseur, dans une de ces charges vertigineuses et ventre au sol, où se déployait la fougue légendaire des cavaliers de Pologne ! Du moins, va-t-elle enfler son souffle et déchaîner sa colère, et cingler la face du tyran de la juste fureur de ses imprécations, qui se sont précipitées en tourbillon vers le Nord, ont forcé la porte de l'autocrate, se sont engouffrées dans la salle où il siège, l'ont assailli sur son trône de leur trombe redoutable, avantcourrière du vent indigné de l'Histoire :

Où est le monarque qui envoie ces martyrs à la boucherie? Partage-t-il leur courage, expose-t-il sa poitrine? Non. Il siège à cinq cents lieues dans sa capitale, souverain, grand autocrate d'une moitié du monde. Il a froncé le sourcil et aussitôt volent des milliers de kibitkas ; il a signé ; et des milliers de mères pleurent leurs enfants; il a fait un geste, et les knouts pleuvent du Niémen à Khiva. Monarque puissant comme Dieu, pervers comme Satan ! Pendant que, derrière les Balkans, tes canons épouvantent les Turcs, pendant que l'ambassade de France te lèche les talons, Varsovie seule brave ta puissance, lève la main sur toi et arrache de ton front la couronne des Casimir et des Boleslas : car tu l'as volée et ensanglantée, fils des Wasilil

On le voit, et, du reste, on l'avait deviné par le titre du présent chapitre, c'est aux pièces patriotiques de la poésie de Mickiewicz qu'il est consacré : ce sont les

rugissements du lion vaincu que j'évoque ici. Songez quel éclat fut le leur après la défaite de l'insurrection de 1830, de quels martyres, de quelles tortures, de quelles larmes ils étaient l'écho, mais aussi quelles ardeurs nouvelles leur répondirent, quels nouveaux élans magnanimes, et quelle soif de juste vengeance ils entretinrent. La nation tragique se retrouvait là tout entière, crucifiée, suant son sang d'agonie, — et cependant toujours vivante, immortelle sur sa croix.

Je pourrais accumuler citations sur citations ; je pourrais donner bien d'autres exemples de la terrible satire de Mickiewicz, et de ses apostrophes vengeresses qui. traverseront les siècles. Mais on en voit le ton général, et je tiens maintenant à transcrire certains versets du Livre de la Nation polonaise, afin de montrer sur quel ton biblique a pu s'exprimer, de nos jours et le plus naturellement du monde, l'homme inspiré, surgi des entrailles d'une nation souffrante et qui se sentit au milieu de ses compatriotes ainsi qu'un prophète consolateur; prononcées pour le peuple dont une moitié se voit réduite à vivre en exil, et l'autre en captivité, tombant parmi ces infortunés de tout leur poids sacerdotal, des paroles semblables à celles qui suivent furent crues et révérées comme les tables mêmes de la loi :

Et les nations se corrompirent à ce point qu'au milieu d'elles il ne se trouva qu'un seul homme citoyen et soldat.

Il conseillait qu'on cessât de guerroyer pour l'Intérêt et qu'on défendît plutôt la liberté du prochain ; et il partit seul à la guerre, vers la terre de la Liberté, en Amérique. Cet homme s'appelle Lafayette. Il est le dernier des anciens hommes d'Europe en qui est encore l'esprit de sacrifice, un reste de l'esprit chrétien.

Cependant toutes les nations se courbèrent devant l'Intérêt.

Seule, la nation polonaise ne se courba pas devant la nouvelle idole : et elle n'avait pas dans sa langue d'exprès-

sion pour la consacrer en polonais, pas plus que pour en baptiser ses adorateurs, qui, du français, s'appellent égoïstes.

La nation polonaise adorait Dieu, sachant que celui qui adore Dieu rend hommage à tout ce qui est bon.

Ses rois et ses chevaliers n'attaquèrent jamais une nation fidèle, mais ils défendaient la chrétienté contre les païens, le roi Ladislas jusqu'à Varna, et le roi Jean jusqu'à Vienne, pour le salut de l'Orient et de l'Occident.

