‹ Les grands poètes romantiques de la PologneChapitre 48 sur 79 · Campement des Zaporogues · texte numérisé non relu

Campement des Zaporogues

4. L'épisode est historique. Dans ses Contes kozaks, Czajkowski (celui-là même qui fut Sadyk-Pacha pendant la guerre de Crimée) nous donne les propres termes — et combien brutaux et fa-

11 faut écouter, dans Zmija, les paroles du chef des corsaires dictant ce hautain et curieux traité ; de même, il faut voir se succéder, toujours dans cette œuvre, et aussi dans un autre poème à fond historique : Jean Bîelecki (il s'agît d'un gentilhomme polonais qui savait le turc et le tartare, et qui embrassa Tlslamisme ; nonobstant, l'un des plus grands rois de Pologne, Etienne Batory, désirait le garder pour les ambassades et le gratifia d'un domaine, mais les magnats de Podolie persécutèrent le protégé du roi, et Bielecki passa aux Turcs), il faut, dis-je, voir se succéder une foule de tableaux où le poète déploie cette

rouches! — de l'impérieuse apostrophe de l'hetman Szach à l'ambassadeur du sultan Amurat. A propos des Contes kozaks, dont la traduction, due à M. Ladislas Mickiewicz, parut en 1856, chez Dentu, il est peut-être bon d'avertir le lecteur désireux de connaître les faits et gestes du peuple d'Ukraine (c'est une histoire aussi curieuse que celle des vieux Northmen et beaucoup moins connue) qu'il n'est pas de livre plus intéressant en la matière. La précision des détails y est tout à fait instructive. Les récits intitulés : V Expédition contre Carogrod, Skalozub dans le château des Sept Tours, VAtaman Kunicki, nous renseignent sur la tactique des Kozaks ; nous y voyons leur manière de combattre à l'intérieur de leurs tabors (camps de chariots) ou de manœuvrer leurs czajki (pirogues de guerre) ; nous y admirons le procédé par lequel ils arrivaient à rompre les chaînes de fer dont les Turcs barraient l'embouchure du Dnieper : ils lançaient des arbres au courant du fleuve et les poussaient devant leurs embarcations, etc., etc. Un autre conte : les Fiançailles du Zaporogue, nous retrace leurs fêtes et coutumes privées. — Czajkowski était Ukrainien, et, pour écrire ses intéressants récits, il avait non seulement lu les historiens orientaux, mais compulsé les manuscrits petits-russiens et largement puisé dans la traduction orale la plus autorisée. Il avait connu, notamment, le vieux prêtre uniate Paul Niemolowski, ancien aumônier des Zaporogues, chronique vivante des exploits des Kozaks, répertoire des contes et des chansons de l'Ukraine. Niemolowski avait même pris soin de consigner dans un ouvrage intitulé : La Mer Noire, le souvenir des principales courses de ses compatriotes. Il laissa également des mémoires manuscrits.

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vigueur pittoresque, ce riche coloris, cette fantaisie brillante, tantôt plastique et somptueuse, tantôt aérienne et musicale, qui font partie de son génie. Il m'est difficile de bien montrer cette imagination orientale, car je ne puis songer à réunir dans la même page et à plaquer les unes à côté des autres une foule de touches éparses dans le récit poétique — jetées ici ou là, suivant le besoin de la peinture, et qui ne se fondent que dans l'ensemble. Je donnerai simplement un spécimen de cette fantaisie féerique que j'indiquais tout à l'heure comme un des dons du poète :

