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LE CHANCELIER SÉGUIER

à mourir et je ne me trouverai jamais en pareille disposition.

« Je ne veux donc pas perdre cette occasion de mon salut. Quoique mon crime soit punissable de mort, il n'est ni noir, ni énorme.

« Je le confesse, messieurs, j'ai su la conspiration et j'ai fait tout mon possible pour en détourner M. de Cinq- Mars.

« Il m'a cru son ami unique et fidèle, et je ne l'ai pas voulu trahir. C'est pourquoi je mérite la mort et me condamne moi-même par la loi Quisquis. »

Ce discours, prononcé avec une vivacité d'esprit merveilleuse, stupéfia les juges.

Cette sorte d'ardeur mystique avec laquelle cet extraordinaire de Thou se jetait lui-même au-devant de la mort, et donnait des armes pour le frapper, avait quelque chose à la fois d'horrible et de sublime.

Après la confrontation, Séguier alla trouver le procureur général.

— Eh bien ! monsieur, lui dit-il, trouvez-vous cette fois qu'il y en ait assez contre M. de Thou?

Du Faure répondit, comme à regret :

— Je serai forcé de requérir la peine capitale contre lui, mais je pense n'être pas suivi.

— Prenez seulement vos conclusions, lui dit Séguier, et j'aurai soin du reste.

Il disposa, en effet, les juges de façon à donner à son avis toutes les chances de prévaloir, c'est-à-dire qu'il les plaça de telle manière que MM. de Miromesnil et de Sautereau, qui, seuls, lui semblaient certainement favorables

à de Thou, ne prissent la parole qu'en dernier. Le procureur général prononça son réquisitoire. Puis, à l'unanimité, Cinq-Mars fut déclaré coupable et condamné à mort.

Pour de Thou, le chancelier et dix juges se prononcèrent d'abord pour la peine de mort. C'était à M. de Miromesnil à donner son avis.

Il se leva et parla si éloquemment en faveur de de Thou que ceux qui avaient déjà opiné contre lui en furent un instant ébranlés.

Mais Séguier, reprenant à son tour la parole, réfuta tous ses arguments et il finit par cette raison bien propre à émouvoir des cœurs de magistrats :

— Pensez, messieurs, aux reproches que l'on vous ferait d'avoir condamné le favori du roi et d'avoir sauvé votre confrère parce qu'il est revêtu de votre robe.

Cette étrange manière de concevoir la justice et de faire appel à la partialité des juges contre l'accusé, afin qu'on ne pût les suspecter de partialité pour lui, devait produire son effet.

Les conseillers aimèrent mieux faire une injustice certaine par excès de sévérité que de passer pour avoir voulu en faire une par excès d'indulgence.

Par onze voix contre deux, de Thou était condamné à mort. Par une singulière coïncidence, son grand-père, le président Christophe de Thou, avait, quelques années auparavant, condamné à mort MM. de la Môle et de Coconas « pour avoir su le dessein criminel de M. d'Anjou et du roy de Navarre et ne l'avoir pas révélé ».

Il en avait gardé un remords et un pressentiment, puisqu'il avait dit à sa femme, en rentrant de l'audience :

— J'ai été d'avis de condamner ces deux hommes, et il m'en reste du scrupule ! Je prie Dieu qu'il en fasse tomber la punition sur moi et non sur mes enfants.

Le ciel n'avait point exaucé sa prière, puisque c'était son petit-fils qui venait d'être frappé par une sentence semblable à celle qu'il s'était reprochée...

Richelieu, qui avait quitté Lyon le matin du jugement, fut rattrapé sur la route par un courrier du chancelier qui lui apporta la nouvelle de la double condamnation qu'il désirait, en même temps qu'il apprenait, d'autre part, celle de la chute de Perpignan.

Il manifesta autant de joie de l'une que de l'autre, et il écrivit au roi aussitôt :

« Sire, vos ennemis sont morts et Perpignan est à vous. »

L'exécution devait, en effet, avoir lieu le jour même, 12 septembre 1642, à cinq heures de l'après-midi.

Les deux condamnés entendirent la lecture de leur sentence, un genou en terre et le chapeau à la main, avec un calme et une résolution admirables.

Quand la lecture fut terminée, Cinq-Mars s'écria, s'adressant aux juges :

— Messieurs, vous m'avez justement jugé ! Dites à Sa Majesté le roi et à Monseigneur le cardinal que je les prie de toute mon âme de me pardonner.

Quant à de Thou, se tournant vers Cinq-Mars, il lui dit avec un sourire :

— Eh bien ! monsieur ! j'aurais le droit, humainement, de me plaindre de vous, car c'est vous qui me faites mourir! Mais Dieu sait combien je vous aime! Mourons donc courageusement et gagnons le ciel !

Cinq-Mars se jeta dans ses bras en lui demandant pardon et ils s'embrassèrent avec émotion.

A partir de ce moment, leur attitude, à tous les deux, fut digne d'admiration : ils semblaient déjà détachés de la terre.

