‹ Les grands poètes romantiques de la PologneChapitre 74 sur 79 · Traduction Alexandre Lacaussade · texte numérisé non relu

Traduction Alexandre Lacaussade

2. C'est un fait à noter que la vive admiration de Krasinski pour les œuvres de Michelet, dès 1831. 11 exprime très souvent cette admiration dans ses lettres à Reeve (Voyez t. I, p. 31, 307, 333, 362 ; et t. II, p. 30, 95). Il y avait entre ces deux esprits des affinités et des ressemblances que le Poète anonyme avait senties de bonne heure.

embrassait tout entière 1 », ce regard qui voyait si loin et si juste, cessait à tout moment de considérer la terre pour se fixer sur les réalités invisibles. Ce puissant peintre, ce profond penseur, — le plus profond de la Pologne, — nous apparaît en même temps comme le plus ardent et le plus envolé des mystiques. Les hymnes et psaumes dont il a parsemé ses œuvres sont de véritables éjaculations de la foi. Dételles effusions religieuses semblent d'un chrétien des anciens jours : elles attestent une ferveur si grande, qu'on songe d'abord à les rapprocher de celles des moines inconnus auxquelles nous devons le Stabat Mater et le Dies irœ. Mais, tout émue qu'elle soit, la voix du Poète anonyme reste fière et maintient l'accent viril ; ici, c'est un guerrier qui chante, c'est un chevalier qui adore « en esprit et en vérité », — non point un homme de l'an mil, ignorant et barbare bien que parfois grand poète, dont les effrois et les supplications ne sauraient s'exprimer qu'au moyen d'images redoutables, d'ailleurs d'une concision et d'un relief uniques et dont l'effet de terreur s'augmente encore des sonorités verbales les plus impressionnantes 2. Krasinski, au contraire, a quelque chose de la noblesse lyrique et de la grandeur du Roi-Prophète. Lui-même, d'ailleurs,

1. Joseph Kallenbach, Préface de la correspondance de Krasinski avec Reeve. Il faudrait, pour se rendre compte de l'étendue de l'esprit de Krasinski, ajouter à la lecture de son œuvre celle de son immense correspondance, dont quatre volumes ont déjà paru, et qui, toutefois, n'est point encore publiée en entier. Mais nous ne pouvions étudier ici que l'essence de son génie.

2. Qui ne se rappelle les accents du Dies iras : « Turbo, mirum spargens sonum... » « Mors stupebit et natura... » — Il faut se hâter d'ajouter que d'autres chants de l'hymnaire médiéval sont d'une pensée haute et d'une spiritualité savante : YAdoro te, le Fange, lingua, le Verbum supernum prodiens. Ces derniers furent composés par saint Thomas d'Aquin.

avait conscience de la magnificence simple et sublime de ses inspirations religieuses, puisqu'il intitula Psaumes ses derniers hymnes et ses dernières prières.

Mais les hymnes et les psaumes auxquels je viens de faire allusion furent son chant du cygne, et avant de parler de cette musique d'orgue qui fut pour lui comme l'apaisement, l'ultime acte de foi, le dernier élan vers Dieu avant de mourir, il n'est peut-être pas inutile de faire observer que ses visions précédentes baignaient déjà dans une intense atmosphère de mysticisme. De tous côtés, — une ou deux des scènes que j'ai citées plus haut en font foi, — elles sont enveloppées par le monde invisible. Le surnaturel chrétien pénètre, menace, domine les personnages; aux moments les plus intenses du drame, des chœurs d'esprits, des voix effrayantes et lointaines, des paroles célestes aussi, frappent l'oreille de ceux qui rêvent ou s'agitent ici-bas ; des enseignements ou des consolations, des avertissements, des menaces, des sentences, tombent d'en haut. L'intervention divine — qu'elle se manifeste au moyen des esprits de lumière ou qu'elle juge à propos de se faire sentir à rebours, et à l'aide des esprits de ténèbres — s'unit d'une façon si étroite aux péripéties purement humaines de la pièce, qu'elle en centuple l'effet et nous donne parfois la chair de poule; car ce monde surnaturel dont on voit soudain briller la clarté ou dont on entend rouler le tonnerre au-dessus de la scène, se dévoile juste au moment où il semble qu'on l'attende pour compléter la terreur ou susciter l'extase, — mais surtout dans le premier cas et à cette heure où l'action se fait le plus tragique et terrifiante.

