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NICOLAS FOUCQUET

par Sébastien Bourdon.

iï6 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

Il n'avait pas fallu, cependant, moins de six générations aux Foucquet pour s'élever, par une lent e~ et progressive ascension, jusqu'à la prodigieuse fortune de Nicolas Foucquet.

Son père, qui avait épousé Mlle de Maupeou, avait pourtant joué déjà, sous Richelieu dent il avait la confiance, un rôle important dans la réorganisation de la marine.

Il avait, le premier, quitté le comptoir pour la robe, avait passé par le Parlement de Rennes et était devenu conseiller du roi en ses conseils.

Nicolas, né en i&lg, était le troisième enfant de cette belle famille qui devait en comptei seize, dont douze seulement vécurent : six fils et six filles.

A dix- sept ans, il était reçu avocat au Parlement de Paris. A dix-huit ans, il était nommé conseiller au Parlement de Metz avec dispense d'âge, après avoir subi, brillamment, l'examen professionnel.

A vingt et un ans nous le retrouvons maître des requêtes, puis, bientôt après, il fait un stage comme intendant d'armée, fonction dans laquelle il se fait remarquer par son intelligente activité au cours de nombreuses campagnes.

En 1650, à trente-cinq ans à peine, il obtient, soutenu par Mazarin, la charge de procureur général au Parlement de Paris.

Dans ce poste si en vue, il fait preuve, au cours de la Fronde, d'autant de courage que de fidélité à Mazarin auquel il rend les plus grands services au moment de son exil.

Trois ans plus tard, Mazarin, redevenu tout-puissant, nomme Nicolas Foucquet surintendant des finances,.

fonction qu'il devait partager au début avec Abel Servien, celui-ci préposé aux dépenses, tandis que Foucquet était chargé des recettes.

Ce n'était point une sinécure !

On était loin du temps heureux où le bon roi Henri IV et son ministre Sully administraient les finances de la France avec tant de sagesse et d'économie que, sur un budget annuel de moins de quatre-vingts millions, ils trouvaient encore le moyen de faire, bon an mal an, sept cent mille francs d'économies et de constituer ainsi un fonds de réserve de plus de cinq millions.

Il y avait beau temps, hélas ! que ce fonds de réserve était dissipé.

On ne vivait plus que d'expédients, au jour le jour, et le désordre des finances facilitait tous les abus.

Mazarin, habile politique, n'était point, tant s'en faut, un ministre économe.

Il ne s'embarrassait pas des questions d'argent ; mais il lui en fallait sans cesse.

C'était un gouffre dont toute l'activité du surintendant Foucquet n'arrivait pas à combler les impérieuses demandes, encore qu'il eût déjà, pour le faire, dû entamer à l'avance les revenus des années à venir.

Les impôts, à cette époque, étaient, en général, affermés; c'est-à-dire qu'ils étaient perçus, à l'entreprise, par des fermiers qui obtenaient ce droit aux enchères, moyennant une redevance annuelle qu'ils s'engageaient à verser à l'État.

Quant aux emprunts, ils ne se faisaient pas, comme aujourd'hui, sous forme de souscriptions publiques ;

n8 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

mais des prêts plus ou moins considérables étaient consentis au roi ou au surintendant par les financiers opulents de l'époque pour une durée plus ou moins longue et à un taux d'intérêt en général assez élevé.

Le surintendant chargé des recettes se trouvait donc en rapports constants avec les traitants.

Et comme le crédit était fort ébranlé par les guerres et toutes les secousses de la Fronde, il avait souvent beaucoup de peine à trouver des prêteurs.

Foucquet, qui avait de la fortune, personnellement et de par sa femme, fut donc amené à plusieurs reprises, devant les exigences constantes de Mazarin, à prêter luimême et à faire ainsi d'importantes avances à l'Etat sur ses deniers personnels. .

Mais, par là, il se trouvait dangereusement tenté de. faire fusionner les deux comptes, et naturellement pas à son désavantage.

Mazarin, d'ailleurs, il faut bien le dire, lui donnait, à cet égard, le plus déplorable exemple.

