LETTRE-PREFACE
13 novembre 1921,
Mon cher ami,
wnnes
aux ons
Je sais gré à ton éditeur de m' 'avoir communiqué les b feuilles de ton prochain livre, mais je n'ai pas pu me ré soudre, malgré son vif désir, à joindre une préface c épreuves que je lui ai retournées. Quoique mes occupati m'en eussent rendu la rédaction difficile, la vraie raison de mon refus est d'un autre ordre, et je t'en dois l'aveu. Une préface est une présentation: or, aucun homme n'a moins que toi besoin d'être présenté. Ton nom a ce rare privilège d'être connu a la fois de la foule et des délicats : ses quatre syllabes, fermes et rapides, évoquent des procès célèbres, des plaidoiries retentissantes, un bâtonnat glorieux, la splendeur d'un riche talent et la générosité d'un grand cœur. A quoi donc une préface aurait- elle pu servir? Je lui préfère une lettre: elle ne t' arrivera d'ailleurs qu'au moment où tu ne pourras pas en décliner les éloges, puisque les lenteurs régulières de la poste auront pour complice la hâte exceptionnelle de l'impression.
Ces Grands Procès de l'Histoire ont trouvé en toi un avocat digne de leur célébrité. J'en ai goûté la variété. Comme Us ne sont ni du même temps, ni du même pays, il y avait une sorte de gageure à les traduire devant la même barre, mais cette gageure, tu l'as gagnée, de langue et de main
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de maître, avec V habileté audacieuse et souple quia fait de ta carrière une suite ininterrompue de brillants succès. J' 'avais lu, de loin en loin, et une à une, presque toutes ces études. Elles m? avaient diverti et elles m'avaient ému, mais il a fallu que je les trouve réunies sous la forme d'un livre pour en saisir le lien et pour en dégager la méthode. Tu es un improvisateur, mais a la condition d'entendre, comme le disait Mirabeau a Barnave, que pour improviser sur une question, il faut commencer par la bien savoir. V acrobatie des mots est la caricature de V éloquence. Le mot est un être vivant, mais il ne vit et il ne vaut, emprunteur et prêteur tour à tour, que par la force qu'il prend et qu'il donne a l'idée. Sans l'idée,les mots ne sont que le jeu stérile du bavardage. Les vrais orateurs, dont tu es, et avec quel éclat ! s'ils réservent pour la forme les fantaisies, les surprises et les bonheurs de l'inspiration, préparent le fond, le plan, la suite logique des arguments et des développements. Cette fois, tu as fait plus. Tu as pris le ton soigné des belles conférences et abordant l'histoire, tu l'as traitée avec les égards que V on doit à une vieille et grande dame. Elle n'a pas a se plaindre de toi, mais tu serais injuste si tu te plaignais d'elle : vous avez, fait une belle rencontre, a laquelle participe notre plaisir.
Pourtant, tu as eu un scrupule. A V occasion du procès de Marie Stuart, tu as dit : « Je n'ai pas la prétention de faire de l'histoire ». Soit, mais tu as fait de l'histoire sans prétention et cette modestie t'a réussi. Il faut être un maître dans l'art de la parole, et il faut en connaître toutes les ressources et tous les secrets, pour résumer dans une heure ou dans un chapitre, consacrés successivement a chacun d'eux, les procès de Marie Stuart, de Cinq-Mars, de Foucquet, de Camille
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Desmoulins et de Calas. Quel défilé tragique, où quatre sur cinq des personnages vont à la mort ! Tu as projeté sur tous une claire lumière, qui ?ious les rend vivants, présents, et j'aurais dit sympathiques, si je ne me rappelais que tu es sévère pour Nicolas Foucquet, le profiteur du grand siècle. Et sans doute tu n'as pas tort. Seulement je ne peux pas m* empêcher de songer à la belle plaidoirie que tu aurais prononcée — mais nous n'aurions connu de toi que ta gloire ! — si la Chambre de Justice f avait admis à sa barre pour défendre le fastueux surintendant, moins coupable peut-être devant Louis XIV pour s'être enrichi par ses malversations que pour avoir levé les yeux, avec une audace imprudente, sur Mlle de Lavallière! Tu aurais afrontê des magistrats jaloux et serviles, mais quels témoins ou quels confidents n'aurais-tu pas trouvés dans les amis de V accusé, Pellisson, Mme de Sévigné et Jean de La Fontaine ! Ce dernier, surtout. Sa fidélité fut généreuse et courageuse : elle survécut à la condamnation de son bienfaiteur et elle s'exprima, pour solliciter la pitié du roi inflexible, par des accents dont l'émotion nous pénètre encore.
La plus belle victoire est de vaincre son cœur. Oronte est à présent un objet de clémence ; S'il a cru les conseils d'une aveugle puissance, Il est assez puni par son sort rigoureux, Et c'est être innocent que d'être malheureux.
Ce dernier vers est magnifique, et sa large humanité est plutôt du siècle de Voltaire que de celui de La Fontaine, mais est-il toujours vrai que le malheur suffise à prouver l'innocence P Parmi tous tes héros, Calas seul eut la double auréole. T on impartialité la refuse aux autres et même, pour Cinq-Mars, tu plaides nettement çoufable, Tu as raison. Le
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romantisme, celui ds Marion de Lorme et celui de Cinq-Mars, prenait contre Richelieu le parti de ses victimes, mais V histoire, dont tu as réuni les preuves avec tant de force et de clarté décisives, a condamné dans les ennemis du Cardinal deux fois rouge les ennemis mêmes de la France.
Les procès de Marie Stuart et de Camille Desmoulins sont moins simples que celui de Calas, innocent, et que ceux de Foucquet et de Cinq-Mars, tous les deux coupables. Il faut, pour les juger, ce sens et cet art des nuances où tu excelles, parce que ta vie fut une longue expérience de la nature humaine. Il est rare que le bien ou que le mal soient tout entiers d'un seul côté. Ni la reine ni le tribun ne furent exempts de fautes et s'il est juste de faire honte de leur mort à leurs bourreaux, la même justice commande qu'on ne taise pas les égarements de Marie Stuart et les erreurs meurtrières de Camille Desmoulins. Après la publication des Girondins, Alexandre Dumas père, dans un mot énorme et drôle y félicitait Lamartine d'avoir élevé V histoire à la hauteur du roman. Tu n'as jamais confondu le roman et l'histoire, et les grands procès que tu évoques n'empruntent rien qu'aux faits scrupuleusement vérifiés et qu'aux documents contrôlés avec soin. Mais, après avoir raconté, tu oses conclure. La parole, vivante et vibrante, rapide et concise, est l'expression d'une conscience, libérée des préjugés ou des partis pris, qui juge avec indépendance. La pitié anime tes arrêts, mais elle ne les fausse pas. Quoi qu'en ait dit un homme d'État illustre, au temps ancien où les périls de la patrie n'avaient pas encore ouvert ses yeux à la lumière de l'Union sacrée, la Révolution française n'est pas un bloc, qu'il faut admettre ou rejeter en entier. Certes, elle eut ses heures et ses nécessités tragiques. Lu ne leur refuses pas les circonstances