LE ROI-ESPRIT
Si j'avais voulu condenser en deux mots mes commentaires du chapitre précédent, j'aurais pu dire qu'en écrivant les drames que je viens d'étudier, Slowacki nous avait simplement offert des spectacles grandioses, dont il avait, il est vrai, tenu à emprunter la substance au passé historique ou légendaire de son pays. Le patriote avait tiré d'une vieille ballade polonaise sa tragédie fantastique de Balladyna ; etil avait, jusqu'à un certain point, symbolisé la chute de la Pologne par son drame de Lilla Weneda: c'était tout. Son théâtre constituait donc une partie importante de son œuvre de poète et d'artiste, mais l'auteur n'avait eu cure de l'étoffer de philosophie mystique. 11 n'en va pas de même de sa dernière création, le Roi-Esprit, et c'est parce qu'une idée très voulue s'y exprime que cette conception se différencie radicalement des précédentes.
Je dois même insister sur ce point, car il y aurait vraiment à craindre que le lecteur ne fît une confusion. Il lui serait très facile de se laisser aller à une impression fausse, s'il prêtait trop d'attention au lien spécieux qu'il remarquera sans nul doute entre les drames et l'œuvre dont nous allons nous occuper. Comme on est très frappé dès l'abord de l'atroce grandeur de ce con-
quérant qui s'appelle le Roi-Esprit et qu'il semble par là le vrai frère des personnages que nous venons de passer en revue, on est tenté de le rattacher directement à ceux-ci et on peut se demander, en somme, si ce dernier poème n'est point un simple prolongement de la pensée du poète décidément hanté par le gigantesque, une transposition du dramatique dans le lyrique et l'épique, bref, une sorte de synthèse des principaux personnages de son théâtre résumés cette fois en un seul colosse.
Mais il faut se garder de tomber dans une telle erreur, et pour la raison que voici : il n'y a dans les drames de Slowacki aucune idée particulière, aucune thèse, comme on dirait aujourd'hui ; il s'agit simplement de visions de la vie et de l'histoire ; visions très spéciales, très particulières, mais visions, représentations, spectacles. Dans le Roi-Esprit, au contraire, il y a non seulement une vision, mais une vue, une idée mystique, une conception des origines providentielles de l'histoire de Pologne. Et il ne s'agit de rien moins que de l'idée la plus extraordinaire de la littérature moderne. En outre, le poème manifeste une telle puissance d'art, qu'il nous laisse sous une impression analogue à celle que nous éprouvâmes à la lecture du monologue de Conrad : je le répète à dessein, il n'est point d'idée plus originale, plus inattendue, plus inouïe, que celle du Roi-Esprit.
Slowacki, s'étant souvenu d'un personnage de Platon, Er d'Arménie (celui-là même qui descendit aux enfers et vint raconter ce qu'il y avait vu), s'empare de cette figure. Il imagine qu'Er a été destiné à subir une réincarnation et à vivre une nouvelle existence dans le nord de l'Europe, aux temps légendaires delà Pologne. Il s'y appellera Popiel, qui veut dire : fils des cendres. Et la seconde naissance de ce héros singulier est si
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étrange qu'elle donne à deviner que sa seconde vie ne sera pas moins extraordinaire : la cendre des morts a fécondé RozaWeneda, la farouche prophétesse ; c'est de la poussière du bûcher des derniers Vénèdes qu'elle a conçu Popiel et Fa enfanté comme le vengeur de son peuple, détruit par l'invasion Léchite. Popiel sera le digne fils de sa mère. Son cœur ne respirera que vengeance : il aura le cerveau puissant, le bras implacable. A lui seul, parmi les créatures de pur instinct dont se composent à cette époque les tribus de la région, à lui seul, parmi ces carnassiers, ces brutes et ces esclaves, a été dévolu, non seulement le génie de Faction, mais encore le désir intellectuel et métaphysique. Il est hanté de Fidée suivante : savoir à tout pria) s'il est au-dessus de la terre et au-dessus de la volonté humaine une puissance et une volonté supérieures. Il a donc, être unique en son temps et dans sa contrée, seul en cela de son espèce, conçu l'hypothèse de V Esprit ; seul, il est Roi-Esprit au milieu des barbares.