Cet Italien, artiste et cupide, qui aimait les livres, les tableaux, les tapisseries et toutes les belles^ choses, avait réuni, dans son palais, avec une bibliothèque incomparable, une collection d'objets d'art vraiment digne d'un musée, et qui représentait une fortune.

Cependant la sienne, bien loin de s'en trouver diminuée, s'était, tout au contraire, accrue si rapidement qu'elle atteignait, en 1658, d'après l'état qu'en dressait alors son intendant particulier, le sieur Colbert, plus de huit millions de livres, soit environ quarante millions de francs aujourd'hui.

Avec un tel maître et toutes les tentations d'un pouvoir

sans contrôle, toutes les facilités qu'offraient pour lui les corruptions auxquelles se prêtaient si volontiers les traitants, toutes les occasions d'abus et de malversations qui se présentaient chaque jour, Foucquet eût été fort vertueux de "rester intègre.

Or, il n'était ni

vertueux, ni intègre.

Il avait, lui aussi,

un amour immodéré

des belles choses,

un désir insensé de

paraître et d'éblouir

par son faste, auquel

il ne savait pas

résister et qui l'entraînait fort loin.

Ajoutez-y un orgueil fou qui le

portait à pensionner

magnifiquement de

nombreux artistes

et à tenir toujours

table ouverte. « On

était le pensionnaire

de Foucquet sitôt qu'on voulait l'être », a dit Bussy-

Rabutin.

Enfin, il faut encore mentionner le jeu, auquel il s'adonnait avec passion, et aussi ses innombrables succès féminins, qu'il savait reconnaître avec une générosité de grand seigneur.

LE CARDINAL MAZARIN EN l66l

D'après Mignard.

Jamais surintendant ne connut de cruelles,

a pu écrire Boileau.

Tout cela entamait trop largement la fortune, pourtant considérable, de Nicolas Foucquet, pour qu'il ne fût pas tenté de réparer ces brèches par les moyens illicites qui s'offraient si facilement à lui.

Mazarin, qui avait besoin de lui parce qu'il était fort habile à trouver de l'argent, fermait d'autant plus volontiers les yeux qu'il avait besoin lui-même qu'on ne les ouvrît pas trop sur son propre compte.

S'il ne lui eût pas été bien difficile, sans doute, de prendre plus d'une fois son surintendant en faute, il se gardait bien de le faire, ne pouvant se dissimuler que Foucquet, renseigné comme il l'était, aurait eu trop beau jeu de lui répondre.

Colbert, pourtant, incitait de toutes ses forces le cardinal à sévir.

Il lui écrivait, dans un rapport au début de 1659 :

«Les finances auraient bon besoin d'une chambre de justice. »

Le cardinal biffa cette phrase et ne répondit pas. Mais Colbert ne se rebuta point.

En septembre 1659, il renouvela ses attaques et résolut de frapper un grand coup.

Mazarin était à Saint- Jean-de-Luz.

Foucquet, dont le crédit semblait quelque peu ébranlé à cette époque, décida brusquement d'y partir afin d'aller dissiper, dans l'esprit du cardinal, les sourdes préventions qu'il sentait contre lui.

Il se mit donc en route le 28 septembre et marcha bon train.

Quatre jours après, il arrivait à Bordeaux où il s'arrêta quelque peu.

Or, Colbert venait justement de terminer un grand rapport pour Mazarin sur le désordre des finances et les malversations de Foucquet.

« Si on bannit Tordre, assurément c'est pour profiter du désordre ». y disait-il.

Il y prouvait, par les dépenses insensées du surintendant, qu'il devait nécessairement trouver dans le maniement des deniers de l'État des gains énormes et frauduleux. Et Colbert montrait, par quelques exemples récents, le mécanisme des fraudes auxquelles devait se livrer le plus habituellement Foucquet.

Il proposait, en conséquence, la formation d'une chambre de justice pour juger Nicolas Foucquet.

Mais, disait-il en terminant, « il faut tenir cette pensée extraordinairement secrète ; autrement, le coupable brûlera et anéantira tous ses papiers ».

Ge long rapport fut confié à la poste. Mais Colbert avait compté sans les indiscrétions de celle-ci et il avait oublié que le surintendant était, en même temps, grand maître des Postes.

