LOUIS XIII
Le roi écrit à Richelieu pour lui raconter la dispute qu'il vient d'avoir avec « M. le Grand », qu'il avait envoyé au cardinal pour s'entendre faire des reproches sur sa paresse et qui ne s'est point amendé.
Écoutez plutôt la lettre.
« Mon cousin, je suis bien marri de vous importuner sur les mauvaises humeurs de « M. le Grand ».
« Je lui ai dit :
« — M. le cardinal me mande que vous lui avez témoigné une grande envie de me complaire en toutes choses, et, cependant, vous ne le faites pas sur un chapitre de quoi je l'ai prié de vous parler qui est votre paresse.
« Il m'a répondu que vous lui en avez parlé, mais que, pour ce chapitre-là, il ne pouvait changer et qu'il ne ferait pas mieux que ce qu'il avait fait.
« Ce discours m'a fâché. Je lui ai dit :
« — Un homme de votre condition, qui doit songer à se rendre digne de commander des armées, et qui m'avez témoigné avoir ce dessein, la paresse y est, du tout, contraire.
« Il m'a répondu brusquement qu'il n'avait jamais eu cette pensée ni y avait prétendu.
« Je lui ai répondu que si : vous savez ce qui en est.
« J'ai repris, ensuite, le discours sur la paresse, lui disant que ce vice rendait un homme incapable de toutes bonnes choses et qu'il n'était bon qu'à ceux du Marais, que s'il voulait continuer une telle vie : qu'il fallait qu'il y retournât. Il m'a répondu, arrogamment, qu'il y était tout prêt. Je lui ai répondu :
« — Si je n'étais plus sage que vous, je sais ce que j'aurais à vous répondre là-dessus.
« En suite de cela, je lui ai dit que, m'ayant les obligations qu'il m'a, il ne devait pas me parler de cette façon. Il m'a répondu son discours ordinaire : qu'il n'avait que faire de mon bien, et qu'il était tout prêt à me le rendre et qu'il s'en passerait fort bien et serait aussi content d'être Cinq-Mars que a M. le Grand », et que, pour changer de façon de vivre, il ne pourrait vivre autrement. Et,
ensuite, je lui ai dit qu'étant en l'humeur où il était, il me ferait plaisir de ne me point voir. »
Richelieu répondit philosophiquement au roi « qu'il est impossible d'être jeune et tout à fait sage ».
Et, sans doute, cette brouille ne dura pas plus que les précédentes.
C'est vers cette époque que Cinq-Mars eut l'occasion de concevoir un premier sujet de très vif ressentiment contre le cardinal.
Il avait rencontré à la Cour la princesse Marie de Gonzague et s'en était violemment épris.
Elle était la fille de Charles de Gonzague, duc de Nevers et de Mantoue, qui, de son mariage avec Catherine de Lorraine, avait eu trois filles également jolies : Marie, Anne et Bénédicte, — « trois lis éclos sur une même tige », disait-on galamment de ces trois sœurs.
A vrai dire, l'aînée ne semble guère avoir justifié cette poétique image.
Lorsqu'elle connut Cinq-Mars, elle avait neuf ans de plus que lui.
Grande, brune, le profil romain, la démarche altière, si elle avait beaucoup d'esprit, elle avait beaucoup moins de cœur et ne songeait guère qu'à satisfaire son ambition qui était considérable.
Elle avait d'abord espéré épouser Gaston d'Orléans, propre frère du roi, avec lequel on la considérait presque comme fiancée. Mais celui-ci lui avait préféré, en dernier lieu, Marguerite de Lorraine, qui était plus fortunée.
Fort dépitée, Marie de Gonzague avait accueilli, sans les décourager, les avances du jeune Cinq-Mars, de qui
une telle alliance eût grandement rehaussé le prestige et consolidé la fortune. Mais, sans le repousser, elle lui avait fait doucement comprendre qu'elle ne saurait l'épouser sans déchoir, s'il n'était point, auparavant, fait par le roi duc ou pair et connétable de France.
Il y a loin, n'est-il pas vrai? de ce marchandage, sans vergogne, de deux ambitions cherchant respectivement l'une et l'autre le beau mariage, au pur et touchant amour qu'a idéalisé et immortalisé Alfred de Vigny dans son beau roman de Cinq-Mars ?
