‹ Les grands poètes romantiques de la PologneChapitre 46 sur 79 · L AME EFFRENEE DU STEPPE : LIBRES GALOPS ET LIBRES SONGES · texte numérisé non relu

L AME EFFRENEE DU STEPPE : LIBRES GALOPS ET LIBRES SONGES

Ce n'est point dans les premiers poèmes de Slowacki qu'on peut découvrir sa vraie personnalité. Sans doute, il est original entre tous : on ne saurait trouver tempérament plus à part. Mais il ne se dégagea que peuàpeu.Il lui fallut plusieurs années d'essais poétiques et de tâtonnements avant de s'affirmer distinct, et de s'accentuer dans ses conceptions au point d'arriver à produire l'œuvre la plus étrange, peut-être, de toutes les littéraratures : le Roi-Esprit.

Pendant la première partie de sa vie, il subit très fortement l'influence de Byron, laquelle envahit l'Europe ainsi qu'une vague triomphante, mais imprégna surtout lésâmes slaves, écrasées par un despotisme deferetque la privation complète d'indépendance prédisposait par réaction à cette fantaisie effrénée, à cet orgueil satanique, à cette révolte du désespoir, qu'on vit apparaître avec les héros byroniens et qui nous font aujourd'hui l'effet du plus usé des lieux communs de la période romantique *. Ses premiers poèmes : Hugo, Jean Bielechi, Mendog, Marie Stuart, Lambro, n'ont rien qui doive nous retenir, si nous voulons chercher — et c'est notre seul but — l'âme véritable du poète.

1. La domination exercée par Byron sur la littérature européenne et particulièrement sur les poètes slaves a fait l'objet d'un des ouvrages les plus importants de la critique littéraire et philosophique en Pologne : Byron et son Siècle, Etudes de littérature comparée, par M. Marian Zdziechowski. Cracovie, 2 vol. 1891-1897.

Nous ne ferons exception que pour l'un d'entre eux : Zmija. Sans doute, cette œuvre est encore très byronienne par certains côtés; mais elle retrace en même temps les anciennes mœurs de l'Ukraine et de ses hâtants, les Cosaques Zaporogues, ces fameux alliés de la République au xvie siècle. Dans ce poème, la face orientale de la Pologne se montre et quelque chose du tempérament polonais se retrouve ; un je ne sais quoi d'excentrique et de singulièrement attirant nous fascine et nous entraîne à sa suite. Le poète ne s'est point placé au cœur de la Pologne, comme fit le Lithuanien Mickiewicz, dès ses débuts; par une sorte d'instinct, il s'est jeté sur les frontières, sur les ailes, allais-je dire, parmi les cavaliers lâchés à toute bride et les enfants perdus.

Nulle théorie n'est plus hasardeuse que celle qui veut chercher à toute force les racines d'une œuvre poétique dans le sol qui vit naître un écrivain, et je n'attribue pas le tour général de l'imagination du poète dont je m'occupe à ce seul fait qu'il vint au monde en Yolhynie et à l'entrée de l'Ukraine. Mais, — quelle qu'en soit la cause, et qu'il s'agisse d'une simple coïncidence ou d'un atavisme mystérieux, — le fait est qu'il n'y eut jamais de cavalier du Rêve plus incroyable que Slowacki. Dès la première lecture, on sent d'étroites affinités entre le tempérament que manifeste une œuvre pareille et celui de certains de ces Polonais du Sud, mêlés sans cesse aux Cosaques et sur lesquels ceux-ci déteignirent. Et plus on vérifie cette vue première, plus on s'assure qu'il représenta dans le Rêve ce que de tels compagnons, deux fois pétris par l'histoire, et sortis du second moule avec des particularités si typiques et si riches, avaient représenté dans la Vie : c'est-à-dire la fantaisie et l'aventure effrénées. Slowacki fut l'imagination lancée au triple galop dans son steppe idéal, ivre

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des symphonies féeriques qu'elle y entendait et qui, dans la même pièce, s'enroulent en serpents de fleurs autour des plus sombres visions de drame1, créatrice des symboles les plus audacieux et les plus démesurés2, mais tout d'un coup s'abattant... plus pâle que la neige sibérienne d'un de ses poèmes 3, brisée d'une telle souffrance qu'on la croirait morte, succombant à la plus noble des pensées qui la hantent, terrassée par l'horreur du martyre national. Pâle et morte, ai-je dit? Voici qu'elle se relève, voici qu'elle est debout et reine au milieu du steppe ! Slowacki ! Mazeppa !

Pays poétique entre tous que ce steppe, — et je ne parle plus du steppe de l'art, du steppe-fantôme, mais de celui de la nature et de la vie, — que ces « Champs Sauvages » qui inspirèrent plusieurs écrivains des provinces ruthéniennes 4. Le public d'Europe a entendu parler de l'Ukraine et de ses habitants par deux livres célèbres : Tarass Boulba. de Gogol, et Par le fer et par le feu, de Sienkiewicz. Sans doute, ce sont là de très beaux livres, des livres épiques, mais qui racontent plutôt qu'ils ne chantent ; ni l'une ni l'autre de ces œuvres n'est une œuvre de poète pur, enlevé par l'élan lyrique et qui s'élance vers quelque figure merveilleuse, d'une poésie unique, vers quelque héros d'une véritable essence de soleil, que son art devine et cherche et vers lequel il tend, comme à la fleur rarissime et suprême qui le couronnera. Chose presque invraisemblable, il sortit tout armé de la vie réelle, le chevalier de songe de l'Ukraine : l'art ne le créa point et ne put que le

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