Le lendemain de son arrivée à Bordeaux, le maître des Postes remettait, entre les mains de Foucquet, le volumineux rapport de son rival.

Foucquet le montra à son commis Gourville qui était avec lui, et tous deux se mettaient aussitôt en devoir d'en prendre copie, l'un copiant à droite pendant que l'autre copiait à gauche, afin d'en avoir plus vite fini, car il fallait rendre le pli à la poste sans tarder.

Puis le rapport, soigneusement recacheté, continua

sa route, et le surintendant le suivit à vingt-quatre heures d'intervalle.

Lorsque Foucquet arriva chez Mazarin, il put à peine réprimer un sourire en voyant le cardinal dissimuler précipitamment, sous d'autres papiers, le volumineux rapport dont il achevait seulement la lecture.

Foucquet prit alors, très audacieusement, l'offensive. Il se plaignit amèrement et violemment qu'on ruinât son crédit en annonçant partout sa sortie des finances.

Il ne se faisait point d'illusions, disait-il, sur l'hostilité de Colbert à son égard. Il savait de bonne source qu'il travaillait à préparer sa perte avec ses ennemis en ce moment même.

Il en avait assez !

Il était tout prêt à rendre sa charge s'il n'avait plus la confiance de Mazarin. Mais que son Ëminence voulût bien le dire nettement.

Son Ëminence, pour Je moment, restait interdite de l'aplomb de Foucquet, et tout interloquée de cette offensive brusquée à laquelle elle était si loin de s'attendre et qui tombait tellement à point... Elle protesta donc qu'elle n'avait connaissance de rien de semblable, que Foucquet se trompait certainement ; et elle parla tant et si bien qu'elle l'eût assurément convaincu de la parfaite innocence de Colbert, si le surintendant n'avait eu précisément dans sa poche, avec la copie du rapport, de trop bonnes raisons de rester persuadé du contraire.

L'entrevue avec Mazarin se termina donc dans les meilleurs termes, au moins en apparence.

Le cardinal avait besoin d'argent, et le surintendant lui apportait justement cinquante mille écus.

Mais, de retour à Paris, Foucquet, qui venait d'avoir la preuve flagrante de la duplicité de Mazarin, jugea qu'il était prudent de pourvoir à sa sûreté, au cas où l'ondoyant cardinal se fût décidé à sévir.

Il reprit et remit au point un plan de défense qu'il avait ébauché deux ans auparavant.

Il énumérait, dans ce plan, les amis sur lesquels il pensait pouvoir compter en cas de disgrâce, et il assignait à chacun d'eux un poste. C'était son Rubicon !

Il avait fait fortifier Belle-Isle qui lui appartenait, et il devait s'y réfugier au cas où l'on eût prétendu l'arrêter. Cependant ses appréhensions ne se réalisèrent pas à ce moment, et ces précautions imprudentes qu'il prenait pour sa- sûreté devaient, tout au contraire, se retourner plus tard contre celui-là même qui prétendait alors les faire servir à sa sauvegarde.

Foucquet conserva sa place et toute sa puissance jusqu'à la mort de Mazarin.

Mais celui-ci, qui n'avait point osé l'attaquer en face, de son vivant, lui décocha, à son lit de mort, la flèche du

Parthe.

Il fit appeler le jeune roi Louis XIV et l'édifia pleinement sur le compte de Foucquet. Il lui recommanda, toutefois, d'en user avec de grandes précautions contre lui, car il le tenait pour très redoutable et le croyait fort capable, avec les appuis dont il pouvait disposer, de lui créer de sérieuses difficultés.

En même temps, il lui léguait Colbert comme un serviteur incomparable en qui il pouvait avoir toute confiance.

Louis XIV avait alors vingt-trois ans à peine. Mazarin

lui laissait, en mourant, une situation trop complexe et trop troublée pour que le jeune roi négligeât de conserver d'abord auprès de lui un ministre aussi précieux par sa connaissance des affaires que l'était Nicolas Foucquet.

Il voulait être sûr de pouvoir le remplacer avant de l'exécuter.

Il réunit donc aussitôt son Conseil des ministres et fixa l'ordre du travail.