Un pareil mélange du dramatique et du mystiqiïe, une fusion si intime des choses d'en bas et des choses d'en haut, une pénétration si impressionnante des pen-

sées et des actes des hommes par l'Éternité, est chose peut-être unique dans le grand art du xixe siècle. Et il est à observer à ce propos encore, que le don dramatique est vraiment l'essence du génie de Krasinski, qu'il s'agisse des visions dont il entrecoupe ses drames, ou de petits poèmes détachés qui rentrent dans on ne sait quel genre et dont on ne peut dire que ce soit là de la poésie lyrique, car un frisson d'anxiété, une sorte de crainte et d'attente de quelque chose de mystérieux y court sur une trame de méditation et de rêve, y passe sur un fond de douleur plaintive, puis d'espérance et de joie qui s'exaltent; et cela jusqu'à un dénouement qu'on cherche en vain à deviner, jusqu'à ce cri de résignation sublime et de remerciement pour la désillusion même, qui soudain éclate sur les lèvres d'un patriote martyr, vainqueur de la pire souffrance à l'heure suprême, et s'envole dans le sein de Dieu. En écrivant la phrase qu'on vient de lire, je songeais à la poignante poésie intitulée : le Dernier. Il s'agit d'un poète polonais enseveli depuis longtemps en Sibérie, dans les cachots du Tsar ; au moment où il touche à la fin de sa vie et de son martyre, il a une vision : les murailles de son cachot deviennent transparentes à ses regards, et il aperçoit dans le lointain sa patrie délivrée. Une troupe de cavaliers de son pays s'est élancée à travers plaines et montagnes; elle avance du côté de l'enfer glacé du Nord, elle vient briser les chaînes de ses compatriotes. D'étape en étape, elle arrive à la dernière citadelle, la sienne, à la forteresse qui garde en sa personne le dernier des condamnés politiques... 11 les a entendus venir, il perçoit le galop des chevaux, mais, ô désespoir! les libérateurs tournent bride; ils ont eu le tort d'en croire une tribu de pauvres sauvages du pays, qui les a innocemment trompés, persuadée qu'elle est elle-même qu'il n'y a dans cette prison que

des criminels de droit commun, des assassins. . . Seul, et le dernier! il reste au fond de l'enfer terrestre ! Il va maudire Dieu, repousser la vie future, demander la grâce de plonger dans le néant après cette vie, lorsqu'un dernier effort de conscience le soulève : puisque la Pologne est libre, dit-il, tout est bien :

La Pologne, quoi, la Pologne est ressuscitée! Aujourd'hui ma patrie n'attend plus, comme moi, la mort dans les fers ! Oh! Père! pardonne au désespoir d'un enfant qui, emporté par un délire sauvage, a osé blasphémer. Pardonne-moi, ô mon Dieu! Ce n'est pas l'amour égoïste qui m'enflammait, — non, j'aimais la Pologne et toi, ô Seigneur ! Elle est vivante sur la terre et toi au ciel ; — aussi je meurs avec ton nom et celui de la Pologne sur ces lèvres qui seront muettes dans quelques instants. Sainte est ta volonté ! Sainte ma longue captivité moscovite! Sainte l'horreur de ma mort solitaire, puisque le pays de mes pères est libre' !...

On voit combien une pareille pièce est impressionnante, avec son tournant dramatique et son inattendu ; mais le long fragment intitulé : le Songe, dans le Poème inachevé', pour être d'essence moins concentrée et pour agir d'une façon moins violente et moins rapide sur notre cœur, nous donne d'abord une longue émotion de pensée, puis nous bouleverse par le tableau final. Le Songe est une traduction symbolique de la civilisation du xixc siècle, « du siècle des oppresseurs et des banquiers », ainsi que l'avait défini le Poète anonyme, d'une phrase incisive, dans Tune de ses lettres à Reeve. De même que Dante traverse l'enfer catholique avec Virgile pour guide, de même Krasinski suppose que le héros du Poème inachevé est conduit par l'ombre de Dante à travers notre enfer

\. Traduction Constantin Gaszvnski.

