‹ Les grands procès de l'histoire (volume 2)Chapitre 20 sur 39 · SCÈNE D'UNE REPRÉSENTATION DONNÉE AU CHATEAU DE VAUX · texte numérisé non relu

SCÈNE D'UNE REPRÉSENTATION DONNÉE AU CHATEAU DE VAUX

D'après une estampe de l'époque.

trouva fort divertissants et ils se retirèrent trop tôt au gré de la compagnie.

« Dès que ce plaisir fut cessé, on courut à celui du feu.

Je voudrais bien t'écrire en vers

Tous les artifices divers

De ce feu le plus beau du monde

Et son combat avecque l'onde Et le plaisir des assistants.

Figure-toi qu'en même temps On vit partir mille fusées.

Qui, par des routes embrasées, Se firent toutes dans les airs Un chemin tout rempli d'éclairs Chassant la nuit, brisant ses voiles.

As-tu vu tomber des étoiles ?

Tel est le sillon enflammé Ou le trait qui lors, est formé.

De ces colonnes embrasées Il renaissait d'autres fusées Ou d'autres formes de pétard, Ou quelque autre effet de cet art.

, Au bruit de ce feu, succéda celui des tambours^car le roi, voulant s'en retourner à Fontainebleau cette même nuit, 'les mousquetaires étaient commandés. On retourna donc au château où la collation était préparée. Pendant le chemin, tandis qu'on s'entretenait de ces choses et lorsqu'on ne s'attendait plus à rien, on vit, en un moment, le ciel obscurci d'une épouvantable nuée de fusées et de serpentaux. Faut-il dire obscurci ou éclairé? Cela partait de la lanterne du dôme ; ce fut en cet endroit que la nuée creva d'abord. f .

« On crut que tous les astres, grands et petits, étaient descendus en terre afin de rendre hommage à Madame.

« La catastrophe de ce fracas fut la perte de deux chevaux :

Ces chevaux qui, jadis, un carrosse tirèrent Et tirent maintenant la barque de Caron, Dans les fossés de Vaux tombèrent Et puis de là dans l'Achéron !

« Ils étaient attelés à l'un des carrosses de la reine, et,

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s'étant cabrés à cause du feu et du bruit, il fut impossible de les retenir. Je ne croyais pas que cette relation dût avoir une fin si tragique et si pitoyable.

« Adieu ! charge ta mémoire de toutes ces belles choses, que tu verras au lieu où tu es.

« La Fontaine. »

Dans un de ses romans, le génial conteur, Alexandre Dumas père, a inventé une scène curieuse dans laquelle Foucquet aurait cherché à faire disparaître Louis XIV et à le remplacer par son frère utérin, devenu depuis l'Homme au Masque de Fer... C'est une légende amusante. Revenons à l'Histoire.

N'y a-t-il point comme une sorte d'ironie poignante dans l'apothéose lumineuse de cette fête qui semblait consacrer à jamais, aux yeux éblouis de tous, la faveur et la puissance du surintendant et qui devait, en réalité, précéder de si peu sa disgrâce et sa perte, déjà résolues dans l'esprit du roi?

Et quel symbole de la destinée de Nicolas Foucquet que ce bouquet de feu d'artifice illuminant un instant la nuit de sa splendeur, pour retomber aussitôt dans le néant !

Le lendemain, tout le monde disait :

— Foucquet va être premier ministre !

Moins de trois semaines plus tard, il était en prison.

Par les précautions extraordinaires dont elle fut entourée, par le mystère impénétrable qui y présida, son arrestation ressemble plus à un coup d'État qu'au prélude ordinaire d'un procès criminel.

Il faut avouer qu'elle tenait un peu à la fois de l'un et de l'autre.

On conçoit mal, aujourd'hui, quelle puissance redoutable représentait un homme comme le surintendant Foucquet.

Mais n'oublions pas qu'à cette époque, les troubles et les insurrections de la Fronde des princes étaient encore présents à tous les esprits.

Nous comprendrons mieux qu'un roi de vingt-trois ans, qui, depuis moins de six mois, tenait dans ses mains novices les rênes du pouvoir, ait pu, à bon droit, redouter les difficultés et les dangers que la révolte ouverte d'un ministre aussi influent que Foucquet n'eût pas manqué de lui susciter.

Louis XIV nous a, d'ailleurs, dépeint lui-même ses sentiments à l'égard de Foucquet dans une page curieuse, où vous allez voir que le roi semble bien avoir été convaincu que Foucquet cherchait à devenir peu à peu, et à son détriment, « l'arbitre souverain de l'Etat ».

« La vue des vastes établissements que cet homme avait projetés et les insolentes acquisitions qu'il avait faites ne pouvaient manquer de convaincre mon esprit du dérèglement de son ambition, et la calamité générale de tous mes peuples sollicitait sans cesse justice contre lui.

« Mais ce qui le rendait plus coupable envers moi était que, bien loin de profiter de la bonté que je lui avais témoignée en le retenant dans mes conseils, il en avait pris une nouvelle espérance de me tromper, et, bien loin d'en devenir plus sage, tâchait seulement d'en devenir plus adroit.

« Mais, quelque artifice qu'il pût pratiquer, je ne fus

pas longtemps sans reconnaître sa mauvaise foi, car il ne pouvait s'empêcher de continuer ses dépenses excessives, de fortifier des places, d'orner des palais, de former des cabales et de mettre sous le nom de ses amis des charges importantes, qu'il leur achetait à mes dépens dans l'espoir de se rendre bientôt l'arbitre souverain de l'État. ))

Foucquet était donc jugé et condamné déjà dans l'esprit du roi. Mais il fallait faire ratifier et sanctionner cette sentence par un tribunal, et ce n'était pas chose aussi aisée qu'il semblerait.