Il sait qu'il a, près de lui, deux génies invisibles et qui lui sont subordonnés : l'un est « un ange d'or, l'ange des nobles pensées », et l'autre, « un esprit de carnage et de tempête ». Ce dernier ne tarde pas à avoir le champ libre : préposé aux mauvaises passions de l'étrange barbare, il balaie tout sur son passage et comble ses instincts de trahison, de revanche, d'orgueil, de domination, de cruauté. Toutefois, au milieu des fureurs auxquelles il s'abandonne, Popiel ne perd pas de vue l'hypothèse que j'ai dite : ses crimes ne font, au contraire, qu'attiser son désir de la vérifier. Car, pins il marche dans la voie sanglante, plus il se persuade qu'il débouchera par ce sinistre chemin sur l'issue de son doute. Sa volonté se tend et se raidit vers le but, devient forcenée. Il avance, prenant figure de monstre, et décidé à commettre des excès tels, que Dieu finisse
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par se lasser — s'il existe — et que, s'il ne daigne se montrer en personne à la terre, il fasse du moins apparaître au milieu du ciel quelque signe terrifiant, messager de son horreur et de sa colère, symbole de pitié pour les hommes et de foudre imminente pour le fléau qu'ils endurent. Et il avance toujours, de plus en plus ensauvagé, de plus en plus provocateur, défiant et souffletant sans répit le Ciel, pour voir s'il est inerte et muet, ou si le tonnerre vengeur y réside : le mal auquel il se livre devient indescriptible, inénarrable, et dépasse tout ce qu'on avait vu. La terre se change en une immense nappe de sang. Il a conquis l'Europe du Nord à la tête de cent mille Germains, et les plus légendaires des exterminateurs, les Attila, les Gengis-Khan, les Tamerlan, font l'effet de pauvres glaives auprès de lui. On dirait que, cette fois, la race humaine tout entière va être fauchée. Hécatombes de vaincus, tortures inouïes, bûchers s'élevant jusqu'au ciel et croulant sous les victimes, il entasse les abominations jusqu'à l'impossible. 11 commet l'inexpiable même, fait de sa mère une torche vivante, et prend surtout à tâche d'affoler le peuple Lech, qui extermina les Vénèdes, ses pères, et sur lequel il s'est abattu comme une trombe.
Cependant, Dieu reste muet, Dieu ne se montre pas. Popiel va donc conclure à l'athéisme, ou plutôt à sa propre divinité d'inexplicable monstre : « Le ciel est vide, la terre n'est que poussière, l'humanité que poussière; lui-même n'est qu'un glaive forgé parle hasard » et se dressant au-dessus des têtes comme la loi sanglante et terrible de toutes choses. 11 en est là, lorsque, par un dernier geste de démence raisonnée, de défi suprême à ces puissances célestes qui ne donnent pas signe de vie, et, probablement, n'existent point, il ordonne qu'on immole celui qu'il considère comme un bienfaiteur et comme un père, le vieux Svityne, son
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meilleur général, qui s'efforce de racheter un peu l'infamie du tyran, combat ses ennemis, défend son empire, étend ses frontières, et lui est aussi dévoué que s'il était le meilleur des rois. Cette fois, c'en est trop : le signe vengeur apparaît :
Ce disant, j'enfonçai mon épieu clans le mur et dis à mes bourreaux : « Cette nuit encore à l'orgie! A demain le châtiment pour moi qui ai ordonné, pour vous qui avez exécuté ces crimes. » A ces mots, le château s'illumina, comme une forge, d'affreuses lueurs rougeâtres... et, entouré de mon cortège de pâles criminels, je m'assis, cadavre coloré de la rougeur fébrile de l'ivresse.
