‹ Les grands procès de l'histoire (volume 2)Chapitre 13 sur 39 · LE DUC DE BOUILLON, NÉ A SEDAN, EN · texte numérisé non relu

LE DUC DE BOUILLON, NÉ A SEDAN, EN

n'avait encore jamais eu. Il suffisait que Richelieu conseillât ou approuvât une mesure pour qu'aussitôt il en prît le contre-pied.

Les décisions mêmes du roi ne trouvaient grâce à ses yeux que lorsqu'il les avait inspirées.

L'armée,- depuis les officiers des plus hauts grades jusqu'aux simples soldats, prenait parti pour ou contre lui, pour ou contre le cardinal. Les troupes étaient ainsi divisées en cardinalistes et royalistes.

Le roi ne l'ignorait pas et il sembla d'abord s'amuser de ce duel.

Mais un jour qu'il demandait en plaisantant, au maréchal Fabert, pour quel parti il tenait, celui-ci, qui était un soldat loyal et sincère, lui fit cette belle réponse :

— Je tiens pour les cardinalistes, Sire ! Car le parti du cardinal est le vôtre !

Ce mot profond fit réfléchir Louis XIII.

Cinq-Mars, d'ailleurs, se chargeait bientôt lui-même de compromettre ses chances.

Sa fatuité, son insolence et son inconduite dépassaient toutes les bornes et lui aliénaient chaque jour quelques-uns de ses nombreux partisans.

« Monsieur le Grand va de pis en pis, et même le roy commence à se lasser de lui », écrivait, à cette époque, le jeune duc d'Enghien à son père.

Et en effet, Cinq-Mars, perdant toute prudence et toute retenue, semblait avoir pris à cœur de ruiner luimême la faveur qui l'avait jusque-là porté.

Il disait, parlant du roi, lorsqu'on s'enquérait auprès de lui de sa santé qui était toujours mauvaise :

— Il n'est pas encore assez mal !

Ou bien :

— Il traînera encore.

Et Louis XIII n'était pas sans avoir quelque écho de ces aimables propos tenus sur son compte par son favori.

Il en résultait, entre eux, des scènes d'une extrême violence, au point que le roi interdit pendant plusieurs jours qu'on laissât pénétrer près de lui «M. le Grand».

Celui-ci s'étant présenté le lendemain, accompagné d'une troupe d'officiers et de courtisans qui le suivaient partout, l'huissier lui fit connaître tout bas l'ordre qu'il avait reçu.

Mais Cinq-Mars, pour ne point avoir l'affront public d'un échec, le pria de le laisser pénétrer seul, et seulement dans le couloir.

Il y resta deux heures, tout seul, assis sur un tabouret, entre la porte du passage et celle de l'appartement du roi, sans oser paraître devant Louis XIII.

Et il renouvela plusieurs jours de suite ce stratagème; pour laisser croire au public qu'il entretenait le roi en particulier, comme au temps de sa plus grande faveur.

Il avait seulement pris la précaution de mettre un roman dans sa poche pour pouvoir se distraire un peu pendant sa faction solitaire !

Or, à quelque temps de là, comme, rentré enfin en grâce, il se trouvait avec le roi, il se permit de plaisanter les raisonnements du maréchal Fabert qui était venu exposer au roi son plan d'opérations.

Mais à la fin, Louis XIII, exaspéré de ses quolibets, se tourna vers lui et lui dit avec colère :

— Allez ! Vous m'êtes insupportable ! Vous avez, sans doute, passé la nuit à visiter les ouvrages du maréchal pour en parler de la sorte, comme vous avez passé vos journées dans ma garde-robe à lire des romans pour que l'on croie que vous employiez votre temps à régler avec moi les affaires du royaume ! Allez ! orgueilleux : je vous vomis !

Puis, se tournant vers Fabert, muet de surprise, le roi ajouta, parlant de son favori :

— Il faut vous dire tout, monsieur Fabert. Il n'y a pas d'homme plus perdu de vices ni si peu complaisant. C'est le plus grand ingrat du monde. Un royaume ne suffirait pas à ses dépenses ! Il a, à l'heure que je vous parle, plus de trois cents paires de bottes !

Pour Louis XIII, qui avait toujours eu pour lui-même horreur de tout luxe dans la toilette, une telle prodigalité prenait presque les proportions d'un crime abominable.

Le grand écuyer, fort dépité de cette sortie, se retira, mais non sans dire à Fabert, en passant près de lui, et comme s'il eût été cause de cet affront :

— Monsieur, je vous remercie !

— Que dit-il? s'écria le roi. Je crois qu'il vous menace!

— Non, Sire, répondit Fabert avec flegme, on ne menace pas en présence de Votre Majesté! Et d'ailleurs, on ne le souffrirait pas !

Pendant que « M. le Grand » achevait ainsi de ruiner son crédit, Richelieu, lui, toujours malade à Narbonne, ne perdait pas de vue son rival.

Il notait au fur et à mesure les fautes que celui-ci commettait. On reste confondu quand on constate jus-

qu'à quel souci du détail ce grand esprit, qui portait presque à lui seul tout le poids du royaume, pouvait s'attarder sur un sujet en apparence de si minime importance. On a retrouvé, en effet, un curieux document entièrement écrit de sa main et intitulé :

« Abrégé des plaintes qu'il a plu souvent au roy faire de M. le Grand, soit à M. le cardinal, soit à MM.

de Chavigny et de Noyers, pour les lui dire. »

En voici quelques passages :

« Le roy s'est souvent plaint de M. le Grand qu'il était insupportable en ses hauteurs, qu'il était paresseux à outrance, qu'il trouvait à

redire à tout et improuvait tout ce qui se faisait, qu'il disait de si grandes impertinences qu'il en avait pitié, et que son esprit était comme un cuivre doré qui n'avait que l'apparence et que, cependant, il croyait être le plus capable du monde.

« Qu'il était bon pour tenir à table à la Cour et faire

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