LE SANG DE L AIGLE BLANC SUR LA NEIGE ET L'INFINIE DOULEUR
Le chant que nous venons d'écouter n'était qu'un prélude. On peut le considérer comme le premier en date de ceux des poèmes de Slowacki qui devaient faire tressaillir l'âme de ses compatriotes et lui assurer sa place parmi les trois bardes de la Pologne, au xixe siècle. N'eût-il écrit que Zmija, ou, plus tard, la tragédie de Balïadyna, ou encore ce court chefd'œuvre : la Peste au désert, personne n'eût pu nier de bonne foi qu'il ne fût un grand artiste ; toutefois, qui donc eût songé à voir en lui l'un des inspirés de la patrie? Quel Polonais eût salué l'image de l'infortune publique dans ces visions où se mirait le génie individuel du poète Slowacki, mais qui ne reflétaient ni la Pologne, ni son cruel destin, ni ses espérances indéfectibles au milieu des pires malheurs ?
Mais tout poète digne de ce nom est doublé d'un homme « auquel rien d'humain n'est étranger », selon le vers de Térence. Ainsi qu'une aiguille suit un cadran, la poésie suit la vie du poète, afin d'en rythmer les heures : et il y a des chances pour que l'heure la plus vibrante et la plus sonore d'une telle existence soit celle où le poète s'est reconnu dans la vie des autres, et, subitement, s'est fondu en elle. Alors l'aiguille inspirée retentit ainsi que la cloche des grands jours : c'est la voix soudaine du bourdon. Avec une ampleur auguste et profonde, elle s'épand au loin sur les hommes. Dans cet appel de l'aède, ils reconnaissent
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la résonnance idéale et comme le timbre de leurs émotions les plus fortes.
Cette vérité, Slowacki l'éprouva vite, et pour sa gloire. Emigré de 1831, il se sentit écrasé de la même douleur que ses compatriotes. A cette date, qu'y avait-il d'autre en Pologne que l'émotion nationale ? Elle submergeait ou absorbait tout le reste. Elle était la somme de toutes les émotions fortes, puisqu'il n'y avait pas de famille qui ne fût captive sur le sol de la patrie, qui. ne comptât un exilé ou un martyr, et que la souffrance de tous ces gens était ce qu'il y avait de plus intense, de plus terrible, et d'impérissable aussi, d'éternellement mémorable, dans la vie d'alors. L'obsession douloureuse, la triste pensée quotidienne de chacun des enfants d'un tel peuple devait donc s'emparer en maîtresse de l'âme de ses poètes et susciter leurs créations les plus émouvantes.
Aussitôt après 1830, celui des poètes de Pologne dont nous nous occupons en cette étude eut le pressentiment qu'il approchait de la source d'inspiration supérieure, car, dès le premier acte de Kordian, on relève ces lignes frappantes :
Que la foudre éclate sur ma tête et allume en moi quelque grande pensée au milieu de la foule tumultueuse de mes rêves... Mon Dieu! ôtez de mon cœur ces vagues inquiétudes, donnez une âme à ma vie, faites briller un but devant les yeux de mon àme... Une grande pensée, une seule! qu'elle me brûle de ses feux !
Il ne l'appelait pas en vain, cette pensée vitale : et elle était déjà née dans son âme. C'étaitjustementau cours de cette œuvre qu'il devait commencer à toucher la corde profonde. Pour la première fois, son vers renvoya l'écho de la commune douleur et de la préoccupation universelle. La Pologne ! Agir pour la Po-
logne ! Voilà, pour un Polonais, la vraie grande pensée, la seule ! Et le second acte de Kordian se termine encore par ce cri du héros :
Non, il me faut une grande pensée, qu'elle vienne de la terre ou qu'elle vienne du ciel. Je vois du haut de mon rocher l'ombre d'un guerrier se dresser au milieu des glaces... C'est Winkelried, qui a réuni dans ses deux mains les piques de ses ennemis et se les enfonce dans la poitrine. Peuples, Winkelried n'est pas mort! La Pologne est le Winkelried des nations!... A moi, Polonais!
Ce poème dramatique de Kordian met en scène un jeune gentilhomme qui ressent d'abord la mélancolie maladive et le fameux « vague à l'âme » des Werther, des René, des Manfred, des Obermann, c'est-à-dire des premiers héros romantiques, puis, peu à peu, se libère de son désespoir fictif en considérant de plus près les réalités de ce monde, et en essayant de se jeter dans l'action violente pour servir sa patrie opprimée. 11 retourne donc dans son pays (le poète suppose que l'histoire se passe avant 1830) et entre dans un complot dont les affiliés méditent d'attenter à la vie du tsar Nicolas, venu à Varsovie pour se faire couronner roi de Pologne1. Une réunion secrète des conjurés a lieu dans les caveaux de l'église Saint-Jean. Kordian y prononce des paroles enflammées, et le morceau est resté l'un des plus célèbres de la littérature polonaise. Mais le président de la réunion, un vieil homme d'Etat aussi habile à manier la parole et la plume que le sabre, et qui a combattu jadis pour la liberté américaine aux
1. Il y eut en effet un complot de ce genre : Mochnacki l'a raconté dans son Histoire de l'insurrection de 1830. Cette partie du poème est à moitié historique.
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côtés de Pulawski et de Kosciuszko1, désapprouve le régicide: ses objurgations impressionnent l'assemblée, et, par un vote final, celle-ci renonce à son projet d'assassiner l'empereur. Puisqu'il en est ainsi, Kordian agira seul : il ne veut pas se soumettre à la décision de la majorité. Il appartient à l'école des porte-enseignes et il est de garde au Château le soir même : il se charge de délivrer la Pologne de son tyran. Seulement, il n'a rien de l'énergie froide du véritable homme d'action; il y a en lui de l'Hamlet. Au moment d'entrer dans la chambre du Tsar, il se trouble et tombe évanoui. L'autocrate, qui a entendu du bruit, se lève et sort de sa chambre: dans le vestibule, son pied heurte le porteenseigne étendu sans connaissance ; il devine l'attentat projeté sur sa personne. Le conspirateur va être condamné à mort. Mais, avant que sentence ne soit rendue, le grand-duc Constantin, vice-roi de Pologne, personnage excentrique et terrible, mélange de singe, de tigre, et de fou, somme Kordian défaire preuve de bravoure en présence du Tsar : il lui intime l'ordre de monter à cheval, d'enlever sa bête, et de sauter ainsi pardessus des baïonnettes dressées en faisceaux sur la place de Saxe. Il le traite de lâche, s'il n'obéit. Le jeune officier polonais bondit sous l'insulte, saute, et retombe vivant de l'autre côté de la pyramide de carabines. Emerveillé de ce prodige équestre, le grand-duc arrache à son frère la grâce du jeune homme au cours d'une scène extrêmement remarquable, où la figure de Nicocas et celle de son aîné sont peintes de main de maître, où les deux caractères sont des plus vivants, et qui montre à quel point le poète était doué pour le théâtre. Par malheur, Tordre de surseoir à l'exécution n'arrive pas à temps : Kordian est déjà tombé sous les balles.