Nous festoyâmes à notre aise dans le château désert. Nous nous servîmes des plats d'argent de Svityne, de ses outres, de ses tapis, de ses coupes, de ses flambeaux et de ses bancs, d'où l'odeur d'un sang encore chaud se mêlait au parfum des cyprès. Les coupes nous étaient présentées par les Crimes — spectres au visage verdâtre, vêtus de manteaux ensanglantés, debout à nos côtés comme des vampires rouges et distincts... quand nous les regardions, ils disparaissaient.
Tout à coup, un page entra hors d'haleine et laissa tomber de ses lèvres ces paroles rapides : « Seigneur, un signe terrible vient d'apparaître ! Une longue traînée de feu brille dans le ciel. » Je pâlis ; et, arrachant mon épieu de la muraille, comme si j'avais vu un esprit ou un fantôme me hurler à la face un présage funeste, j'en perçai de part en part la poitrine de cet homme.
Je m'élançai moi-même sur le perron. De là, on voyait toute la contrée ; l'azur scintillait d'un millier d'étoiles, toutes enchaînées à une immense constellation... Ce mé-
téore, pareil à un glaive gigantesque sorti du fourreau, avait sur sa poignée une escarboucle au reflet rouge, qui brillait et changeait de couleur, comme un œil dans le visage invisible d'un esprit.
Alors, mes regards s'attachèrent fixement à cette étoile, et je luttai contre elle comme contre un démon ; je la dévorais des venins démon cœur; je la rongeais des poisons corrosifs de mon âme. Tantôt c'était elle qui pâlissait, — tantôt c'était moi. Mais enfin, je tombai sur un genou... haletant... le cœur transpercé de ses rayons éblouissants, comme dans un tournoi un chevalier meurt, percé d'une lance.
Je crus voir dans l'étoile un nouveau jet de flammes... un sourcillement de paupières, un rapide coup d'œil : et je sentis que mon esprit était brisé pour des siècles par une force étrange — terrible — et mystérieuse. Je tournai la tête vers mes compagnons, et, leur montrant du doigt le dragon enflammé qui faisait tourner dans le ciel sa queue étincelante, je m'écriai : « Elle vientm'apporter la mort,
Cette comète { ! » Puis, de plus en plus pâle, et déjà troublé, j'ajoutai d'une voix sombre : « J'ai vaincu le monde ! et voici la preuve que je suis un esprit ayant sur
1. On raconte que, quelque temps avant la dernière maladie d'Ivan le Terrible, une comète apparut, dont la queue était en forme de croix, et qu'en la voyant, le monstre s'écria : « Voici le présage de ma mort!» Ce n'est point d'ailleurs le seul fait que Slowacki ait emprunté à l'histoire ou à la légende de ce règne de sang : il est visible qu'il en a utilisé divers autres traits, pour le présent poème. Il saute également aux yeux que l'épisode de la mort et des funérailles de la jeune reine des Lechites, dans le Roi-Esprit, reproduit avec des modifications la fameuse légende polonaise de la reine Wanda.
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la nature une puissance réelle ! Les étoiles ont envoyé cette étoile messagère s'informer si j'étais vivant, si, vêtu de la pourpre, je faisais encore office de roi, d'homme, et de meurtrier? Le Ciel a tremblé pour le monde. — Voici l'heure de ma mort.
Allez, vous n'êtes plus les aveugles instruments de ma fureur, vous êtes des guerriers retrempés dans le carnage. J'ai racheté cette nation au prix de son propre sang... j'ai versé ce sang à flots... mais au-dessus de ces flots, j'ai fait planer l'esprit qui méprise la mort. Plus d'un villageois charmera ses longues veillées en chantant mes forfaits, — et son âme deviendra forte en pensant aux ancêtres qui marchaient hardiment à la mort — sur un ordre de leur roi !
