UN PROFITEUR DU GRAND SIÈCLE
«Il y a bien longtemps que tous les véritables magistrats, que tous les gens de bien, que tous les bons Français étaient touchés d'une douleur très sensible, voyant qu en même temps que la France était triomphante au dehors, qu'elle étendait au loin ses frontières de toutes parts, elle était dans la désolation au dedans et paraissait comme abandonnée au pillage et aux rapines de cette sorte de gens qui font tout leur bien du mal des autres ! » ' De qui donc sont ces paroles, dont l'actualité semble encore si pressante qu'on les pourrait croire prononcées d'hier, si un certain tour quelque peu suranné du style ne nous laissait point deviner qu'elles remontent au
xviie siècle ? r ,
Elles sont extraites du discours prononce, le 3 décembre 1661, par le président Lamoignon, à la séance d'ouverture de la Chambre de justice qui avait reçu, du roi Louis XIV, mission de juger le surintendant Foucquet et, d'une façon plus générale, de rechercher et de punir les abus et malversations commis dans les finances depuis
ii4 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE
L'édit royal du 15 novembre 1661, qui portait création de cette chambre de justice, dénonçait avec indignation les hommes qui, profitant des désordres causés par la guerre, avaient, par des moyens illégitimes, élevé des fortunes subites et donné à tous un exemple scandaleux par leur faste et par leur luxe.
Éternel recommencement de l'Histoire ! Les profiteurs de guerre sont de tous les temps.
Louis XIV avait dit en son conseil :
■ — Il faut purger le siècle par une punition dont on parlera encore dans cent ans.
Il avait décidé, dans ce dessein, la création de ces chambres de justice, appelées aussi « chambres ardentes », juridictions exceptionnelles qu'on retrouve après toutes les époques troublées de notre histoire.
Tout Paris s'était rendu à cette séance d'ouverture comme à une première sensationnelle.
Les femmes, en grande toilette, s'y pressaient en foule, au milieu des seigneurs en habit de Cour, des magistrats et des avocats en robe.
Lamoignon présidait. C'était le premier président du Parlement de Paris, le plus haut magistrat de l'époque.
Près de lui, le chancelier Séguier. Au banc du ministère public, le procureur général Talon, magistrat intègre, mais violent et passionné, qui prit la parole après le président.
Iljdéclara que cette chambre de justice devrait rester « comme un monument éternel d'implacable sévérité » et qu'elle montrerait aux gens d'affaires que leur crédit, si fortes qu'en puissent être les attaches, ne les mettait pas à l'abri d'un juste châtiment.
Puis la chambre s'ajourna à une date ultérieure, car cette première séance était toute d'apparat, et le procès du surintendant Foucquet n'était pas en état de commencer encore.
Nicolas Foucquet, conseiller au Parlement de Metz, maître des requêtes, intendant d'armée et de province, procureur général au Parlement de Paris, surintendant des finances, ministre d'État de Louis XIV, appartenait à une famille de commerçants et d'armateurs bretons, nantais ou angevins, dont l'origine avait été plutôt modeste.
Son aïeul, François Foucquet, était établi marchand à Angers, aux Moulins- Neufs, vers le milieu du,xve siècle, et l'enseigne de sa boutique représentait un écureuil, qu'on appelait alors un « fouquet », portant cette ambitieuse devise qui devait être reprise plus tard dans les armes du surintendant : « Quo non ascendant? » — ■ Jusqu'où ne monterai-je pas ?