Tous les matins, de neuf heures à onze heures, Conseil secret. Les après-midi seraient consacrées aux finances.

Foucquet ne quittait plus le roi puisqu'il était tous les matins du Conseil secret et passait encore ses après-midi avec Louis XIV.

Sa situation semblait plus forte que jamais, et même le roi étendit encore ses attributions en le chargeant de négociations confidentielles : en Pologne, pour régler la succession de Stanislas ; en Hollande, pour conclure un traité de commerce, et en Angleterre, où il s'agissait de décider le roi Charles II à épouser une princesse de Portugal, afin de s'en faire ainsi, par une communauté d'intérêts, un allié naturel contre les menées de l'Espagne.

Le surintendant s'acquitta fort habilement de sa tâche diplomatique, nouvelle pour lui, et le roi lui en exprima sa satisfaction.

Pourtant il semblait ne pas avoir oublié l'avertissement du cardinal, puisqu'il donnait à Colbert le contrôle des recettes et dépenses.

Colbert devait ainsi tenir, jour par jour, un registre des recettes effectives et de leur emploi.

C'était donc un œil, redoutable par sa clairvoyance, braqué à demeure sur la comptabilité du surintendant.

Foucquet sentit le danger et jugea prudent, selon sa coutume, de prendre les devants.

Il alla donc trouver le roi et lui fit une sorte de confession sur ses erreurs passées.

Il les expliqua par lesabustraditionnels et le désordre qui, du temps de Mazarin, et par la force des choses, en une époque troublée, s'étaient introduits dans les finances. Le cardinal, déclara-t-il, ne l'avait pas ignoré.

Mais,désormais,rien ne se ferait plus que régulièrement et par ordre du prince.

Louis XIV écouta, et se déclara satisfait de ces louables intentions pour l'avenir.

Mais il semble que, pleinement rassuré par cette sorte d'absolution tacite, le surintendant n'ait pas tardé à se relâcher de sa prudence pour retomber dans les mêmes errements.

Il faut reconnaître qu'il était trop bien parti, du temps du cardinal, pour pouvoir brusquement arrêter les frais. Il a écrit lui-même dans ses défenses :

LOUIS XIV EN l66l

par R. Nanteuil.

« J'ai fait le dessein plus grand que je n'avais eu l'intention d'abord ; ceux dont je me suis servi l'ont encore poussé plus loin que je ne voulais, et, quand la chose a été bien avancée, je n'ai pas pu faire des pas en arrière. »

Jugez-en plutôt.

Il avait acheté à Paris, en 1658, rue Saint-Honoré, une maison qui lui avait coûté trois cent mille livres.

Presque aussitôt après, et pour se rapprocher du cardinal Mazarin, il achetait l'Hôtel d'Ëmeri, avec de vastes jardins, rue Croix-des-Petits-Champs, pour trois cent soixante-dix mille livres.

Naturellement, il y fit faire de nombreuses améliorations, fort coûteuses, bien qu'il n'y dût guère habiter.

Il demeurait, en effet, presque toute l'année à Saint- Mandé, où il avait acquis un important domaine, non sans y faire, bien entendu, quelques aménagements.

C'est ainsi qu'il avait fait, à grands frais, combler une vallée qui le gênait, pour tirer au cordeau les allées de son parc à la française.

Il y avait fait venir des orangers, des plantes rares et des arbres exotiques.

Il avait fait agrandir la maison et y avait ajouté une grande galerie, qu'ornaient de nombreuses statues et même des sarcophages qu'il avait « non sans travail et quelques frais », nous dit La Fontaine, fait venir du fond de l'Egypte.

Dans cette galerie se trouvait aussi une superbe bibliothèque de plus de trente mille volumes.

I^e tout ne lui avait guère coûté que sept à huit cent mille livres.

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Belle-Isle, avec les fortifications qu'il y avait fait faire, et où il avait employé jusqu'à quinze cents ouvriers, le port qu'il y avait fait aménager et les dépenses qu'il avait faites pour encourager le développement de la pêche à la sardine, ne lui avait coûté guère plus de deux à trois millions, ce qui n'est vraiment pas excessif.