Lorsque «M. le Grand » s'ouvrit à Richelieu de ce projet flatteur et lui demanda son appui pour obtenir les titres qu'il ambitionnait, celui-ci, qui ne mâchait pas sa façon de penser, le traita fort durement et apprécia ses prétentions en termes des plus vifs.
— N'oubliez pas, lui dit-il, que vous n'êtes qu'un simple gentilhomme élevé par la faveur, et je ne sais comment vous avez l'audace de prétendre à une telle alliance. Si la princesse Marie pense réellement à ce mariage, elle est encore plus folle que vous.
Cinq-Mars, foudroyé par cette apostrophe cinglante, sortit sans répondre un mot.
Richelieu venait de se faire en lui un ennemi irréconciliable et prêt à tout pour venger son orgueil outragé.
A quelque temps de là, d'ailleurs, il envenimait encore la haine et le ressentiment que le grand écuyer éprouvait déjà contre lui, en blessant à nouveau, et cruellement, son amour-propre.
Un jour que le roi s'apprêtait à assembler son Conseil des ministres, il avait dit à Richelieu, en montrant Cinq- Mars qui était là :
— Pour que mon cher ami soit de bonne heure au courant des affaires de mon royaume et à même de me servir utilement, je désire qu'il assiste à mon Conseil.
Richelieu n'avait rien répondu.
Mais, après la séance, où il s'était abstenu de traiter aucune question importante, il avait représenté au roi le danger qu'il y avait à admettre dans son Conseil un homme aussi jeune, aussi léger et aussi bavard que son favori, qui ne manquerait pas, un jour ou l'autre, de divulguer les secrets d'Etat dont il aurait ainsi connaissance.
Le roi se rendit à ces raisons de prudence et Cinq-Mars n'assista plus aux séances du Conseil.
Il en fut profondément vexé, devina, sans peine, de qui venait son exclusion ; sa haine pour Richelieu s'en trouva accrue d'autant et il résolut de tirer une vengeance éclatante de la nouvelle humiliation qu'il subissait ainsi par le fait du cardinal.
A partir de ce moment, il devint, en quelque sorte, le centre des intrigues menées en France contre le premier ministre.
Il avait fait la connaissance à la Cour d'un certain gentilhomme, nommé Louis d'Astarac, marquis de Fontrailles, sorte de gnome bossu, envieux et venimeux, qui avait voué une haine mortelle à Richelieu parce que celui-ci l'avait, il est vrai, cruellement blessé dans son amourpropre.
Un jour, en effet, que le premier ministre sortait de son cabinet pour s'avancer au-devant d'un ambassadeur étranger dont on venait de lui annoncer la visite, il avait aperçu, au milieu de son antichambre, le marquis de Fontrailles, qu'il n'aimait pas, et qui était là, occupé à bavarder,
en attendant son tour d'être introduit. Et, toisant ce nain bossu et difforme, qui ne se dérangeait pas, Richelieu, qui n'était pas patient et qui avait la dent dure, parfois jusqu'à la brutalité, lui avait dit, de cet air hautain et glacial qu'il savait si bien prendre :
■ — Rangez-vous, monsieur de Fontrailles, cet ambassadeur n'aime pas les monstres !
Fontrailles ne devait jamais lui pardonner ce mot-là.
Il attisa adroitement le ressentiment de Cinq-Mars contre le cardinal, et lui souffla sa haine, car il pensait avoir trouvé dans ce beau jeune homme ardent, dont la faveur du roi faisait une puissance, l'instrument rêvé de sa vengeance.
Pris ainsi entre l'influence de la princesse Marie de Gonzague qui, sans cesse, aiguillonnait son ambition naturelle, et l'influence de Fontrailles, qui le persuadait que Richelieu seul mettait obstacle à la réalisation de son désir d'être fait duc et pair, Cinq-Mars, dont la reconnaissance n'était point la qualité dominante, n'allait pas tarder à conspirer la perte du cardinal-duc auquel il devait sa fortune.
Une coalition formée contre Richelieu et Louis XIII par le duc de Soissons, le duc de Bouillon et l'appui de l'Espagne, venait d'aboutir à la bataille de la Marfée, où le duc de Soissons avait trouvé la mort.
Le duc de Bouillon, qui avait la suzeraineté de Sedan, ville qui n'était pas encore rattachée au royaume de France, avait, bientôt après, sollicité et obtenu son pardon (« son accommodement » comme on disait alors !), parce; que Richelieu, toujours positif en politique, aimait mieux
pardonner au duc que de voir Sedan passer aux Espagnols.