Pour moi, je suis le fléau de Dieu, le fléau terrible, et je vais subir les tortures qui me sont destinées. Mais, après bien des siècles... je voulais continuer, quand mes os commencèrent à se briser en moi. De mon capuchon de plomb jaillissent mille étincelles... le fer et l'étain fondent sur mon corps. Je voulais conserver ma fière attitude de souverain, mais j'éclatais de toutes parts comme l'argile dans le feu. Mes yeux se voilèrent d'un nuage ténébreux, et tout mon esprit se concentra dans un seul atome.
Telle fut la fin de mon existence, longtemps chantée dans le pays par les rhapsodes. Mais ils ne surent deviner ni la véritable portée de mes actions, ni ce qui faisait ma supériorité sur les Hérodes romains. Au-dessus de moi était une idée éclatante, lumineuse, où me conduisaient une multitude de degrés sombres et sanglants, surmontés du temple où brillait mon but sublime : et j'y montais., comme un hardi guerrier, — les pieds dans le sang — et sans effroi. »
Cette dernière strophe est significative, et l'on peut maintenant avoir une idée de cette conception extraordinaire. Comme je regrette de ne pouvoir m'étendre, à seule fin de montrer au lecteur les principaux détails de l'exécution et de lui faire admirer surtout l'extrême nouveauté des images, qui n'ont jamais un air de déjà vu, de déjà connu, ce qui d'ailleurs est la règle dans toute l'œuvre de Slowacki. Comme je suis fâché, — j'insiste — de n'avoir pas la place nécessaire pour faire défiler une à une ces images grandioses ou délicieuses qui se lèvent de chaque strophe, soit que le poète veuille peindre la laideur croissante du visage et de l'âme de l'exterminateur, soit qu'il ait à évoquer telle figure toute de douceur et de sublimité, un vieux barde dévoué jusqu'à la mort à son maître, une jeune reine, « étoile vivante, divine maîtresse du chant et de la harpe », guerrière et prophétesse à la fois! Où trouver, dans quel livre, des images d'une horreur aussi splendide que celle-ci :
On s'agenouillait devant mon visage redoutable, en voyant les deux ailes de mon casque pareilles à deux flambeaux, et, entre elles deux, suspendu au milieu, ce visage, comme une lampe verte et, cadavéreuse. Mes paupières, qu'on eût dit fendues par un couteau, brillaient de l'éclat des rubis, et à travers leur peau sanglante, mon âme regardait le monde...
Ou d'une suavité aussi aérienne :
Une fois, vers minuit, tandis que je dévorais ma colère, je crus apercevoir tantôt une apparition blanche, tantôt une forme noire et indécise, tantôt une étoile qui me jetait son regard en filant. Et en effet, je voyais la ravissante figure de la fille du roi dont un rayon de lumière, parti de ses doigts de rose changés en rubis, perçait la pousssière et les toiles d'araignée de mon cachot. Ses tresses d'or,
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roulant jusqu'à ses pieds, traînaient sur les dalles verdâtres ; elles étaient fermées par deux épis dorés que surmontaient des fleurs de pierres précieuses... Le génie de la mémoire me représente éternellement le pli de sa robe et les deux épis d'or, et ses pieds blancs qui s'avançaient vers moi comme deux croissants fantastiques...
Il me reste à émettre une ou deux remarques.
