Stanislas-Auguste
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de notre mère : on le coupa en trois. Et aujourd'hui — demandez à l'oiseau qui revient de Sibérie combien de citoyens gémissent dans les mines ? combien on en a égorgés? combien ont été avilis et transformés en traîtres? Quant à nous, nous sommes tous enchaînés à un cadavre; car cette terre est un cadavre. Le Tsar a eu peur de la rage de son frère, et il l'a jeté sur la Pologne, pour la salir de son écume, et la déchirer de sa dent furieuse. — Conjurés et vengeurs! lorsque le Tsar, debout devant l'autel, mettait la couronne sur son front, c'était alors qu'il fallait le percer du glaive étincelant de nos rois, l'enterrer dans l'église, puis la purifier comme si la peste y avait passé, en murer les portes, et dire : « Dieu puissant, ayez pitié de ce pécheur! » Voilà, et rien de plus... Maintenant, le Tsar est assis à table, nos humbles satrapes courbent le front devant lui; les rubis du vin étincellent dans des milliers de verres, les flambeaux brillent, et la musique retentissante émietteles moulures de la muraille. Tout autour de la salle, des femmes, épanouies, fraîches et embaumées comme des" roses de Saron, appuient leurs fronts sur les épaules des Moscovites. (Avec force. )-Entron s à ce banquet... et écrivons en lettres de feu sur la muraille un aarêt de vengeance et de destruction, l'arrêt de Baithazar. Le Tsar laissera tomber de ses mains sa coupe à moitié pleine, et les paroles tracées j?ar la lueur bleuâtre des glaives, ce sera la mort qui les lui traduira, la mort plus sage encore que la voix de Daniel. Ensuite — la liberté ! Ensuite — la clarté du jour! La Pologne étend ses limites jusqu'aux deux mers, et, après une nuit de tempête, elle respire, elle est vivante. Vivante!... avez-vous bien sondé les profondeurs de ce mot? Je ne sais... Mais dans ce seul mot je sens un cœur qui bat; je le divise en sons, je le brise en lettres, et dans chacun de ces sons j'entends toute une voix immense ! Le jour de notre vengeance sera grand dans l'avenir, les siècles en garderont la mémoire ! Dans la joie de ce premier jour de liberté, les hommes frapperont les airs deleurs cris d'allégresse, puis ils mesureront par le souvenir les ténèbres de l'esclavage passé, ils s'assoieront... se mettront à pleurer à sanglots, comme des enfants, et l'on entendra le grand cri de douleur de la résurrection.
Si belle et grave que fût dans Korclian rémotion patriotique, elle n'y descendait point en ces profondeurs de désespoir sublime où le poète s'est complu dans Anhelli. On chercherait en vain dans l'œuvre des rivaux du poète une suite de tableaux aussi impressionnants et aussi sombres que ceux qui se déroulent dans ce poème écrit en prose biblique1. Autant que Mickiewicz, l'auteur a vécu le martyre de la Pologne; et, lorsque nous pensons à de tels poèmes, lorsque nous évoquons les jours d'affliction mortelle d'où on les vit éclore ainsi que des fleurs désolées, nous sentons alors notre cœur s'affaisser avec celui des bardes de la nation captive : nous entendons la plainte de leurs frères d'autrefois s'élever du fond des âges, et gémir : « Nous avons suspendu nos harpes aux saules de Babylone, et nous avons pleuré en nous souvenant de Sion... » Toutefois, dans le monologue de Conrad, la souffrance du patriote se tempère, si l'on peut dire, de la joie du barde créateur, envahi, possédé, soulevé d'une inspiration si puissante qu'il lui semble un moment qu'il va faire rebrousser chemin au Destin, et retourner la terre sur son axe. Une aussi magnifique illusion n'existe pas dans Anhelli. C'est ici l'abîme de la désolation et du deuil, d'où montent des accents pareils à ces suspiria de profundis qui s'échappent, dans le poème de Dante, des lèvres de ceux qui se virent condamnés à l'éternelle douleur. N'allez pas croire, au reste, que le poète polonais ait imité Dante : il n'en est rien. Il diffère du Florentin autant qu'il est possible. Tout appartient en propre à Slowacki, dans son poème : pensées, visions, images. Anhelli nous prend à la lettre aux entrailles, car le frisson spécial au
1. J'allais oublier la vision intitulée : le Songe, dans le Poème inachevé de Krasinski; peut-être, pourtant, l'impression est-elle encore plus accablante dans Anhelli.
