Anhelli
4. Parmi les écrivains polonais, Malczewski, Goszczynski, Bohdan Zaleski, Czajkowski, Sienkiewicz; parmi les russes et les ruthènes, Gogol et Chevtchenko.
glorifier. Je parle du comte Venceslas Rzewuski dont j'ai raconté la vie dans l'étude qui ouvre ce volume. Et de même que j'avais tenu à faire admirer quelques lignes de l'étonnant poème que lui consacra le poète national de la Pologue, de même on lira plus loin l'élégie célèbre où le génie de Slowacki ne craignit pas d'évoquer à son tour le fascinant émir, et ne fut point battu par Mickiewicz.
Voyageurs, poètes, essayistes, romanciers, ont dépeint le steppe1. Le steppe est la poésie même : c'est le pays des libres galops et des libres songes. La solitude y règne en compagnie du silence ; elle s'étend et se recule à l'infini sous le ciel. Au printemps, les hautes herbes de la plaine se parent d'une multitude de fleurs : le vent passe et les courbe : et l'on voit la plaine onduler jusqu'aux confins de l'horizon. Parfois un aigle sort de cette masse de verdure, monte dans l'espace, plane sur sa proie... Aux saisons où l'herbe a disparu, l'œil découvre des tombeaux de guerriers, des tumulus ; et, de temps à autre, « ainsi qu'un roulement sourd », retentit le galop des chevaux sauvages.
Le steppe engendra le Cosaque. Ou, plus exactement, il le recueillit, lui servit d'asile. C'est là, dans le steppe immense, qu'accoururent et se réfugièrent, au Moyen Age, le proscrit, le vagabond, l'homme sans aveu : ennemis du joug, fugitifs, criminels, s'y trouvèrent à l'aise. Ils s'associèrent, formèrent des confédérations, des républiques militaires, furent bientôt connus sous le nom de Kozahs : pour certains philologues, ce terme signifie voleur; pour d'autres, soldat libre ; ce qui revient au même, ici.
Le type achevé du Kozak fut le Zaporogue. C'était un
1. Voir notamment l'admirable description de Gogol, dans Tarass Boulba.
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être de fantaisie échevelée, d'ardeur violente, de fougue sans frein, jouant avec la vie et méprisant la mort. Tout autant que le Nortliman, il incarnait la liberté sauvage et personnifiait l'Aventure. Lui-même s'intitulait « frère du cheval, frère du faucon1 ». Et il était non seulement chasseur et cavalier, mais pirate : il écumait la terre et la mer2. Ces mots de Sienkiewicz le résument : « Bohun servait le steppe ; il obéissait au vent, à la guerre, à l'amour, à sa fantaisie. »
Sous cette agitation, — et comme avertissement obscur d'avoir à rentrer en soi-même, comme rappel instinctif au vrai fond de la vie et de l'âme, — on distinguait toutefois cette vague mélancolie que nous révèlent les chants populaires du steppe, et ces mélodies cosaques si célèbres parmi les Slaves. Le caractère général de ce folklore a été défini par quelques lignes ingénieuses de Charles-Edmond Chojecki : « La note de l'habitant des steppes, ne rencontrant aucun obstacle, glisse sur la rosée de la plaine, se propage au loin, s'effile à l'infini, se fond dans l'espace, sans laisser de trace après elle. De là, dans un tel chant, ce rappel des sons perdus, cette mélancolie qui, dans la solitude, se plaît au ressouvenir des douloureux instants de la vie, et enfin ces amères voluptés de la souffrance s'enivrant d'elle-même. »
A lire Zmija, l'on sent combien elle plaît à Slowacki, cette vie cosaque d'autrefois dont il a voulu ressusciter quelques scènes. Il était attiré vers ces curieux brigands, qui tenaient de l'Européen et de l'Asiatique, et dont les types accentués manifestaient un si brillant
1. Cette expression revient constamment dans les chansons d'Ukraine.
2. « Etrange spectacle! Le fils du steppe, le frère du cheval vole s'unir à la mer. » Contes kozaks, par Czajkowski, p. 151. L'Expédition contre Tzarogrod. 11 s'agit des barques cosaques, qui descendent le Dnieper pour aller surprendre Constantinople.