C'était à la fin d'août 1661, quelques jours après la fête de Vaux.

Le roi avait décidé avec Colbert, mais sans en souffler mot à personne d'autre, que l'arrestation de Foucquet aurait lieu à Nantes, où tous les ministres et lui-même devaient se rendre pour la tenue des Etats de Bretagne.

Colbert, Foucquet, Brienne, Lionne, Le Tellier, d'autres encore, quittèrent Paris le 28 août par la poste.

Mais pour se délasser de la voiture, un peu après Orléans, ils prirent des bateaux pour descendre la Loire jusqu'à Nantes.

Car il y avait alors un service de batellerie des plus actifs sur la Basse-Loire.

C'étaient des sortes de chalands, surmontés de cabanes divisées en plusieurs chambres, avec cuisine, bien installées et confortables, et où l'on voyageait plus agréablement, presque aussi vite et d'une manière bien moins fatigante qu'en voiture.

On les appellerait, aujourd'hui, des house-boats : on les nommait alors, tout simplement, des cabanes de Loire,

La cabane de Colbert luttait de vitesse avec celle du surintendant.

En les voyant passer, Brienne, qui se rendait aussi à Nantes dans une cabane plus paisible, ne put s'empêcher de dire, au spectacle de cette ardente rivalité :

— L'un des deux fera naufrage à Nantes.

Le roi, lui, n'était parti qu'après eux, à cheval, de Fontainebleau.

La première journée, il couchait à Blois. Le second soir, il était à Ancenis.

Le troisième jour, il parvenait à Nantes, ayant abattu ses quatre-vingt-dix lieues en deux jours et demi, ce qui, à l'époque, était une performance remarquable.

Le soir même, il travaillait avec Colbert à régler minutieusement les derniers détails de l'arrestation.

Le sous-lieutenant d'Artagnan, de la compagnie des mousquetaires gris, reçut mission d'y procéder. On lui remit l'ordre écrit le dimanche 4 septembre.

Le lendemain, de cinq à six heures du matin, il devait y avoir Conseil des ministres chez le roi, qui désirait être libre de bonne heure pour pouvoir aller à la chasse.

Il fut entendu que l'arrestation aurait lieu à l'issue de ce Conseil, et d'Artagnan prit ses dispositions en conséquence.

Le lendemain matin, vers six heures, le Conseil terminé, Le Tellier, Lionne, Colbert, sortirent les premiers.

Louis XIV retint un instant Foucquet sous un prétexte quelconque, en réalité pour s'assurer, d'un coup d'œil jeté par la fenêtre, dans la cour, que d'Artagnan et ses mousquetaires étaient prêts et à leur poste.

Foucquet prit congé à son tour et descendit l'escalier

sur les marches duquel l'attendaient, comme toujours, de nombreux solliciteurs qui le harcelaient.

Il monta en chaise à porteurs pour rentrer chez lui. Arrivé sur la place de la Cathédrale, d'Artagnan le rejoignit, mit pied à terre, ôta son chapeau et, lui tendant l'ordre d'arrestation signé du roi, lui fit connaître qu'il avait mission d'y procéder.

Foucquet lut l'ordre sans rien dire, devint tour à tour très pâle et très rouge, puis, sans manifester autrement l'émotion qui l'agitait, se borna à demander que son arrestation se fît sans éclat.

Mis en sûreté dans une maison voisine, il fut fouillé par d'Artagnan qui saisit ses papiers.

Puis on lui servit un bouillon que Colbert avait eu — admirez sa prévoyance • — ■ la délicate pensée et l'extraordinaire présence d'esprit de commander la veille.

Le prisonnier monta alors dans un carrosse du roi, et, sous bonne escorte, il gagna, par étapes, Angers, qui devait être sa première prison.

Remarquable exemple de la lâcheté des foules : tous s'écartèrent, sur son chemin, de cet homme, la veille encore adulé de tous, mais que venait de frapper la foudre royale. Sur son passage ce ne sont qu'injures et invectives, alors que, si peu de jours auparavant, les délégations officielles venaient, à chaque ville, lui présenter leurs hommages.

A Angers, les habitants, ameutés, crient à d'Artagnan :

— Ne craignez pas qu'il sorte. Si nous l'avions entre nos mains, nous le pendrions nous-mêmes.

Ainsi la clameur populaire rejoignait déjà la voix irritée

du roi pour réclamer le châtiment exemplaire du surintendant coupable.

Le 7 septembre, le courrier Saint- Maury arrivait à la Cour annoncer l'arrestation de Foucquet et donner ordre d'apposer les scellés.

C'est le chancelier Séguier qui procéda lui-même à cette opération à l'hôtel de la surintendance, à Fontainebleau.

On y procédait, en mêmetempSjàVaux, à Saint-Mandé, à Paris, chez les commis de Foucquet, chez les trésoriers généraux. Tout était prévu.

A la surintendance,Séguier, exhalant sa haine contre Foucquet, qui avait cherché à obtenir sa place, s'écria en se retirant :

— Foucquet voulait les sceaux : il les a !

Et l'on applaudit fort à ce mot d'esprit.

Le roi, vous le savez, ne voulait pas du Parlement pour juger le surintendant.

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