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xixe siècle court dans cette œuvre, et cette sensibilité de poète est vraiment sœur de la nôtre; elle sait les expressions qui nous bouleversent et nous anéantissent... Oui, voici le poème et voici le lieu de l'angoisse mortelle, de la tristesse insondable. Quel décor! C'est là-bas, en Sibérie, au sein des étendues maudites, que le sang de l'aigle blanc s'écoule sur la neige, dans l'infinie douleur. C'est là-bas que chemine tristement le Polonais Anhelli, guidé par le Schaman, sorte de barde-prêtre, qui, d'après la légende, représentait la vie intellectuelle et morale chez les Sibériens. C'est là-bas que le pauvre pèlerin retrouve sa douloureuse patrie, coupée en trois tronçons dans la vie réelle, mais ramenée à l'unité par la fiction symbolique du poète et située par elle en Sibérie : Slowacki suppose que la Pologne condamnée à la déportation, la Pologne émigrée, et la Pologne enchaînée sur le sol natal se donnent pour ainsi dire rendez-vous dans l'enfer glacé du Nord et s'y réunissent.
Le poème ne saurait se raconter : il se compose, je le répète, d'une suite de visions déchirantes ou mélancoliques. Çà et là, le poète y sème quelques images d'une grâce aérienne, et pareilles à des fleurs qu'on effeuillerait sur une tombe. Pour donner au lecteur quelque idée de l'ensemble, il ne servirait de rien de citer tel verset gracieux :
Alors, sur l'appel de l'enfant, il sortit d'Anhelli un esprit d'une éclatante beauté, orné de mille couleurs et portant de blanches ailes sur ses épaules.
Puis, de faire suivre cette jolie image d'une image terrible, prise quelques pages plus loin :
On suspendit aux croix ces hommes égarés, on leur cloua les mains, et celui qui était à droite criait : « Ega-
lité », celui qui était à gauche criait : « Le sang », celui qui était suspendu au milieu disait : « La foi ! »
Tout à coup, vers minuit, une aurore boréale s'étendit sur la moitié du ciel, il en sortit des milliers de glaives flamboyants ; et tout devint rouge, même ces croix et ces martyrs.
Une telle méthode offrirait trop de décousu : mieux vaut essayer de relier quelques passages de la fin du poème et d'en faire une seule citation d'une longueur suffisante. On verra que l'une et l'autre note s'y trouvent fondues dans une tristesse au delà de laquelle il n'y aurait rien, si un cri de sursaut n'éclatait à la fin de l'œuvre :
Comme ils approchaient du cimetière, Anhelli entendit l'hymne des tombeaux qui se lamentaient, de sorte qu'on aurait dit une plainte des cendres contre Dieu.
Mais aussitôt que les gémissements s'élevèrent, un ange assis au sommet de la colline agita ses ailes et les apaisa.
Trois fois il le fît, car à trois reprises pleurèrent les tombeaux.
Anhelli demanda au Schaman : « Quel est cet ange aux ailes blanches, portant une si triste étoile sur ses cheveux, et devant qui s'apaisent les tombeaux ? »
Mais le vieillard ne lui fit aucune réponse ; il recouvrait de neige les cadavres des morts, et il était occupé.
Peu après, le Schaman mourut dans les bras d'Anhelli, qui l'emporta hors de la hutte, avec une jeune femme nommée Ellenaï, qui avait jadis commis un grand crime.
Il ensevelit le vieillard dans laneige, et, se tournant vers la jeune femme, lui dit : « Veux-tu de moi pour frère? Partons ensemble. » Elle se jeta à ses pieds, en disant: « Mon an se ! » •
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Anhelli la releva, et ils s'en allèrent tous deux vers le Nord ; derrière eux marchaient les rennes du Schaman, sachant bien qu'ils suivaient de nouveaux maîtres.
Anhelli se taisait, car il avait le cœur plein de larmes et de douleur.
Anhelli, cette jeune femme et les rennes du Schaman s'en allèrent dans un lointain désert du Nord ; ils y trouvèrent une hutte déserte taillée dans la glace, et s'y établirent.
Après quelques jours passés sous le même toit, Anhelli prit l'habitude d'appeler du nom de sœur cette pécheresse et cette pénitente.
Elle lui tenait lieu de servante, elle faisait son lit de feuilles, allait traire les rennes sur le soir, et, le matin, les menait aux pâturages.
Son cœur, grâce à ses prières continuelles, se remplit de larmes, de tristesses et d'espérances célestes, et son corps se revêtit de la beauté de son âme.
Ses yeux devinrent radieux de lumière divine et de sainte confiance ; ses cheveux grandirent, et, quand elle s'en revêtait comme d'une longue robe, ils ressemblaient à la tente d'un pauvre pèlerin.
Bientôt vint lejour sibérien ; le soleil ne se couchait pas, mais courait par le ciel comme un cheval dans la lice, avec une crinière en flammes et un front resplendissant de blancheur.
La terrible lumière ne finissait jamais ; le bruit des glaces était comme la voix de Dieu s'adressant des hauteurs du ciel aux hommes misérables et abandonnés.