Mais sa grande source de dépenses et, il faut bien le reconnaître aussi, son chef-d'œuvre, c'est le château de

Vaux.

C'est en 1656 qu'il avait entrepris la construction et l'aménagement de Vaux qu'il possédait depuis quelques années déjà.

Foucquet avait su mettre la main sur trois artistes incomparables qui se complétaient à merveille et qui, sous sa direction et guidés par son goût très sûr, devaient réaliser, chacun dans sa partie, des œuvres qui furent, à l'époque, de véritables révélations.

Son architecte était Le Vau, secondé, pour la décoration, par le peintre Le Brun, et Foucquet leur avait adjoint, pour tracer le dessin du parc, le génial jardinier Le Nôtre

Le Nôtre n'avait pas encore eu l'occasion de réalise:

ser

ses conceptions.

Il eut tout loisir de le faire à Vaux. Il y pouvait tailler à son gré, à même la nature, dans une matière riche et avec une main-d'œuvre et des ressources qu'on ne lui marchandait pas.

Aussi donna-t-il toute sa mesure.

Tous ces effets esthétiques que peut donner, dans une élégante et majestueuse symétrie, un savant aménagement de plans successifs, agrémentés de bosquets géométriques, de bassins où" se mirent les nuages et de bouquets d'arbres

disposés suivant les lois de la plus harmonieuse perspective, il les y réalisa avec une perfection . îamais atteinte jusque-là.

Une petite rivière passait par là. On la détourna de son cours, on la capta, on la fit disparaître sous terre, dans d'innombrables tuyaux de plomb venus d'Angleterre pour la faire surgir un peu plus loin, ici en un vaste et calme étang, là en cascades bruyantes ou en ruisseaux murmurant sous les arbres, plus loin encore, en fontaines gracieuses ou en savants jets d'eau retombant en gerbes écumantes dans d'admirables bassins de marbre, ornés de vasques et de divinités antiques.

Des statues que Le Brun rapportait d'Italie peuplaient les bosquets ou dansaient sur les pelouses.

Toute une mythologie de bronze ou de marbre surgissait au détour des allées pour le plaisir des yeux.

Vraiment, ce nouveau riche méritait bien des circonstances atténuantes.

Le château, de la plus pure architecture xVne siècle, merveille de lignes et de proportions, dominait avec majesté l'ensemble de ce beau domaine.

La décoration intérieure était à l'unisson du reste.

Elle réunissait, avec de superbes peintures dues au pinceau de Le Brun, des tapisseries de haute lice dont une manufacture avait été installée tout exprès non loin de là, au Maincy.

L'ensemble ne coûtait pas moins de quinze cent mille livres, soit entre sept et huit millions de francs, au surintendant.

Son maître d'hôtel n'était autre que le célèbre Vatel, qui ne voulut pas survivre à une défaite culinaire !

Sa table, avec les réceptions et les fêtes qu'il donnait sans cesse, revenait à plus de dix mille livres par mois au surintendant.

Ajoutez à cela quelques intrigues galantes qui faisaient scandale, notamment avec Mlle de Menneville, demoiselle d'honneur de la reine. Enfin, la maladresse insigne du surintendant, faisant offrir une pension à Mlle de La Vallière pour s'attirer ses bonnes grâces et ne suscitant que son juste courroux.

Et vous comprendrez que l'on ait commencé à trouver à la Cour que, vraiment, Nicolas Foucquet exagérait et qu'on ait pu dire de lui :

« Il serait parfait..., si on pouvait lui ôter de la tête les bâtiments et les femmes. »

Colbert, d'ailleurs, dans son poste d'observation, ne perdait pas son temps.

Chaque jour, Foucquet présentait au roi des états où figuraient des dépenses, en partie majorées, à côté de recettes en partie dissimulées.

Chaque nuit, Colbert, par un labeur de bénédictin, arrivait à reconstituer les vrais chiffres, désabusait le roi et achevait ainsi de l'édifier sur l'honnêteté de son surintendant.

Ce jeu dangereux devait rapidement lasser la patience d'un monarque aussi autoritaire que Louis XIV.

La perte de Foucquet fut résolue.