mélange de fantaisie indigène et de pittoresque oriental. Chez eux, tout n'était pas à reprendre; à l'occasion, ils ne manquèrent ni de générosité ni de noblesse. Ils constituaient une sorte de chevalerie autrement intéressante que le fameux ordre du Nord : les Teutoniques, fourbes hautains qui se masquaient de religion et, drapés dans leurs grands manteaux blancs, chaussés d'éperons d'or, dissimulaient sous le vêtement du Croisé le cœur le plus cruel et le plus froid, l'ambition la plus rapace, la politique la plus impitoyable. Les Zaporogues faisaient partie intégrante de la communauté chrétienne ; ils s'allièrent de bonne heure à la Pologne, qui remit à leur lietman un étentard; tant que la République les traita bien, ils la défendirent contre les Tatars et les Turcs. Les seigneurs polonais commirent une faute capitale, le jour où ils cessèrent de respecter les franchises et les privilèges que les rois de Pologne avaient garantis à d'aussi précieux alliés; et il n'est point dans l'histoire polonaise de date plus fatale que celle où Yhetman zaporogue Bogdan Chmielnitski fit appel au Tsar et se mit sous sa protection. Il est vrai que la liberté cosaque avait vécu par là même ; lorsqu'ils consentirent avec la Russie le traité de Péreïaslavl, en 1654, les indomptés du steppe se donnèrent des maîtres sans s'en douter. L'un de leurs derniers héros, le Cosaque Sawa, sembla vouloir expier, au xvme siècle, l'erreur commise par les siens cent ans plus tôt; il se rangea parmi les confédérés de Bar et mourut pour la Pologne en 1772 ', A l'époque où Slowacki place son récit poétique de
1. On trouvera le détail de ses exploits dans l'ouvrage du comte Henri Rzewuski : Récits d'un vieux gentilhomme polonais, ce livre dune allure si vivante, ce chef-d'œuvre de naturel. Et l'on se sentira remué par le courage extraordinaire et par la fin émouvante de ce preux.
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Zmija, les Cosaques vivent encore dans leur pleine indépendance du xvie siècle. Ils couvrent les frontières de la République et se lèvent pour venger ses injures. Leurs chevaux bondissent à la poursuite des barbares, dont la nuée vient de fondre sur la Pologne. « Voici Fhorizon qui s'embrase de l'incendie des villages ; les Tatars chassent devant eux des milliers de prisonniers polonais, les mains liées derrière le dos ; l'air retentit des lamentations des femmes, des enfants et des vieillards. Mais la communauté des Zaporogues s'est élancée sur ses coursiers ; elle se précipite comme un ouragan à travers le steppe, délivre les captifs et jonche le sol des cadavres ennemis1. » Ou bien, ils descendent vers la mer Noire, brûlent les villes turques d'Anatolie et de Cilicie et s'aventurent jusqu'à Constantinople, où ils incendient les tours du Bosphore et mettent le feu au faubourg de Péra : le Sultan, effrayé, compose avec eux et achète leur retraite. L'Jietman a daigné conclure la paix avec le Grand Seigneur, mais à trois conditions typiques : pour la Cerkiew 2 de la Sicz 3, il exige un tableau bénit, qui pleure de vraies larmes, et, plongé dans la mer, soulève des tempêtes où sombrent les vaisseaux ennemis ; pour ses Cosaques, de l'or et des armures d'Orient; pour lui-même, une aile du palais du Sultan, aile qu'on abattra et dont chaque Kozak emportera une pierre qu'il jettera plus tard sur la tombe de l'hetman — le jour de ses funérailles et selon le rite ''.
1. Charles-Edmond Chojecki, la Pologne captive et ses trois poètes.