Cinq-Mars dépêcha donc au duc de Bouillon son ami, M. de Thou, le fils de l'historien, conseiller au Parlement, grand maître de la bibliothèque du roi, gentilhomme d'une rare valeur intellectuelle, d'une remarquable érudition et d'un grand mérite, avec lequel Cinq-Mars était fort lié depuis sa jeunesse.
De Thou était chargé de dire au duc de Bouillon que « M. le Grand » avait un extrême désir d'être de ses amis, et qu'il avait été très heureux d'intervenir en sa faveur pour obtenir son accommodement.
Ces avances du favori de Louis XIII furent très bien accueillies par le duc de Bouillon, tant était grand le crédit de Cinq-Mars à cette époque. Et ils dînèrent ensemble.
Peu de temps après, Cinq-Mars rencontra également, à Amiens, Gaston d'Orléans, le frère du roi, qui avait, à plusieurs reprises déjà, trempé dans des conjurations ayant pour but de renverser Richelieu et d'installer Monsieur sur le trône, à la place de Louis XIII.
De vagues projets de conspiration furent ainsi ébauchés entre Cinq-Mars, Fontrailles, Gaston d'Orléans et le duc de Bouillon, mais sans que rien de définitif fût arrêté d'abord. C'était le syndicat des mécontents.
Fontrailles, lui, ne cachait point qu'il en tenait pour les moyens extrêmes : à son avis, l'assassinat seul était un moyen pratique, sûr et rapide de se débarrasser de Richelieu.
Le grand écuyer ne semblait pas très loin de se laisser convaincre et il n'écartait pas, a priori, ce procédé expéditif.
Mais, en même temps, et pour avoir deux cordes à son arc, il envisageait le moyen d'un traité avec l'Espagne.
C'est ainsi qu'il mettait à profit les loisirs que lui laissait à ce moment la grave maladie du roi qui resta, dix jours, entre la vie et la mort.
Ce projet de traité, écrit de la main de Cinq-Mars, fut remanié par Monsieur et le duc de Bouillon, qui avaient une plus grande expérience de ce genre de travail, et le traité définitif,, dressé en collaboration, fut recopié par Cinq-Mars qui écrivait sous leur dictée.
Par ce traité, le duc de Bouillon devait donner accès aux Espagnols en France par sa place forte de Sedan.
Gaston d'Orléans devait marcher à la tête des troupes confédérées, dont il prenait le commandement.
Le roi d'Espagne s'engageait à fournir douze mille hommes, cinq mille chevaux, et à donner quatre cent mille écus pour faire des levées en France. Monsieur touchait cent vingt mille écus de pension de l'Espagne, et le grand écuyer et le duc de Bouillon, quarante mille écus chacun.
En outre, il était entendu entre eux que Monsieur remplacerait Louis XIII et que le grand écuyer serait premier ministre à la place de Richelieu.
Les Espagnols, enfin, obtenaient la paix avantageuse qu'ils désiraient vainement depuis longtemps.
Ce traité fut remis au marquis de Fontrailles, qui se chargeait d'aller le faire signer en Espagne par le premier ministre espagnol, le duc d'Olivarès, qu'on surnommait le (( Richelieu d'Espagne ».
Sur ces entrefaites, le roi, qui était rétabli, décida de quitter Saint-Germain pour aller en Roussillon mettre
lui-même le siège devant Perpignan, clé de la Catalogne, qui était encore à l'Espagne avec laquelle la France était toujours en guerre.
C'est le 25 janvier 1642 que Louis XIII se mit en route.
Espérant recevoir le serment de fidélité de ses nouveaux sujets, il fit emporter avec lui la couronne, le sceptre, la main de justice et le manteau royal.
Il s'arrêta quelques jours à Fontainebleau et n'en repartit que le 3 février pour se rendre d'abord à Lyon.
Le cardinal de Richelieu, bien que malade, suivait avec toute la maison. On le portait couché.
Mais les deux maisons du roi et du cardinal étaient trop nombreuses pour cantonner ensemble le soir dans les mêmes villages et ils ne purent se joindre que trois fois durant le trajet : à Fontainebleau, à Moulins et à Lyon.
A Lyon, Cinq-Mars, plus en faveur que jamais, devait retrouver Monsieur et le duc de Bouillon.