La tristesse et la mélancolie finirent par amener la mort de cette exilée ; elle se coucha sur son lit de feuilles, au milieu de ses rennes, pour y mourir.
Tournant vers Anhelli ses yeux de saphir, inondés de grandes larmes, Ellenaï lui dit : « Je t'ai aimé, mon frère, et je te quitte.
« Je m'étais attachée à toi comme une sœur, comme une mère, et quelque chose de plus encore... mais la tombe finit tout...
« Ne m'oublie pas ; car qui pensera à moi après ma mort, si ce n'est le renne que j'aimais à traire en versant des larmes. »
Puis elle commença d'une voix mourante à réciter les litanies de la Sainte Vierge, et en terminant ces mots : « rose d'or », elle expira.
En signe de miracle, une rose vivante tomba sur la poitrine blanche de la morte, et y reposa, tandis que dans la hutte se répandait un violent parfum de rose.
Anhelli n'osa pas toucher le corps de la morte, ni joindre ses mains qui étaient restées étendues; mais, s'étant assis au bout du lit, il pleura...
Vers trois heures après minuit, il entendit frapper à la porte, qui était faite de glace ; et, ayant enlevé la pierre, il sortit à la lune.
Il reconnut l'ange qui lui avait rappelé son amour pour la femme et son premier amour sur terre ; il baissa donc la tête devant lui et se tint silencieux.
Eloa lui dit ; « Apporte ici le corps de ta sœur, je la prendrai et l'ensevelirai avec pitié ; elle m'appartient. »
Anhelli retourna dans la hutte, prit le corps sur ses bras, l'apporta et le déposa sur la neige, aux pieds de Fange.
Eloa, s'étant agenouillée au-dessus de cette femme endormie, engagea au-dessous d'elle les deux extrémités de ses ailes de cygne, et les attacha.
Puis, portant le cadavre dans ses ailes, elle se leva à la lueur de la lune et partit.
Anhelli rentra dans la hutte déserte, et, en regardant les murs, il gémit, car elle n'était plus là...
Anhelli, le dernier des trois malheureux, ne survit guère au Schaman et à Ellenaï; une vision apocalyptique et guerrière surgit aussitôt après sa mort, ainsi qu'un appel de clairon :
Dans l'obscurité qui suivit, parut tout à coup une grande aurore méridionale et comme un incendie de nuages.
La lune fatiguée descendait dans les flammes des cieux, comme une blanche colombe s'abatlant le soir sur une chaumière rougie par le soleil couchant.
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Elca était assise au-dessus du corps d'Anhelli, portant une étoile mélancolique sur ses cheveux llottants.
Tout à coup, de l'aurore rayonnante elle vit s'élancer sur son coursier un cavalier, armé de pied en cap, qui volait à bruit terrible.
La neige cheminait devant lui et s'écartait devant le poitrail de son cheval, comme la vague écumante devant la barque.
Dans les mains du cavalier était un étendard, et sur l'étendard brillaient trois lettres de feu.
Le cavalier, étant arrivé au-dessus du cadavre, se mit à crier d'une voix tonnante : « Un soldat repose ici; qu'il se lève !
« Qu'il saute sur mon cheval; je le transporterai, comme dans un tourbillon, en un pays où il se réjouira dans le feu.
« Les nations ressuscitent ! Les villes sont pavées de cadavres ! Le peuple triomphe !
« Au bord des fleuves sanglants, sur les perrons des palais, on voit, debout, les rois pâles pressant sur leur sein leur vêtement de pourpre, pour abriterleur poitrine contre la balle sifflante, et contre l'ouragan de la vengeance populaire.
« Leurs couronnes s'envolent de leurs têtes, comme les aigles du haut des rochers, et les crânes des rois sont à découvert.
« Dieu jette ses foudres sur leurs têtes grises et leurs fronts veufs de couronnes.
« Debout, quiconque a une âme ! Debout, il est temps de vivre pour les hommes forts! »
Ainsi parla le cavalier, et Eloa, se levant d'au-dessus du corps, lui dit: « Cavalier, ne le réveille pas, car il dort.
« Il était destiné au sacrifice, au sacrifice même de son cœur. Cavalier ! vole plus loin, ne le réveille pas.
« Je suis cause en partie que son cœur n'était ni si pur qu'une source cristalline, ni si parfumé que le lis du printemps.
m Son corps m'appartient, et ce cœur était à moi. Cavalier! ton cheval frappe du pied, continue ta course !... »
Le cavalier de feu partit au galop avec un bruit semblable
à celui d'une grande tempête, et Eloa s'assit au-dessus du cadavre.
Elle se réjouit en voyant que le cœur d'Anhelli ne s'était point réveillé à la vue du cavalier, et qu'il reposait déjà.