social. Tous deux cheminent au milieu d'un monde d'aspect sinistre, immense espace ceint de hautes murailles grises. « Monde de granit» au milieu duquel se ruent et s'écrasent des foules s'en allant toutes vers un « fantôme de soleil, cloué à une paroi inclinée », et dont l'éclat oblique et livide semble non la lumière, mais « la maladie de la lumière » et symbolise l'unique dieu de l'humanité moderne : l'Or. Sous ce soleil se dresse une gigantesque estrade noire où siègent, sur des trônes brillants, à l'heure de la Bourse et des marchés, les princes de la banque et de l'industrialisme, devenus « les rois de la terre » ; et, sur le même rang qu'eux ont pris place leurs vassaux et complices, les souverains héréditaires. Chemin faisant, les deux compagnons ont vu les soldats qui défendent les trônes, pauvres brutes obligées d'obéir et qui ne savent où on les envoie ni pourquoi ils se battent, ni ce qu'ils défendent, qui passent leur vie à polir le canon de leur fusil, ou à se tenir sous les armes comme des rangs de statues, et n'ont plus rien de commun avec « les dieux de la guerre d'autrefois, avec ceux qui se battaient pour la foi et la liberté ». Ils ont vu les descendants des croisés, chargés d'antiques glaives et de vieilles armures, gravir les degrés de l'estrade noire, puis s'arrêter à mi-route, et là, sur un large gradin de marbre, briser les heaumes et les boucliers, en arracher les turquoises et les diamants, qu'ils tendent aux maîtres nouveaux en demandant qu'on leur achète le plus cher possible ces vestiges de l'ancienne gloire, et en suppliant qu'on leur fasse ensuite la grâce de les admettre parmi les banquiers et les rois, aux pieds desquels ils se couchent. Ils ont vu les multitudes ouvrières peiner et suer dans les entrailles de la terre, au fond d'un gouffre noir de têtes humaines et qui représente les mines. La tem-

pête gronde dans le gouffre, ces déshérités vont tout à l'heure escalader les murailles à pic qui les encerclent et surgir à la lumière ; ils réclameront avec des cris sauvages leur part de vie et de volupté, rugiront leur appétit de jouissance etde vengeance; mais les légistes et les démagogues, après les avoir déchaînés, après les avoir poussés à crier : « Au nom des opprimés et des misérables, le partage ou la mort! » les arrêteront, les calmeront par des mensonges, les trahiront, pour peu qu'ils trouvent intérêt à se réconcilier avec les puissances de ce monde, et vendront à celles-ci le sang de leurs dupes. Mais je ne puis qu'indiquer quelques-uns des traits de la dramatique peinture. La vision finale de ce songe sinistre retrace le martyre de la Pologne et donne le frisson; je tiens à la transcrire en partie, car je crois qu'il n'en est pas d'aussi émouvante au monde, pas même dans l'œuvre des deux grands émules de Krasinski :

Et il sembla au jeune homme que, de chaque sapin de cette forêt sortait la forme d'un homme crucifié. Il vit alors une multitude de corps suspendus en l'air, sanglants, palpitants; — le nombre en augmentait sans cesse. A la blême clarté de la lune, leurs rangs se succèdent, s'étendent, se prolongent, là, là-bas, encore, plus loin, toujours, jusqu'à l'horizon ! — tout l'espace est vivant, bruyant, expirant avec eux. Et le jeune .homme reconnut que c'était une nation entière étendue dans la passion du Christ, au-dessus de son propre sol ; — et son regard s'inonda de larmes.

Et l'Ombre dit: a Regarde; malgré ton horreur, ne te détourne pas. Pour vaincre la souffrance, il faut la science de la douleur. Vois comme dans cette forêt sans bornes, par un travail prémédité et paissant, chaque arbre dépouillé de ses branches est devenu une croix. Vois comme chaque croix s'élève au-dessus d'un tertre de décombres amassés; et ces décombres, ce sont les ossements des églises et des châteaux jadis vivants! — Partout entre chaque tertre, des

intervalles égaux ; nulle part d'arbrisseaux ou de gazon. Comme Ton transforme des blocs de rochers en une ville, on a transformé ces forêts en un cimetière de tortures. Ce n'est qu'un parfait bourreau qui mesure ainsi la douleur, qui dispose ainsi la mort. »