Par une route inattendue, par un chemin dantesque et tout éclairé des lueurs de l'Enfer, — mais qui convenait merveilleusement à son âme originale etfantaisiste, à son âme de cavalier du Rêve et d'enfant perdu, — Slowacki s'est dirigé vers l'Esprit. Et il aboutit à un spiritualisme forcené, mais absolu, à un mysticisme sauvage, mais sans limites. Rien de plus impressionnant que cette apostrophe de Popiel où l'idée de patrie vient se greffer en termes grandioses, et d'une façon inopinée, sur celle de Dieu. Comme la voix du tyran devient fatidique, lorsqu'il affirme qu'en habituant son peuple au martyre, il l'a sauvé pour jamais ! « Allez, vous n'êtes plus les aveugles instruments de ma royale fureur, mais des guerriers retrempés dans le carnage. J'ai racheté cette nation au prix de son propre sang... j'ai versé ce sang à flots... mais au-dessus de ces flots j'ai fait planer l'esprit qui méprise la mort !» Il y a là une allusion au sort futur de la Pologne, et l'exterminateur a vu se dérouler l'avenir. Il ne fut donc point un bourreau vulgaire ; il eut conscience de sa « mission » ; et, au moment d'aller expier en enfer son terrible rôle, il se redressa de toute sa taille en pensant que, non seulement il avait prouvé Dieu par l'inflexibilité de son désir et de son vouloir, mais qu'encore il avait façonné son peuple, l'avait pétri dans les tortures, endurci dans les supplices, et qu'ainsi trempée, victorieuse à ce degré de la douleur, une nation serait à l'épreuve, pour l'éternité. Ecrire un tel poème, c'était fonder l'idée spi-
ritualiste et l'idée de patrie dans les pires horreurs, mais c'était aussi joindre et cimenter ces deux idées ; c'était avoir l'intuition que les peuples, semblables à ces femmes qui s'attachent à leur amour en proportion des peines qu'elles ont endurées pour lui, embrasseront bien plus étroitement leurs autels et leurs foyers, s'ils savent que le sang du pays n'a cessé de couler à torrents pour bâtir ou sauver la nation. Cela, c'est une des lois les plus touchantes et les plus fécondes de la nature humaine.
D'autre part, il n'est pas moins intéressant de constater que la philosophie poétique de Slowacki ne traverse cette épopée de sang que pour se raccorder à ce prométhéisme chrétien dont j'ai déjà parlé dans deux Essais, et qui fut si bien mis en lumière par l'un des plus nobles et des plus profonds esprits de la Pologne contemporaine, M. Marian Zdziechowski. Rien de plus curieux que d'examiner comment cette philosophie s'échappe des « steppes rouges » ; c'est un des points les plus importants de mon sujet. M. Zdziechowski l'a traité dans ses livres 1 ; et, il y a quelques mois, pendant que je préparais cette étude, il revenait encore sur la question, au cours des lettres qu'il m'écrivait : il la précisait, l'élucidait. Son interprétation du fond de la pensée du poète est trop remarquable pour que je n'en fasse point part au lecteur; la voici, telle qu'elle ressort de ses lettres, et la citation qu'on va lire la résume :
Nous n'arriverions pas à comprendre le dernier poème de Slowacki, si nous nous en tenions au chant où il nous a peint l'effrayante figure de Popiel. Je n'eusse jamais rangé le poète dont vous vous occupez en ce moment parmi les poètes du prométhéisme chrétien, si j'avais cru