Jamais les rois et les chevaliers polonais ne s'emparèrent violemment des terres de leurs voisins; mais ils recevaient des nations dans leur fraternité, se les attachant par le bienfait de la foi et de la liberté.

Les rois et les chevaliers recevaient dans leur fraternité de plus en plus de monde; ils recevaient des légions entières et des tribus entières.

Enfin, le 3 mai 1791, rois et chevaliers pensèrent à faire de tous les Polonais des frères; d'abord les bourgeois, et puis les paysans.

Et la Pologne dit enfin : Ceux qui viendront à moi seront libres et égaux, car je suis la Liberté.

Mais les rois, ayant ouï cela, s'effrayèrent dans leurs cœurs et dirent : Nous avons chassé de la terre la Liberté; or, voici qu'elle revient dans la personne d'une nation juste, qui ne se courbe point devant nos idoles. Allons, tuons cette nation. Et ils machinèrent entre eux une trahison.

Le roi de Prusse s'approcha de la nation polonaise, la baisa et la salua, disant : Mon alliée. Or, déjà il l'avait vendue pour trente villes de la Grande-Pologne, comme Judas pour trente deniers d'argent.

Et les deux autres rois se jetèrent sur la nation polonaise et la lièrent; or, le Gaulois était juge et il dit: En vérité, je ne trouve rien de coupable dans cette nation; mais, mon épouse, la France, femme craintive, est tourmentée de mauvais rêves ; toutefois, saisissez-vous de cette nation et faites-la périr. Et il se lava les mains.

Le ministre français a dit : Nous ne pouvons pas dépenser notre sang et nos écus pour racheter cette innocente ; car mon sang et mes écus m'appartiennent, et le sang et les écus de mon pays appartiennent à mon pays.

Ce ministre a ainsi proféré le dernier blasphème contre le Christ; car le Christ enseignait que le sang du Fils de l'homme appartient à tous les hommes, ses frères.

Ainsi ils firent périr la nation polonaise ; et les rois s'écrièrent: Nous avons tué et enterré la Liberté.

Mais je n'insisterai pas sur ses colères de lion blessé, car voici que gémit à mon oreille la note la plus sombre qui se soit brisée dans sa poitrine, une vraie note d'agonie... Sa douleur, son accablement, son désespoir de nouveau Jérémie qui pleure sur l'indicible martyre de sa tragique patrie sont tellement poignants dans l'une de ses pièces les plus célèbres qu'il n'y a vraiment rien au delà. Non, je ne crois pas qu'il y ait dans aucune littérature quelque chose d'aussi déchirant, d'aussi terrible que la poésie qui a pour titre : A la mère polonaise. Qu'est Dante lui-même, qu'est le frisson dantesque, à côté de cela? Chaque fois que j'ai relu cette pièce, je me suis senti pâle à mourir... Mais arrière cette faiblesse, arrière! Relisons-la, ô mes amis, il faut la relire, si nous voulons entretenir en nous l'indignation vengeresse! Ah! relisons-la, et puis qu'un cri nous échappe : A l'enfer, bourreaux de l'Histoire, retournez à l'enfer qui vous avait vomis ! Soyez traînés au dernier cercle de Dante ! Vous qui avez massacré, supplicié, emprisonné, déporté des êtres humains par dizaines de mille, désespéré les mères, confisqué les biens, voilé de noir l'âme et la vie de toute une race! Etres de crime, êtres de bronze, sinistres faces de tourmenteurs, vous qui raffiniez sur les tortures, commandeurs du knout et du gibet, démons dont l'ordre implacable, dont le geste d'airain dicta tant de scènes d'horreur et suscita cette vision trop vraie d'un poète, et son angoisse mortelle, et sa lamentation affreuse, — Catherine, Nicolas, Mourawiew, aux gémonies!

Page 1