Et le jeune homme regarda de nouveau, et il lui sembla que, sur tous ces tertres, il apercevait comme des rubans de brouillards argentés par la lune ; — et quoiqu'il n'y eût ancunvent, — tantôt ils s'élevaient, tantôt ils s'abaissaient,

— comme s'ils souffraient aussi et étaient inquiets. Et le jeune homme reconnut que c'étaient des rangées de femmes et d'enfants, vêtus de blanc et debout sous les croix. Et il voyait leurs mains levées vers le sommet des arbres, on eût dit de blanches ailes qui voulaient et ne pouvaient, dans leur vol, atteindre assez haut, — et qui, d'impuissance, retombaient à terre. Alors commença un chant de tressaillements et de prières qui s'absorbait dans les larmes!

Et le sang ruisselait d'en haut sur ces foules neigeuses, se déversait sur elles et coulait parmi les tertres, et on y entendait comme le grondement de torrents qui enflent. Il sembla de nouveau au jeune homme que l'Apparition s'adressait à lui : « Ne te détourne pas de ces multitudes qui fondent en fleuves de sang! Maintenant tous ces crucifiés vont ressentir le frisson de la mort et de la transition;

— ils ne pourront expirer, mais ils seront livrés à l'agonie, et il faut que tu le contemples! Je te l'ordonne, regarde! »

Et au même instant roula comme le tonnerre le cri de tant de victimes, — et tous les arbres, jusqu'aux limites extrêmes de la plaine, craquèrent; et ces voix déchirantes agitèrent l'air comme un ouragan ! Tous les corps, comme saisis d'un même soubresaut de douleur, se secouent et se débattent sur leurs croix; — et comme après un coup de foudre la pluie d'été, ainsi partout jaillissent des ruisseaux de sang plus épais. Puis cette tempête de tortures s'apaise doucement,

— la plaine, graduellement, redevient silencieuse; — de nouveau tout est muet, on entend seulement la chute incessante du sang!...

... Soudain, là-haut, bien haut, au sommet de la sombre voûte d'azur, il sembla que des profondeurs célestes des-

cendaient deux voies lactées formant une immense croix blanche et lumineuse ; et, sur cette croix, on voyait étendue une forme qui approchait de plus en plus. Ses bras étaient déployés au-dessus du monde et leur arc s'élargissait et grandissait à chaque instant. Et sur son front qui plongeait dans les cieux, le jeune homme aperçut une couronne d'épines, comme des foudres se consumant en silence, — et dans le creux de ses mains et à ses pieds, il aperçut trois blessures brillantes comme trois lunes rouges, — et incessamment il en coulait comme des arcs-en-ciel de sang, — et chaque arc-en-ciel, en tombant, s'éparpillait en un essaim d'étoiles qui se dispersaient et éclairaient l'espace. Et ainsi, dans la gloire et dans le sang, crucifiée et créant continuellement, la figure s'abaissait toujours, toujours plus bas, ensoleillant les abîmes devant soi, — jusqu'à ce que les voies lactées qui la portaient devinssent comme deux incommensurables anneaux d'argent, du levant au couchant et du midi au nord, encerclant l'horizon ; — jusqu'à ce que du sang qui coulait il se créât un million d'étoiles, comme un voile étoile qui la recouvrit entièrement. Et seul, son regard perçait encore comme deux éclairs vivants qui ne se dispersaient pas dans le monde entier, mais allaient droit en bas, du ciel à la terre, et tombaient en plein sur la forêt des crucifiés.

Et dans ce regard divin se dessinèrent tous les corps pâles et ensanglantés et toutes les têtes, à l'aspect cadavérique et aux yeux éteints. Et il sembla au jeune homme qu'il voyait toute la nation suppliciée nageant dans une merde lumière céleste '...

Cette mer de lumière céleste remplit de nouveau l'horizon dans V Aube, le plus admirable et le plus fameux de ses poèmes purement lyriques. Il fut publié en 1843. A dater de cette pièce, ce n'est plus, dans l'œuvre de Krasinski, que proses, prières, psaumes, cantiques, élévations religieuses. Comme Dante et Michel-Ange, comme tous les grands mystiques qui

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