Quelle belle vue que celle du Czertomelik, roi des Cent Iles! L'eau a dérobé la terre; le château se mire dans l'onde transparente qui vient briser contre la muraille ses Ilots mugissants. Quand on le regarde, étrange illusion ! on dirait que le château remonte le cours du fleuve. La brique se revêt de l'éclat du corail, les piliers légers semblent des roseaux; plusieurs meurtrières à la gueule menaçante épient et guettent la Mer Noire ; vers le sommet de l'édifice, des fenêtres de cristal étincellent et brillent comme l'aurore, et mille couleurs s'agitent dans le rayon qui en revient. L'intérieur est habité par le seigneur du Czertomelik, le fier attaman, qui commande la Sicz... Dans les pièces, ô prodige des prodiges! que de merveilles renferme le château des Cent Iles ! Sur le fond d'azur des hautes murailles, les lampes brillent comme des étoiles; les tapis sont des prairies émaillées de fleurs, et ces fleurs sont aussi fraîches que si on venait de les cueillir dans la rosée du matin. Çà et là, le cristal a remplacé le mur; dans les miroirs, le regard court et court encore et découvre sans cesse de nouvelles salles, toutes illuminées des mêmes lampes... Est-ce un enchantement? il semble que, par cette route lumineuse, on pourrait aller jusqu'à Dieu! Le plancher de la salle a été taillé dans le marbre ; un dauphin d'or fait jaillir autour de lui un cristal liquide qui répand une agréable fraîcheur, et les lumières brillent à travers la transparence de l'eau. La vue de ces feux, de ce cristal et

de ces fleurs, jette les yeux dans un perpétuel éblouissement1...

Cependant, nous n'avons eu jusqu'ici que de la fantaisie : cette poésie est délicieuse, mais ce n'est pas de la poésie de premier ordre. L'émotion profonde en est absente. Voilà pourquoi je n'insisterai point; et c'est aussi pourquoi l'on ne me verra pas m'occuper de Beniowski, œuvre pourtant très postérieure aux premières productions de notre poète et qui date de la maturité de son talent. Mais il faut remarquer du moins — c'est ici le lieu — que Slowacki resta singulièrement fidèle aux affinités de son tempérament, le jour où il fit choix de ce personnage historique comme héros d'un de ses poèmes. Beniowski fut encore un Polonais du Sud, et l'un des plus étonnants parmi ceux de la même région qui vécurent au xvme siècle : tel que va nous le présenter le grand historien Rulhière, était-il assez fait pour réjouir le cœur et fasciner l'imagination de l'aventureux poète dont nous étudions le génie? Voyez plutôt la fantastique odyssée de ce gentilhomme de Podolie : dirait-on pas un rêve? Un rêve d'audace héroïque et qui court à tous les dangers, protégée par une étoile :

Le comte Beniowski, d'une famille originairement hongroise, atteint d'un coup de canon dans les reins, et échappé de ses fers en Russie même ; reconnu à Pétersbourg, et d'abord accueilli, mais bientôt indigné des infâmes propositions qu'il y reçut, pour racheter sa liberté par la promesse de retourner parmi les confédérés et d'y

1. Traduction Venceslas Gasztowtt. C'est à cette traduction, parue en 1870 à la librairie du Luxembourg, 16, rue de Tournon, que j'emprunte presque toutes les citations qui se trouvent dans cette étude. — On sait aussi que M. Gasztowtt a publié en 1881, chez Galmann Lévy, un petit volume intitulé : le Poète polonais Jules Slowacki. Cet excellent Essai m'a été fort utile, et j'y ai puisé de nombreux renseignements.

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assassiner Pulawski ; transporté ensuite au Kamtchatka, à l'extrémité orientale du continent, employé avec les plus vils malfaiteurs à faire du charbon dans les forêts, y trame une conspiration, y réunit cent cinquante hommes audacieux et, sans autres armes que les instruments de leur travail et quelques fusils de chasse, escalade une forteresse, se rend maître d'une ville, fait prêter serment par les habitants à la confédération de Pologne; et prévoyant l'impossibilité de se soutenir dans cette capitale d'une province russe, se jette avec sa troupe dans un mauvais navire, le conduit avec habileté sur cette mer inconnue, cherche en remontant vers le Nord ce passage de l'Europe à l'Asie, objet de tant de voyages; repoussé bientôt par les glaces, revient vers le Midi, découvre quelques îles, leur donne son nom, livre plusieurs combats à des sauvages, aborde au Japon, à l'île Formose, à la Chine ; parvient aux établissements des Européens dans les Indes, ramène en Europe, sur un vaisseau français, quatre-vingts compagnons de son infortune et de son courage, parmi lesquels se trouvaient deux Suédois, six Hongrois, dix Polonais, sept Prussiens, deux Hollandais, un Suisse, deux Danois, plusieurs Allemands, quelques Russes, des Kamtchadales, des gens des frontières de la Chine, et un sauvage de l'Amérique; et enfin, pour prix de l'accueil qu'il reçoit en France, y remet entre les mains du ministre toutes les archives du Kamtchatka enlevées de cette province.

