‹ Les grands procès de l'histoire (volume 2)Chapitre 14 sur 39 · LE MARECHAL A. DE FABERT · texte numérisé non relu

LE MARECHAL A. DE FABERT

le beau parleur, mais qu'il ne serait jamais bon à autre chose.

« Qu'il diminuait toujours les bonnes nouvelles, croyait volontiers les mauvaises ; qu'il en savait toujours de fausses, prenait souvent le parti contraire aux affaires du roy et ne trouvait jamais que ce qu'on faisait fût bien fait.

« Sa Majesté m'a dit aussi plusieurs fois que M. le Grand enrageait du bien qu'elle faisait à autrui et qu'il semblait qu'on lui arrachât.

« Elle m'a dit aussi que, pour donner impression de son crédit, il l'avait suppliée de lui offrir, en présence du çardiiîal, du chancelier et des surintendants, cent mille écus pour sa charge et qu'il les refuserait.

« Il niait hardiment ce qu'il avait dit. » | N'est-ce point noté avec une fine psychologie? La vraie figure de Cinq-Mars, avec sa fatuité, son incommensurable et puérile vanité et ses roueries d'enfant gâté, n'apparaît-elle pas comme gravée, à la pointe sèche, sous l'observation aiguë et minutieuse du cardinal?

En même temps qu'il tenait ce dossier à jour, celui-ci était mis sur la trace de la conspiration.

Il apprenait, en effet, qu'un Français avait négocié, à Madrid, avec le duc d'Olivarès, un traité secret, et il se doutait aussitôt que Cinq-Mars devait n'y être pas étranger, non plus que Monsieur et le duc de Bouillon.

Mais aucune preuve n'était encore venue étayer ses soupçons.

Il semble, d'ailleurs, que le secret de cette conjuration ait été bien mal gardé, car la princesse Marie de Gonzague écrivait, au même moment, à Cinq-Mars :

<( Votre affaire est sue aussi communément à Paris que l'on y sait que la Seine passe sous le Pont-Neuf. »

Fontrailles, très effrayé lorsque Cinq-Mars lui fit voir ce billet de la princesse Marie, et jugeant tout perdu, voulait le convaincre de s'enfuir avec lui en Angleterre.

Et comme, soit insouciance, soit inconscience, le grand écuyer s'y refusait, Fontrailles lui jeta cette sinistre et prophétique boutade :

— Pour vous qui êtes grand, vous serez encore d'assez belle taille quand on vous aura ôté la tête de dessus les épaules ! Mais pour moi, en vérité, je suis trop petit pour me permettre cela !

Et il se sauva déguisé en capucin, sous le même costume qui lui avait servi pour porter le traité en Espagne.

La nuit même de sa fuite, Chavigny venait, de la part de Richelieu, apporter au roi la copie du traité secret avec l'Espagne que le cardinal avait réussi à se procurer, on ne sait au juste comment.

Le roi fut atterré à la lecture de ce document prouvant la trahison de Cinq-Mars. Il refusa d'abord d'y croire.

On raconte qu'il fit appeler Cinq-Mars et, lui présentant la preuve de sa félonie, se borna à lui demander : « Est-ce vrai ? », et que, devant son mutisme qui avait la terrible éloquence d'un aveu, il le laissa pourtant encore se retirer, mais que, le lendemain matin, il lançait l'ordre d'arrestation, cédant aux instances de Chavigny.

Cinq-Mars, nous dit Alfred de Vigny qui donne sans cesse un beau rôle au héros de son roman, Cinq-Mars se présenta de lui-même devant le roi. et le cardinal assemblés, et leur remit son épée en disant :

— Vous devez trouver, Sire, quelque difficulté à me faire arrêter, car j'ai vingt mille hommes à moi. Eh bien ! je me rends parce que je veux mourir, mais je ne suis pas vaincu.

La raison pour laquelle Cinq-Mars voulait mourir, d'après Vigny, c'est qu'il venait d'apprendre que la reine avait contraint la princesse Marie de Gonzague à l'abandonner pour se fiancer au roi de Pologne.

