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LE POETE ANONYME

(SIGISMOND KRASINSKI)

Voici, pour terminer, le génie le plus profond de la Pologne, celui qui ne signa jamais ses œuvres de son nom et ne voulut s'appeler que le Poète anonyme. Ainsi l'y obligea ce Destin au sujet duquel il a écrit des pages si éloquentes et contre lequel il n'y a de recours que dans la fortitude, la lutte contre soi-même, et surtout la foi inébranlable à la Providence, celle-ci dût-elle éprouver les croyants par un long martyre, reculer l'époque de la réparation et de la justice, ajourner indéfiniment la nouvelle ère chrétienne, le nouveau « millénaire » .

Croyant jusqu'au martyre, il fallait l'être en effet pour supporter le supplice intérieur qui ne cessa de torturer l'âme de Sigismond Krasinski. La vie de ce héros spirituel fut tragique entre toutes, et l'on ne saurait trouver symbole plus saisissant du monde de douleurs enfoui au plus profond de l'âme de l'infortunée nation. Mais, en même temps, il y avait des réserves d'endurance inépuisables en ce grand gentilhomme ; il se signala par un caractère d'une trempe unique. Il puisa dans sa torture et dans sa foi des forces surhumaines, et au point de s'élever à l'héroïsme et à la sublimité d'un chrétien de la primitive Eglise. Nous verrons par la suite de cette étude combien cette com-

paraison est juste; et, tout en sachant bien qu'à l'époque où il vécut nombre de Polonais souffrirent dans leur corps des supplices effroyables, tandis que Krasinski restait du moins libre de sa personne, — je ne me sens point démenti par ce fait et ne considère pas le Poète anonyme comme inférieur à ces martyrs. Car sa conscience ne permettait pas à Krasinski de courir à la mort ; elle lui défendait tout élan, et il en était réduit à la même passivité que ces fidèles auxquels les premiers évêques interdisaient de se précipiter au-devant des bourreaux ; lui non plus, du fait de son destin étrange, n'eut pas le droit de sortir du cercle d'airain du devoir obscur et du sacrifice ignoré. Fils de magnats polonais, descendant d'une longue lignée de guerriers, bouillant de courage, de passions, de désirs, se sentant des facultés d'action et doué en outre des plus hauts pouvoirs intellectuels, poète, penseur, citoyen, homme complet en un mot, il ne put ni combattre, ni agir, ni s'enivrer de cette gloire dont il se sentait digne et qui est le vin des héros. 11 lui fallut écrire dans l'ombre, publier dans l'ombre ; encore ne le fit-il que d'un cœur timoré et avec des scrupules.

Certes, il n'y a poète au monde pour qui la vie ne soit souffrance, et ses deux émules souffrirent pour leur patrie, eux aussi. Mais Mickiewicz s'aperçut vite que son œuvre devenait l'un des principaux facteurs des destinées de son pays, et, pour tout dire, la Bible de la Pologne; en outre, par sa présence au milieu de l'émigration et son immense prestige, il avait lui-même une action continuelle et directe sur ses compatriotes; et il lui fut donné de soulager ainsi sa douleur. On s'étourdit, lorsqu'on se sent une sorte de demi-dieu qui forge l'avenir. Slowacki fut tellement adonné à ses rêves et perdu dans leur immensité, il eut une telle

foi dans sa mission poétique, son orgueil fut si âpre et sa recherche de gloire si furieuse, qu'il ne put qu'être absorbé — et jusqu'à un certain point calmé — par cette furia même. Bref, la personnalité fut si forte en ces deux poètes qu'ils vécurent pleinement leur vie, tout en servant la nation. Toutefois, lorsqu'un poète vit trop pleinement sa vie, lorsqu'il se lance au plus fort de la lutte quotidienne, où l'aveuglent la poussière et la fumée, il ne verra pas l'ensemble et la physionomie de la bataille d'un œil aussi net que tel de ses émules contraint de renoncer à prendre devant tous sa place de militant; forcé, sinon de demeurer complètement à l'écart, du moins de n'intervenir que de loin et par quelque parole jetée à ceux qui combattent ; obligé, pour tromper son angoisse, à noter les péripéties, la nature et l'enjeu du combat. Voilà pourquoi le rôle de témoin et d'avertisseur revint à Krasinski. 11 n'eut que trop le loisir, l'infortuné grand homme! d'examiner du bord la guerre politique et sociale propre à cet âge, d'en reconnaître les caractères, et d'apprécier à leur juste valeur les hommes et les choses du xixe siècle ; il eut tout le temps voulu pour scruter notre civilisation, en voir le fond hideux, et formuler à son égard l'un des jugements les plus remarquables et les plus vrais que nous ayons. Ce grand poète fut également un observateur sans rival : sa douloureuse solitude l'avait soustrait à toute agitation et à toute impulsion irréfléchies, c'est-à-dire aux principales chances d'erreur d'optique.

Cette vue rapide de l'œuvre et de la destinée du Poète anonyme, — par laquelle j'ai tenu à projeter un premier rayon sur mon sujet — un essayiste polonais, Julian Klaczko, l'a longuement développée il y a quarante ans dans une étude fameuse de la Revue des Deux Mondes. Le travail de Julian Klaczko est un tra-

vail complet, et je ne saurais avoir aujourd'hui la prétention d'y ajouter quoi que ce soit, si la littérature européenne ne s'était enrichie, en 1902, d'une incomparable correspondance restée jusqu'alors inédite. Ce sont les lettres écrites par Krasinski à son ami Reeve, de 1829 à 1837 ' . Le français en est remarquable, et je ne connais pas de document plus vivant que celui-là. On connaissait les idées de Krasinski, sa doctrine, l'acuité de sa psychologie sociale, sa puissance poétique, et ce je ne sais quoi de shakespearien qui donne le frisson, dans ses drames allégoriques. Mais, comme les héros des drames en question ne laissent qu'entrevoir la personnalité de l'auteur et se gardent de la livrer tout entière, on n'avait point vu jusqu'ici le poète lui-même, tantôt se tordre et se raidir sous les coups répétés du Destin et dans l'intolérable angoisse quotidienne, tantôt se redresser parmi de rares éclairs de bonheur. Ce que nous avons là, dans ces lettres, c'est Yhomme même, qui se débat jour à jour au milieu de ses fougues, de ses abattements, de ses douleurs, de ses révoltes, de ses ivresses, de ses remords, bref, de toutes les contradictions dont est pétrie la nature humaine : il apparaît avec le bouillonnement et la mêlée de son âme. C'est le sang de la vie morale qui gicle et s'écoule, jusqu'à ce que la blessure se cicatrise et se ferme, sous l'action de plus en plus efficace et de plus en plus salutaire de ce divin remède : le christianisme. Rien de plus poignant : l'on en jugera par les quelques fragments épistolaires que j'aurai à citer plus loin.

1. 2 vol. in-8, Delagrave, éditeur. Introduction par le professeur Joseph Kallenbach.

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