Mais il fallait patienter encore, malgré l'impatience bouillonnante du jeune prince»

Foucquet, procureur général, ne pouvait être jugé que par le Parlement.

Or, il y comptait tellement d'amis, son influence y était si grande, que c'était courir à un échec retentissant, et presque inévitable, que de le faire comparaître en accusé devant cette juridiction, où il avait si longtemps tenu le rôle d'accusateur.

Il fallait donc l'amener à vendre sa charge de procureur général et l'y amener de bonne grâce.

Quel autre moyen pour cela que de faire luire à ses yeux une espérance plus belle?

Colbert s'y employa.

Il fit habilement répandre le bruit que le chancelier Séguier, fort âgé, songeait à prendre sa retraite et que son successeur désigné ne serait autre que Foucquet.

Celui-ci était trop ambitieux pour ne point tomber dans ce piège qui flattait si bien son idée fixe : « Quo non ascendant ? »

Et pour que ses fonctions de procureur général, incompatibles avec celles de chancelier, ne constituassent point un obstacle, le moment venu, il s'empressa de les résilier.

Cependant il restait une dernière raison d'attendre. Une grande fête devait, en effet, avoir lieu à Vaux quelques jours plus tard, où le roi était invité, et qu'il n'avait pu se dispenser d'accepter pour ne pas éveiller les soupçons du surintendant.

Louis XIV avait bien songé, d'abord, tant était grande son exaspération, à faire arrêter Nicolas Foucquet au cours même de la fête que celui-ci donnait en son honneur.

Mais Anne d'Autriche avait réussi à dissuader son fils d'un geste qui heurtait aussi fâcheusement les lois de la bienséance et de l'hospitalité.

Rongeant son frein, le jeune monarque s'était rendu à

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ces raisons de convenance et il avait différé encore l'ordre d'arrestation qu'il s'apprêtait à lancer.

La fête eut donc lieu à Vaux, le 17 août 1661. L'éclat et la magnificence en dépassèrent tout ce qu'on pouvait imaginer.

Le roi, la reine mère, Madame, étaient venus en carrosse de Fontainebleau, escortés par les gardes françaises, tambour battant.

On commença par la visite du parc, où l'on admira fort les grandes eaux.

Le souper fut extraordinaire : Vatel s'était surpassé ! Quatre-vingts tables étaient dressées, couvertes de nappes d'une finesse inouïe.

Cinq cents douzaines d'assiettes d'argent, trente-six douzaines de plats, un service d'or massif dont le sucrier — d'un travail admirable — et les trente- six douzaines d'assiettes firent scandale, parce que le roi n'en avait pas de semblables, vous donneront une faible idée du luxe déployé.

Après le souper, ce fut la comédie dans le parc. On jouait Les Fâcheux, de Molière, co#mposés tout exprès et où l'auteur lui-même paraissait en scène.

Mais plutôt que de vous raconter moi-même cette fête unique, ne vaut-il pas mieux que je donne la parole à La Fontaine, puisque nous avons la bonne fortune d'avoir tout le récit détaillé de cette journée sous sa plume inimitable ?

Écoutez plutôt :

LE PROCÈS DE NICOLAS FOUCQIÀt 133

Lettre de La Fontaine a M. de Maucroix. Relation d'une fête donnée a Vaux.

22 août 1661.

« Je ne t'entretiendrai, pour ce coup-ci, que de ce qui regarde M. le surintendant ; non que je m'engage à t 'envoyer des relations de tout ce qui lui arrivera de remarquable : l'entreprise serait trop grande et, en ce cas-là, je le supplierais très humblement de se donner quelquefois la peine de faire des choses qui ne méritassent point que l'on en parlât, afin que j'eusse le loisir de me reposer.

« Mais je crois qu'il y serait aussi empêché que je le suis à présent. On dirait que la Renommée n'est faite que pour lui seul, tant il lui donne d'affaires tout à la fois. Bien en prend à cette déesse de ce qu'elle est née avec cent bouches ; encore n'en a-t-elle pas la moitié de ce qu'il faudrait pour célébrer dignement un si grand héros, et je crois que, quand elle en aurait mille, il trouverait de quoi les occuper toutes.