Tout cela est du roman, et de l'excellent roman.

Mais la vérité est que Marie de Gonzague ne se fiança au roi de Pologne qu'après la découverte de la trahison de Cinq-Mars et son emprisonnement.

Elle fut même atterrée en apprenant une des premières, à Paris, l'arrestation de «M. le Grand»; mais son émoi provenait surtout de la crainte où elle était que toutes les lettres qu'elle avait écrites à Cinq-Mars fussent trouvées parmi les papiers saisis. Et elle fit aussitôt intervenir les personnes les plus influentes pour que sa correspondance fût retirée du dossier et lui fût rendue.

La part qu'elle prenait au malheur de Cinq-Mars se réduisait donc, principalement, à la mesure où ce scandale risquait de rejaillir sur elle.

Quant à Cinq-Mars, bien loin de se constituer prisonnier et de rendre noblement son épée au roi, il avait, tout au contraire, tenté de prendre la fuite avant même que l'ordre d'arrestation fût lancé. Il ne fut retrouvé que le lendemain, caché sous un lit, dans une pauvre maison des faubourgs où il s'était réfugié, n'ayant pu sortir de la ville parce que les portes en étaient fermées et gardées.

De Thou, lui, qui seul eut une attitude digne en cette affaire, fut arrêté à son domicile.

Quant au duc de Bouillon, qui était à l'armée d'Italie, averti qu'on venait l'arrêter par ordre du roi, il chercha d'abord, comme Cinq-Mars, à s'enfuir et resta caché, toute ^ une journée, au milieu du foin, dans un grenier où il s'était réfugié pour se soustraire aux recherches, et où les soldats chargés de son arrestation faillirent le transpercer de leurs lances qu'ils enfonçaient, dans le foin pour s'assurer qu'il n'y était pas.

Mais le plus lamentable de tous fut encore Monsieur , frère du roi, qui fut saisi d'une telle frayeur en apprenant l'arrestation de ses complices qu'il se montra aussitôt prêt à toutes les délations, à toutes. les lâchetés et à toutes les humiliations pour sauver sa peau. Il fit implorer son pardon auprès de Louis XIII par l'abbé Rivière que le roi accueillit avec une extrême froideur et interrompit dès les premiers mots en lui disant :

gaston d'orléans.Ifrère de7louis XIII.

— Ne me parlez pas de la fidélité de mon frère ! On sait assez qu'il n'en a point et n'en a jamais eu pour moi !

En même temps, se doutant de cet échec, Monsieur faisait dire à Richelieu que, profondément repentant de lui avoir manqué une fois de plus, il était prêt à confesser publiquement sa faute, à dire tout ce qu'il savait de la conjuration et à quitter immédiatement le royaume, pourvu qu'on lui accordât la vie sauve. Il joignait à cette déclaration une lettre de supplications d'une invraisemblable et abjecte humilité !

Une telle attitude servait trop bien les dessems»:- de- Richelieu pour qu'il négligeât de l'utiliser.

N'oublions pas, en effet, qu'il n'avait alors qu'une simple copie du traité, sans aucune garantie d'authenticité, que le roi lui-même hésitait à y croire, et que, devant les dénégations unanimes des accusés, une telle preuve eût paru, en France, absolument insuffisante pour obtenir la moindre condamnation, même des juges les plus dociles aux volontés du premier ministre.

Le cardinal fit donc répondre à Monsieur d'envoyer une déclaration écrite de son crime, sans rien laisser dans l'o-mbxe des circonstances de la conspiration, du rôle respectif. de ses complices, ni des clauses du traité.

Et Richelieu écrivait à son secrétaire d'État :

« J'ai de l'impatience de savoir si Monsieur donnera une bonne déclaration, ce que je désirerais grandement ; car, s'il fournissait le traité fait en Espagne et l'association faite entre lui et MM. de Bouillon et «le Grand», le procès serait aisé à faire.

