RICHELIEU EN BATEAU SUR LE RHÔNE ET LA BARQUE QUI CONTENAIT LES
deux accusés. D'après le tableau de Paul Delaroche.
« Et après venait le bateau de son Ëminence, à la queue duquel était attaché un petit bateau dans lequel étaient MM. de Thou et Cinq-Mars, gardés par un exempt du roi^et douze gardes de son Ëminence.
« Sur les bords du Rhône, en Dauphiné, marchaient deux compagnies de chevau-légers et autant sur le bord du côté du Vivarais.
« Et il y avait un très beau régiment de gens à .pied qui entrait da'ns les villes où son Ëminence devait coucher.
« Il y avait plaisir d'ouïr les trompettes qui jouaient en Dauphiné avec les, réponses de celles du Vivarais, et les redîtes des échos de nos rochers. »
Spectacle singulièrement émouvant et bien propre à frapper de respect et de terreur les populations des deux rives du Rhône, que celui de ce cardinal premier ministre, entouré d'un si imposant déploiement de forces, et presque mourant dans son lit de pourpre, qui traînait au châtiment et à la mort ces deux jeunes gens, puissants hier, et que leur crime avait fait tomber de si haut.
C'est le 3 septembre 1642 que le cardinal et ses deux prisonniers arrivèrent à Lyon. Richelieu les fit enfermer sous bonne garde à la citadelle de Pierre-Eucise.
Dès le lendemain, le chancelier Séguier, assisté de deux présidents et des six conseillers de Grenoble, commençait l'interrogatoire.
Il dura de sept heures du matin à deux heures de l'aprèsmidi sans donner aucun résultat.
Très ennuyé, le chancelier fit entendre le lieutenant Ceton, vieil Écossais qui gardait Cinq-Mars dans sa prison, pour savoir si celui-ci n'aurait pas fait quelque révélation pendant sa captivité.
Mais Ceton ne savait rien, sinon que Cinq-Mars chantait souvent une chanson dont le refrain était : « J'aime mieux mourir que parler », et qu'il lui avait dit un jour :
— Je ne parlerai que si on me promet la vie. A quoi il lui avait répondu, non sans finesse :
— Si vous demandez la vie, c'est donc que vous avez mérité de la perdre.
A vrai dire, les déclarations de Monsieur et du duc de
Bouillon pouvaient suffire à mettre Cinq-Mars en très fâcheuse posture.
Mais il n'en était pas de même de de Thou, contre lequel on n'avait rien pu découvrir de grave.
Or, il fallait, pour entraîner une condamnation capitale, qu'il eût connu, certainement, l'existence du traité et ne l'eût point révélé.
Le silence, en effet, suffisait, dans le cas de crime de trahison et de lèse-majesté, à entraîner la peine de mort, d'après une ordonnance de Louis XI, qu'on avait exhumée pour l'appliquer à cet infortuné de Thou.
Mais encore fallait-il établir qu'il avait été au courant de toute la conspiration, et, jusque-là, rien ne permettait de le faire.
Le procureur général du Faure, bien que fortement pressenti, comme Séguier, par Richelieu, refusait de requérir contre de Thou la peine de mort dans de pareilles conditions.
C'est alors qu'on eut recours à un odieux stratagème.
Le conseiller d'État Laubardemont, créature de Richelieu, homme à tout faire, sans honneur et sans scrupule, alla trouver Cinq-Mars dans sa prison et lui représenta que, dans sa situation, seule une confession entière et sincère pouvait lui obtenir sa grâce; qu'il n'avait d'ailleurs personne à ménager, puisque non seulement Monsieur et le duc de Bouillon avaient déposé contre lui, mais que même de Thou se mettait à le charger à son tour (ce qui était faux) et que, dans ces conditions, il serait bien bête de garder quelque réserve par délicatesse envers ceux qui lui en montraient si peu. ^
loo LES GRANDS PROCES DE V HISTOIRE
Cinq-Mars fut atterré d'apprendre ainsi la prétendue infidélité de de Thou, en qui il avait toute confiance, et, dans le désarroi et le ressentiment qu'il en éprouvait, espérant aussi sauver son existence par sa franchise, comme on le lui promettait presque, il raconta toutes les démarches qu'avait faites de Thou pour le mettre en rapport avec le duc de Bouillon, et la connaissance qu'il avait eue, en dernier lieu, du traité, lorsque Fontrailles l'avait rapporté signé d'Espagne.
Il renouvela ses déclarations devant le chancelier, dans un interrogatoire régulier, et les signa.
On fit alors appeler de Thou.
— Avez-vous, lui demanda-t-on, quelque reproche à faire valoir contre « M. le Grand » ?
— Aucun, répondit de Thou, à cent lieues de soupçonner la trahison de Cinq-Mars envers lui. Je le tiens, au contraire, pour un homme de parole et qui ne peut avoir dit que la vérité.
On lui lut alors la déposition de Cinq-Mars contre lui.
Stupéfait, et pouvant à peine en croire ses oreilles, de Thou se tourna vers Cinq-Mars et lui dit avec une vive émotion :
— Est-il vrai, monsieur, que vous ayez dit tout ce qu'on vient de me lire ? »
Cinq-Mars, atterré, ne répondait pas, car il venait brusquement de se rendre compte qu'il avait été indignement trompé par Laubardemont et que jamais de Thou n'avait rien dit contre lui.
De Thou, devant cette attitude, soupçonna aussitôt une partie de la vérité et, tout d'un coup, il se décida à se montrer beau joueur. Voici l'admirable déclaration qu'il
fit, en réponse à la question du chancelier, qui lui demandait si, oui ou non, il avait eu connaissance de la conspiration.
« Messieurs, répondit de Thou, je pourrais nierlabsolument que je l'aie jamais sue ; vous ne pouvez me convaincre de faux que par la confession de M. de Cinq-Mars.
Je n'en ai jamais écrit, ni parlé à personne au monde.
« Or, un accusé ne peut validement en accuser un autre. On ne condamne à mort que sur la déposition de deux témoins irréprochables.
«Ma vie et ma mort, ma condamnation et mon absolution sont dans ma bouche.
« Cependant, messieurs, j'avoue que j'ai su la conspiration. Je le confesse pour deux raisons : durant trois mois de prison, j'ai si bien envisagé la mort et la vie, que j'ai clairement connu que, de quelque vie que je puisse jouir, elle ne serait que triste et ennuyeuse. La mort m'est beaucoup plus avantageuse. Je la regarde comme la marque la plus certaine de ma prédestination. Je me suis préparé