« Je te conterai donc ce qui s'est passé à Vaux le 17 de ce mois. Le roi, la reine mère, Monsieur, Madame, quantité de princes et de seigneurs s'y trouvèrent. Il y eut un souper magnifique, une excellente comédie, un ballet fort divertissant et un feu (1) qui ne devait rien à celui qu'on fit pour l'entrée (2).

Tous les sens furent enchantés, Et le régal eut des beautés Dignes du lieu, dignes du maître Et dignes de leurs Majestés, Si quelque chose pouvait l'être.

(1) Feu d'artifice.

(2) L'entrée de la reine dans Paris, le 26 août 166Q.

« On commença par la promenade. Toute la Cour regarda les eaux avec un grand plaisir. Jamais Vaux ne sera plus beau qu'il le fut cette soirée-là. Il y eut grande contestation entre la Cascade, la Gerbe d'Eau, la Fontaine de la Couronne et les Animaux, à qui plairait davantage.

« Ensuite de la promenade, on alla souper ; la délicatesse et la rareté des mets furent grandes, mais la grâce avec laquelle M. le surintendant et Mme la surintendante firent les honneurs de leur maison le fut encore davantage.

« Le souper fini, la comédie eut son tour. On avait dressé le théâtre en bas de l'allée des Sapins :

En cet endroit qui n'est pas le moins beau De ceux qu'enferme un lieu si délectable. Au pied de ces sapins et sous la grille d'eau.

Parmi la fraîcheur agréable Des fontaines, des bois, de l'ombre et des zéphyrs,

Furent préparés les plaisirs

Que l'on goûta cette soirée.

De feuillages touffus, la scène était parée

Et de cent flambeaux éclairée.

Le ciel en fut jaloux î Enfin, figure-toi

Que, lorsqu'on eut tiré les toiles, Tout combattit à Vaux pour le plaisir du roi : La musique, les eaux, les lustres, les étoiles.

« Les décorations furent magnifiques et cela ne se passa pas sans musique.

On vit des rocs s'ouvrir, des termes se mouvoir, Et sur son piédestal tourner mainte figure.

Deux enchanteurs pleins de savoir

Firent tant par leur imposture

Qu'on crut qu'ils avaient le pouvoir

De commander à la Nature :

L'un de ces enchanteurs est le sieur Torelli, Magicien expert et faiseur de miracles ;

Et l'autre, c'est Le Brun, par qui Vaux embelli Présente aux regardants mille rares spectacles.

D'abord, aux yeux de l'assemblée

Parut un rocher si bien fait

Qu'on le crut rocher, en effet.

Mais, insensiblement, se changeant en coquille Il en sortit une nymphe gentille

Qui ressemblait à la Béjart,

Nymphe excellente dans son art

Et que pas une ne surpasse.

Aussi récita-t-elle, avec beaucoup de grâce, Un prologue, estimé l'un des plus accomplis

Qu'en ce genre on pût écrire.

Et plus beau que je ne dis

Ou bien que je n'ose dire,

Car il est de la façon De notre ami Péllisson.

Aussi, bien que je l'admire Je m'en tairai puisqu'il n'est pas permis De louer ses amis !

(( Dans ce prologue, la Béjart, qui représente la Nymphe de la fontaine où se passe cette action, commande aux divinités qui lui sont soumises de sortir des marbres qui les enferment et de contribuer de tout leur pouvoir au divertissement de Sa Majesté.

«Aussitôt, les termes et les statues qui font partie de l'ornement du théâtre se meuvent, et il en sort, je ne sais comment, des faunes et des bacchantes qui font l'une des entrées du ballet. C'est une fort plaisante chose que de voir accoucher un terme et danser l'enfant en venant au monde.

« Tout cela fait place à la comédie, dont le sujet est un homme, arrêté par toutes sortes de gens, sur le point d'aller à une assignation amoureuse.

C'est un ouvrage de Molière :

Cet écrivain, par sa manière.

Charme à présent toute la Cour, etc..

« On avait accommodé le ballet à la ccmédie autant qu'il était possible, et tous les danseurs y représentaient des fâcheux de plusieurs manières : en quoi ils ne parurent nullement fâcheux à notre égard. Au contraire, on les

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