« Sans ces pièces, on aura bien une claire connaissance

du crime, mais il sera difficile de le justifier en un procès. »

Pour amorcer davantage Gaston d'Orléans, Richelieu lui promettait que « pourvu qu'il fît tout ce qu'il faudrait pour permettre de châtier les méchants qui avaient voulu perdre l'Etat, le roi lui permettrait de demeurer, simple particulier, en ce royaume ».

Le 16 juillet 1642, Monsieur faisait parvenir une déclaration complète et aussi détaillée que le pouvait souhaiter Richelieu de toutes les circonstances et conditions de la criminelle conjuration dans laquelle il avait trempé.

C'est à la suite de cette lâche complaisance, de cette honteuse délation qu'il obtint sa grâce.

Le duc de Bouillon devait l'obtenir à son tour, au prix d'un sacrifice qui lui était assurément pénible, moins, toutefois, que celui de son existence, et qui importait davantage à la France.

Il offrait de donner au roi Louis XIII sa ville de Sedan pour prix de son pardon.

• Et le fils de celui qui avait dit : « Paris vaut bien une messe », ne pouvait faire autrement que de dire :

« Sedan vaut bien une abolition. »

Le duc de Bouillon, qui eût offert trois Sedans s'il les avait eus, trop heureux de s'en tirer à si bon compte, s'engageait à vivre en France avec sa femme sans jamais retourner dans sa ville. Et Mazarin allait aussitôt prendre, au nom du roi, possession de la place forte.

Restaient donc « M. le Grand » et de Thou.

Le cardinal avait tenu à les interroger lui-même à Tarascon, mais il n'en avait pu tirer aucun aveu.

Le dialogue entre Richelieu et de Thou vaut vraiment la peine d'être évoqué.

Richelieu, qui est toujours malade et couché, a dû mander de Thou à son chevet.

Et il s'en excuse en ces termes, qui donnent la note du dialogue :

Le Cardinal. — Monsieur, je vous prie de m'excuser de vous avoir donné la peine de venii ici.

De Thou. — Monseigneur, je la reçois avec honneur et faveur.

Le Cardinal. — Monsieur, je vous prie de me dire l'origine des choses qui se sont passées ci-devant.

De Thou. — Monseigneur, il n'y a personne qui le puisse mieux savoir que Votre Ëminence !

Le Cardinal. — Mais, monsieur, je n'ai pas d'intelligences en Espagne pour le savoir.

Le dialogue se poursuit, toujours sur le même ton d'exquise politesse, plein de nuances et de pointes, mais sans que ni l'un ni l'autre de ces deux fins jouteurs laisse prendre à son adversaire le moindre avantage.

Cependant, le roi avait eu une entrevue avec le cardinal à Tarascon avant de repartir pour Paris.

Il était très triste de l'arrestation de Cinq-Mars, et souvent il répétait pensivement :

— Quel saut a fait M. le Grand !

A quoi de Noyers avait répondu :

— Il est vrai, Sire ; mais le plus grand saut que puisse faire un sujet est celui de l'infidélité.

En quittant Richelieu, le roi lui laissait pleins pouvoirs pour terminer au plus tôt ce procès, en lui donnant un retentissement tel qu'il servît d'exemple à ceux qui eussent pu être tentés d'imiter les coupables.

Les choses ne devaient pas tramer. Richelieu décida que le procès aurait lieu à Lyon, ville où, quelques semaines auparavant, Cinq-Mars avait eu le dessein de l'assassiner.

Pour donner plus d'autorité à la condamnation, Richelieu désigna le chancelier Séguier pour présider la Cour de justice. Celui-ci, accompagné de cinq conseillers d'Etat :

MM. de Laubardemont, de Miromesnil, de Marea, de Chazé et de Champigny, se mit aussitôt en route de Paris, pour gagner Lyon.

Le président du Parlement de Grenoble et six conseillers de ce Parlement se rendaient

également à Lyon, pour porter le nombre des juges à treize.

Monsieur fut dispensé, comme prince du sang, de confrontation avec les autres accusés, et sa déposition fut recueillie par le chancelier Séguier, le 29 août 1642.

Pendant ce temps, Richelieu conduisait lui-même les accusés Cinq-Mars et de Thou de Tarascon à Lyon.

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