1. Messianistes et Slavophiles. Cracovie, 1888; — Byron et son siècle. Cracovie, 1897.
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qu'il tendît à enseigner que le fer et le sang sont les moyens qui conviennent le mieux pour atteindre le but souhaité. Mais vous n'ignorez pas que le Roi-Esprit devait comprendre plusieurs rhapsodes. Au moment où la mort surprit l'auteur, il n'avait encore exécuté que le premier ; mais il avait aussi jeté l'ébauche de quelques-uns de ceux qui devaient suivre. Or, ces fragments sont de la plus haute importance, du moins pour qui veut saisir l'idée maîtresse du poème entier ; celle-ci se dégage, non pas du premier rhapsode, envisagé à part, mais du contraste qui existe entre sa couleur violente et l'indicible charme des strophes consacrées au roi Miecislas Ier, dans le rhapsode IV. (Les fragments des rhapsodes II et III sont trop informes et trop incohérents pour qu'on en puisse tirer quelque indication que ce soit.) Miecislas est l'antithèse de Popiel. C'est un chevalier mystique. Il habite, dès cette terre, la Jérusalem céleste. Avec le portrait poétique de ce souverain (sous le règne duquel la Pologne se convertit au christianisme), reparaît cette face de l'âme de Slowacki que le poète nous avait déjà révélée dans Anhelli. Le prince aux songes sublimes, l'époux au cœur pur de la noble Dombrowka, fille du duc Boleslas de Bohême, voilà le modèle idéal qu'il propose à notre imitation, — et bien loin que ce soit Popiel, dont l'incroyable figure ne prouve que la nécessité où notre rêveur se voyait de lâcher la bride à chacune des fougues de son démon poétique, en laissant courir au gré de sa fantaisie toujours folle, indomptable, jusqu'à ses méditations poétiques sur les récits légendaires.
Si vous notez, de plus, la date où les aspirations à un Idéal voisin de la pureté des anges ressuscitèrent dans l'âme de Slowacki, vous verrez se préciser de plus en plus la haute et pure signification que l'auteur eût désiré qu'on attachât à son œuvre favorite. Ces inspirations revinrent le hanter à l'époque où il l'écrivait, et pendant les dernières années de son existence, qui se passaient au ciel bien plus que sur la terre. Vivant presque seul, il était de plus en plus la proie du rêve ; et ce grand rêveur, — en vérité, l'un des plus grands rêveurs du monde — avait fini par se croire le Roi-Esprit en personne, le Roi-Esprit précédemment incarné en Popiel, en Miecislas, en d'autres encore,
et qui renaissait au xixe siècle, sous ses traits à lui, Slowacki : le Roi-Esprit, c'est-à-dire l'Esprit de la Pologne, son Génie, l'ange qui, de loin en loin, redescend des sphères supérieures pour présider aux destinées de la nation et s'incarner dans ses grands hommes : le Roi-Esprit, c'est-à-dire l'Elu et l'Envoyé de Dieu, le Médiateur entre le ciel et la patrie. Oui, voici que ce Médiateur était cette fois un poète, un homme qui, par la force et la pureté de son rêve, rachèterait aux yeux du Tout-Puissant les bassesses des autres hommes! Transporté par une telle illumination, par cette révélation soudaine de sa mission divine et de son rôle providentiel, il voulut l'exprimer dans unpoème ;mais, pour que l'histoire des transformations successives du Roi- Esprit y apparût complète, et dûment retracée, pour que ses compatriotes connussent la série des métempsycoses qui représentaient la carrière antérieure et les divers passages sur la terre de ce Génie céleste dont le poète se croyait le dernier avatar, il essaya de deviner et de rendre, par inspiration, les mystères de chacun de ces précédents avatars ; dès qu'il croyait entrevoir ou pénétrer l'un d'entre eux, à la lueur de l'intuition, — il insérait son acquisition nouvelle dans le plan de son œuvre. Une pensée toujours la même le poursuit pendant cette période de sa vie : l'obsession de l'origine spirituelle et céleste de l'âme, et aussi celle de la triste déchéance de l'homme, ange tombé qu'il se croit la puissance de faire remonter à sa condition première, ainsi que nous allons le voir. Dans une de ses lettres écrite en 1845 à sa mère, nous lisons : « Nous n'avons qu'un moyen d'améliorer l'humanité, c'est d'éveiller chez les hommes la foi qu'ils sont des anges immortels, des anges qui se sont salis comme des enfants... » Toujours à la même époque, il compose les strophes merveilleuses consacrées à Miecislas Ier; elles sont pleines de rêves surnaturels et mystiques et semblent émaner d'un esprit descendu pour un instant des hauteurs du soleil : on y sent une divine langueur, et l'ineffable désir de l'amour sans fin. Les derniers vers qu'il écrivit ne sont pas moins caractéristiques : il y affirme avant de mourir sa mission divine; il y affirme aussi la certitude où il est qu'elle continuera d'agir après sa mort et finira par opérer la réno-