C'est vraiment miraculeux, vous dis-je, et nous venons d'admirer en ces lignes un prodige d'Aventure ; mais, à son tour, notre poète n'eût pas été ce qu'il était, c'est-à-dire un grand imaginatif né dans le sud de la Pologne, si l'idée ne lui fût venue d'enjoliver un pareil thème, et de broder là-dessus les mille et une variations et boutades de sa fantaisie poétique1. Ceci dit, — et après nous être complu à ces facettes si brillantes de son génie, — laissons les feux de pier-

1. Beniowski resta inachevé. Slowacki n'en composa que les cinq premiers chants, qui parurent en 1841, à Paris.

reries ; laissons Zmija, laissons Benioivski ; prenons congé de l'exquis et brillant virtuose. C'est désormais le grand poète que je veux montrer dans l'œuvre de Slowacki : il importe que sa haute image se révèle au lecteur dès la fin de ce premier chapitre, et justement à propos du pays d'Ukraine, terre de fantaisie, sans doute, mais, en même temps, terre de fougue et de mélancolie, terre de l'élan chevaleresque, du chant bardique, du large vol. Voilà pourquoi je vais transcrire la pièce de Slowacki que j'appellerais volontiers la chevauchée idéale du barde et du chevalier, tellement le vers y complète l'aventure, marche du même pas qu'elle et la scande, tant le poète y semble inséparable du héros qu'il célèbre, tant ils ont l'air de deux cavaliers qui passent, et s'en vont de compagnie vers les exploits légendaires. Je fais allusion à la dumai célèbre sur Venceslas Rzewuski. Vous allez entendre la note épique et lyrique ; et au milieu de ce bruit d'ailes dont le cheval sacré s'enveloppe alors qu'il s'enlève de terre et qu'il monte, parmi l'éclat d'un tel essor et parmi le chant dont le poète accompagne cette ascension lumineuse, vous distinguerez le je ne sais quoi de passionné, de mystérieux et de poignant qui vous annoncera que l'âme humaine est du voyage, et qu'elle aussi bat du désir de dire les mots ineffables, les paroles qui glorifient l'amour et la mort, et la vie héroïque et le songe :

Duma sur Venceslas Rzewuski

Il vogua sur les mers, il fut jadis Farys, dormit sous le palmier, sous le sombre cyprès; priant comme un Arabe, il vit Ja Khaaba, visita le tombeau du prophète.

1. En Ukraine, on appelle duma tout chant historique ou légendaire colporté dans le pays par des rapsodes et céléhrant les hauts faits des aïeux,

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Son cheval d'Arabie était d'un blanc sans tache. Sept fois sur son cheval il traversa le désert de Gaza; il s'arrêta devant le Saint-Sépulcre, inclina humblement le front comme font les pèlerins à Jérusalem.

Les étoiles éclairaient sa route dans le désert; il avait pour défenseur son épieu rapide comme le vent; errant par le monde, il avait pour ami son poignard, et ce poignard lui venait d'une jeune fille.

Une nuit qu'il quittait le perron d'un harem, pour couper l'échelle de soie, il prit le poignard de son amante. Bien que ce fût une arme de femme, l'acier était de Damas, il était bien trempé, et le manche en était d'or fin.

Lorsqu'il parla de s'éloigner, elle pâlit et pleura, et réclama le poignard, car elle voulait se tuer. « Vis de longues années. Adieu, fille du désert, ton poignard me mettra au tombeau.

« Car, lorsque ce désert aura englouti tout mon passé, lorsque la vie me pèsera, alors, je me tuerai. J'ai une âme sauvage. Il me faut un poignard, il me faut prendre avec moi ton poignard. »

Les coursiers d'Arabie l'emportèrent accablé de tristesse, car elle avait disparu du perron, car il avait vu dans l'étang, sous la fenêtre, des cercles sur l'eau et un voile blanc... 0 Polonais!...