Un domestique vint trouver de Thou pour lui faire ses adieux de la part de sa sœur, M,m> de Ponthac.

— Mon ami, lui dit de Thou, dis à ma sœur que je connais maintenant mieux que jamais que le monde n'est que mensonge et vanité, et que je meurs content par la grâce de Dieu ! »

Ils avaient près d'eux, depuis plusieurs jours, deux aumôniers, leurs confesseurs : les Pères Montbrun et Malavalette, qui se montraient édifiés de leurs sentiments et de la résignation chrétienne dont ils faisaient preuve.

Cinq-Mars, cependant, habitué à tant d'adulations, ne pouvait encore se faire à la solitude où le laissaient maintenant les innombrables amis qu'il avait connus naguère, au temps de sa splendeur.

Et il répétait mélancoliquement, à chaque instant, ces vers d'Ovide :

Donec eris felix multos numcrabis amie os ; Tempora si fuerint nubila, solus eris.

(Tant que la fortune te sourira, tu compteras beaucoup d'amis ; mais si jamais un nuage survient, tu te retrouveras tout seul.)

N'était-ce point, en effet, comme le résumé même de sa triste expérience personnelle ?

ro6 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

Il écrivit une dernière lettre à sa mère pour la prier de payer les dettes qu'il laissait, et qui étaient, à vrai dire, considérables, et pour lui demander de faire dire des prières pour le repos de son âme.

Il terminait sa lettre en disant :

« Adieu, madame, et me pardonnez si je ne vous ai pas assez respectée au temps que j'ai vécu, et vous assure que je meurs, madame, ma très chère et très honorée mère, votre très humble, très obéissant et très obligé fils et serviteur.

« Henri d'Effiat de Cinq-Mars. »

« Au temps que j'ai vécu ! » Quel détachement suprême apparaît dans cette expression, comme déjà si lointaine et si mélancolique !

De Thou écrivit aussi deux lettres : l'une à un cousin et l'autre à une dame de la Cour, la princesse de Quéméné, qui avait été son amie..., d'ailleurs fort infidèle.

Quand il eut écrit ces deux lettres, il dit simplement, en les confiant à son confesseur :

— Voilà la dernière pensée que je veux avoir pour ce monde ! Parlons, maintenant, du Paradis !

Et il se mit à réciter des versets de la deuxième Ëpître de saint Paul aux Corinthiens !

L'heure de l'exécution approchait : l'échafaud était dressé sur la place des Terreaux.

Des troupes, échelonnées sur tout le parcours, devaient rendre les honneurs au grand écuyer de France qui allait mourir.

^ Une foule énorme se pressait pour assister à l'exécution.

io8 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

Au bas de l'escalier, un carrosse attendait les deux condamnés qui y montèrent avec leurs confesseurs.

Cinq-Mars saluait la foule avec cette grâce et ce sourire qui lui attiraient toutes les sympathies. Il était en habit de cour, d'une grande élégance, avec un manteau écarlate et un feutre « relevé à la catalane ».

De Thou portait un vêtement noir de deuil d'une extrême simplicité.

La garde royale précédait le carrosse des condamnés.

Pendant le trajet, Cinq-Mars et de Thou se disputaient la faveur de mourir le premier.

Le carrosse s'arrêta au pied de l'échafaud et l'on vint dire à Cinq-Mars que c'était à lui d'y monter le premier.

De Thou l'embrassa en lui disant :

— Allez, mon maître, l'honneur vous appartient ! Faites voir que vous savez mourir.

Cinq-Mars monta les marches avec autant de courage que s'il fût allé à l'assaut. Arrivé en haut, il regarda la foule d'un visage assuré qui ne témoignait aucune peur.

Au dernier moment, en ôtant son pourpoint, il remit au Père Malavalette une petite boîte enrichie de diamants « où était le portrait, disait-il, d'une dame qu'il avait aimée ». Et il lui demanda de brûler ce portrait avec une boucle de ses cheveux.

Il prit alors le crucifix, l'embrassa avec ferveur ; puis, refusant le bandeau qu'on voulait lui mettre sur les yeux, il se déclara prêt à mourir.

La foule, silencieuse jusque-là, ne put retenir un cri d'horreur en voyant la hache s'abattre sur le cou de Cinq- Mars.

De Thou, resté dans le carrosse, comprit, en entendant ce cri, que c'était son tour.

Il monta avec le même courage sur l'échafaud tout couvert du sang de son ami.

Il récitait à haute voix un psaume qu'il commentait à mesure, avec une grande ferveur et une grande humilité.

Il demanda qu'on lui mît un bandeau sur les yeux, car la vue du cadavre de son ami le troublait.

— Je suis homme, dit-il simplement, et je conviens que je crains la mort.

Pourtant, sa fermeté ne se démentit pas un instant, et il resta, lui aussi, jusqu'à la fin, admirable de courage et de sérénité.