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vation des âmes : « Je laisserai derrière moi cette force fatale, qui me fut inutile, tant que je vécus; mais, après ma mort, — invisible elle vous tourmentera, jusqu'à ce qu'elle vous transforme en anges, vous tous, mangeurs de pain. )>
Grâce à cette explication, qui projette un véritable jour sur ce tempérament de poète et nous fait voir le fond de cette âme extraordinaire, nous apercevons maintenant que la conception du Roi-Esprit se fût élargie et développée de rhapsode en rhapsode, et jusqu'au point où l'on aurait pu l'embrasser d'une vue d'ensemble et dans toute son étendue. Les divers chants se seraient éclairés les uns les autres ; la lumière se fût ajoutée sans cesse à l'ombre, pour construire les tableaux de cette immense épopée où l'auteur eût enclos l'histoire entière de la Pologne, représentée en haut relief par une seule âme, etsymbolisée par elle. Entreprise colossale « et qui, peut-être, dépassait les forces humaines», dit M. Venceslas Gasztowt, en dissertant de son côté sur le projet de Slowacki.
Quoi qu'il en soit, et puisque le Roi-Esprit devait rester inachevé, ne me sera-t-il pas permis de trouver, en terminant, que, tout inachevée qu'elle demeure, et réduite comme elle esta un seul chant, celui que j'étudiais plus haut, — cette œuvre ne laisse pas de présenter un véritable aspect de grandeur? De grandeur cruelle, de grandeur nietzschéenne, dira-t-on. Sans doute, c'est du nietzschéisme, mais relevé par le sentiment idéaliste et mystique. « Rien n'est vrai, tout est permis », disait dans le Moyen Age oriental le poignard des sicaires du Vieux de la Montagne. « Rien n'est vrai, tout est permis », répéta de nos jours une voix d'ange rebelle, prônantlaforce et la matière, celle du tragique Nietzsche. « Tout est permis si Dieu le juge utile, et rien n'est vrai que Dieu », corrige Slowacki. Elle avait déjà frappé
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notre oreille dans l'Histoire, cette réponse de foudre, avant que nous l'eussions entendue gronder ici, dans le génie d'un homme ; mais elle nous impressionne peut-être davantage, renvoyée par tous les échos d'un puissant poème, répercutée presque à chaque page d'une œuvre effrayante : et nous écoutons encore rouler au ciel de la pensée ce coup de tonnerre de l'intuition bardique.
Slowacki fut un barde. Et aujourd'hui, s'il est encore des poètes, il n'est plus guère de bardes. S'en trouvâtil, qui donc les comprendrait, à notre époque de pygmées matérialistes bien incapables de se hausser jusqu'à leurs paroles, d'atteindre au sens de leurs poèmes? Le barde est le surhomme de la poésie : le bardisme est la citadelle de la révélation poétique. Parmi les vérités essentielles commises à la garde du barde et du bardisme, figure la suivante : l'Esprit seul est réel, et la matière n:est qu'apparence. Elle n'est que le voile immense dont l'Esprit s'enveloppe. Toutes les manifestations de la matière aboutissent en dernière analyse à la glorification de l'Esprit. Toutes les formes sensibles, belles ou laides, bonnes ou mauvaises, ne servent qu'à obombrer la splendeur insoutenable de cet Esprit qui derrière elles fulgure : et II transparut au plus haut des deux.
Slowacki fut un barde. 11 fut l'un de ces trois poètes polonais qui, au même titre que quelques-uns de leurs émules et contemporains des autres pays d'Europe, surent prouver que la race des grands inspirés n'était pas éteinte au xixe siècle, et continuèrent parmi nous le chant magique auquel sont confiées les vérités éternelles. Il n'est pas de mission plus auguste ici-bas.