Il était nuit quand il revit son cher pays natal ; la lune s'élevait ronge au-dessus des steppes, et, par cette nuit, un aveugle même eût reconnu ces steppes au parfum des fleurs de la patrie.

Et la moisson dorée s'inclina devant lui, et il rêvait qu'un ami fidèle viendrait à sa rencontre, mais ses amis n'étaient plus... Ils s'étaient endormis danslatombe glacée, pendant qu'il errait au désert.

Il partit donc tout seul, inconnu de tout le monde, et en quittant la cour et la porte de sa maison, il voulut détourner son cheval et retourner dans les plaines où les Bédouins passent rapides comme le vent.

Mais les sabots du cheval avaient été décloués par les cailloux, et le cheval était fatigué... L'émir sauta à bas de l'étrier et entra dans sa demeure sans serrure et sans vitre, où les tentures avaient été vermoulues par la rosée.

Il se sentit revivre lorsqu'il aperçut ces rochers des rives du Smotrycz, où vivait l'aigle blanc, où il faisait son nid. Cet aigle était l'étoile de l'espérance, quand il planait dans l'azur du ciel.

Pour son cheval, dans son jardin, il bâtit un berceau, il fit dorer le râtelier, élever des murs de cristal. Devant les soldats du Tsar, il pouvait, sur ce cheval aux pieds ailés, s'enfuir bien loin et rester toujours libre.

Un jour, un messager arriva de Varsovie, et il s'écria : « Le pays se soulève ! » Aussitôt l'émir Rzewuski s'élance dans les sentiers des steppes, et, derrière lui, sur leurs chevaux, des Kozaks turcs, vêtus de rouge et de blanc, glissaient au milieu des steppes, à travers les tristes sépulcres du passé.

Les Kozaks de l'émir, quand ils errent dans les bruyères, savent chanter en chœur un chant triste et sauvage. L'écho du tertre des steppes renvoie ce chant qui dit: « Ho ! hourrah! notre émir ! »

Il se rendit, comme les autres, dans les plaines de Daszow, où notre cavalerie, au milieu du cliquetis des sabres et de joyeuses clameurs, se rangea en une redoutable muraille et fit flotter dans l'air un nuage de drapeaux.

Les nôtres eussent triomphé, bien que la lutte fût désespérée; mais soudain, un commandant d'artillerie donna

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cet ordre à double sens: « La cavalerie sur les ailes! » Ils tournèrent bride, s'éloignèrent et perdirent leur ardeur.

L'émir aussi, quand le feu des canons eut fait silence, se retira avec désespoir, mais se retira le dernier. Qui contesterait son courage, alors que les brèches sont nombreuses au tranchant de son sabre, comme les perles dans un chapelet?

Et lorsqu'il s'éloignait de sa chère patrie, la lune reparut rouge au-dessus des steppes... « Vole plus vite à travers la plaine ; tu te reposeras, mon cheval, quand nous serons arrivés sur la terre de Turquie.

« 0 mon cheval, mon cheval, qu'as-tu fait de ta force? Tu t'es peut-être déferré en écrasant les baïonnettes ? Peutêtre as-tu été brisé par le vent des balles? Arrête, mon cheval, que je voie si tu n'as pas quelque part une balle cachée? »

« Non, je ne vois rien... A la bonne heure... mais la route est pénible la nuit. » Il aperçut alors dans les steppes une chaumière abandonnée. Le cheval rongea les fleurs froides, et l'émir, au milieu de la cabane, se coucha fatigué sur la terre...

Il s'endormit profondément, — la lutte l'avait épuisé... Un paysan payé par le Tsar le tua dans son sommeil, et, de ses mains tremblantes, enfonça dans la poitrine de l'émir le poignard delà jeune fille jusqu'au manche doré.

Oh ! pourquoi donc, émir, n'avoir pas rendu le poignard à la jeune fille du désert, lorsqu'elle voulait se tuer? Aujourd'hui elle dort dans les flots, mais son présent fatal restera à jamais dans ton cœur.

A Moscou, on tira le canon sur le Mont des Saluts, et la ville fut ébranlée par le chant de l'airain. C'était le Tsar russe qui se réjouissait de ce que l'émir Rzewuski dormait en paix dans le tombeau des steppes.

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