« Nous avons vu, écrivait un spectateur, le favori du plus grand et du plus juste des rois laisser la tête sur un échafaud à l'âge de vingt-deux ans, avec une constance dont on aura de la peine à trouver la semblable dans notre histoire. Nous avons vu un conseiller d'État mourir comme un saint, après un crime que les hommes ne peuvent pardonner avec justice.

« Il n'y a personne au monde qui, sachant leur conspiration contre l'État, ne les juge dignes de la mort, et il y aura peu de gens qui, connaissant leur condition et leurs belles qualités, ne plaignent leur infortune.

« On peut, sans offenser la justice, détester leur crime et louer leur repentir. »

Ce jugement d'un contemporain nous semWe parfaitement équitable, au moins en ce qui concerne Cinq- Mars.

no LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

Le beau roman d'Alfred de Vigny a créé, en" effets autour de sa personnalité, une sorte de légende flatteuse et magnifique dont il bénéficie trop souvent indûment aux yeux de l'histoire.

Nous sommes tentés de ne plus le voir que paré de la triple auréole d'héroïsme, d'amour et de gloire dont le poète a su entourer son héros.

La fiction du romancier mêle si intimement sa trame dorée à celle de l'histoire que nous finissons par la confondre avec elle !

Et, pour un peu, nous dirions, nous laissant entraîner par la sympathie que nous inspire le héros de Vigny et l'admiration que nous cause le courage très réel de Cinq- Mars devant la mort, que Richelieu fut un odieux et implacable tyran et qu'il déshonora la justice en la faisant servir à l'assouvissement de ses rancunes personnelles !

Une telle opinion serait, pourtant, profondément injuste.

La vérité, c'est que si Cinq-Mars fut coupable peutêtre un peu par amour, il le fut surtout et bien davantage par haine et par ambition.

Son amour même, d'ailleurs, était-il autre chose qu'un épisode de son ambition et qu'un moyen de la satisfaire ?

Sans doute, Cinq-Mars avait le droit de haïr Richelieu, bien qu'il lui dût sa fortune. Mais il n'avait pas le droit de trahir la France pour assouvir sa haine.

Il n'avait pas le droit de frapper sa patrie pour atteindre le cardinal.

Si la politique de Richelieu lui semblait funeste, il pouvait chercher à ruiner son crédit dans l'esprit. du roi.

Mais était-ce une raison pour traiter secrètement avec l'ennemi en guerre, et pour lui livrer son pays?

L'AFFAIRE CINQ-MARS m

Nul n'a le droit, au nom de ses conceptions politiques, de mener, à l'insu du pouvoir responsable, des tractations occultes avec des puissances étrangères.

Cinq-Mars s'était rendu coupable de ce crime. Il méritait donc une condamnation.

Plus la faute est partie de haut, plus elle doit être châtiée sévèrement si l'on veut éviter la contagion de l'exemple et le scandale que provoque nécessairement dans le peuple l'impunité, plus ou moins complète, d'un coupable haut placé.

Que Richelieu ait apporté trop de passion personnelle à cette affaire, c'est possible !

Mais n'oublions pas que, premier ministre, c'était à lui qu'incombait le devoir d'assurer une répression exemplaire pour le bien du pays.

S'il ne fût point intervenu aussi énergiquement pour obtenir le châtiment, est-ce que les influences puissantes dont pouvait encore disposer Cinq-Mars ne fussent point intervenues en sens contraire pour [obtenir l'impunité ?

Entre le scandale d'une sévérité peut-être excessive et le scandale plus grand d'une excessive indulgence, lorsque l'intérêt de la France est enjeu, un gouvernement conscient de son devoir ne doit point hésiter.

Sans doute est-ce là la justification de la pression exercée par Richelieu sur le cours de la justice, et nous n'en pouvons guère douter si nous nous rappelons la parole que, peu de temps après, il eut à son lit de mort, et qui fut presque la dernière qu'il prononça.

Trois mois à peine, en efîet, s'étaient écoulés depuis

ii2 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

l'exécution de Cinq-Mars, que Richelieu se débattait, à son tour, dans les affres de l'agonie.

Il avait senti venir la mort avec la même lucidité qu'il avait apportée à toute sa vie.

Il n'eut point de doute que ses derniers instants fussent arrivés.

Comme sa nièce était auprès de lui, il lui dit, avec cette délicatesse et cette élégante coquetterie dont il était alors de bon ton de faire montre devant la mort :

— Retirez-vous, ma nièce, car je ne me sens pas^bien, et je ne veux pas que vous ayez le déplaisir de me voir mourir !

Puis, s'adressant au curé de Saint-Eustache, qui était venu lui donner l'extrême-onction, il le pria de le traiter « comme le dernier de ses paroissiens ».

Et comme celui-ci lui disait : « Il faut pardonner à vos ennemis ! », Richelieu lui répondit ce mot magnifique :

— Je n'eus jamais d'ennemis, que ceux de la France !

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