LETTRE-PRÉFACE
atténuantes d'une situation exceptionnelle, mais des absolutions trop larges ressemblent presque à des complicités, et l'avenir peut être gros d'erreurs ou de crimes auxquels il ne faut pas donner l'exemple et l'excuse du passé. L'histoire, telle que tu l'as comprise, est une résurrection, mais elle est aussi une leçon.
"Ion livre plaira au public, qui s'instruira en se divertissant. J'y ai, pour ma part, trouvé un plaisir extrême. Je te flatterais comme écrivain et je te diminuerais comme orateur si je te disais qu'on ne perd rien à ne pas t' entendre. La parole est une action, que la lecture ne remplace pas. Mais, même emprisonnée dans la phrase écrite, ta parole, à toi, dont tout l'être parle, conserve une vie et un accent, une^ force et un mouvement dont le charme et l'entrain sont irrésistibles. Mes vœux sont inutiles à un succès qui est assuré. Si ancienne et si profonde que soit mon affection, sache pourtant que mes compliments doivent moins à mon amitié qu'à mon plaisir.
Vale et me ama.
Louis Barthou.
Marie Stuart, reine de France et d'Ecosse, née le 7 décembre 1542, à Linlithgow, décapitée à Fotheringhay, le 8 février 1587 !
Quel drame prodigieux évoque cette simple épitaphe ! Que d'événements, heureux ou tragiques, accumulés entre ces deux dates, pourtant si proches, de sa naissance et de sa mort !
Que d'étonnantes et invraisemblables péripéties, entre ces deux bornes extrêmes qui marquèrent le début et le terme de cette existence !
Et quelle étrange destinée, toute en contrastes violents, que celle de cette reine gracieuse, spirituelle, passionnée, parée de toutes les séductions et faite pour tous les succès de la Cour la plus brillante d'Europe, et qui passa misérablement dix-neuf de ses quarante-quatre années en prison ; qui oscilla, sans transitiorî, de la fortune la plus éclatante à la détresse la plus cruelle ; qui suscita, sur ses pas, tous les dévouements et connut toutes les trahisons ; qui inspira autant d'amours ardentes et romanesques que de haines implacables et de persécutions tenaces ; et qui, reine d'Ecosse à sept jours, reine de France à quinze ans, après avoir été, pour son peuple, un sujet de scandale par ses aventures retentissantes et le dérèglement de sa conduite, incarna pour lui la cause même de la religion opprimée, et mourut comme une
sainte, martyre de la foi catholique, la tête ignominieusement tranchée par la hache du bourreau, qui n'avait frappé jusque-là que des criminels de droit commun !
Marie Stuart !... pour moi, ce nom harmonieux et doux évoquait surtout l'image, imprécise et poétique, d'une reine aimable, malheureuse et captive ! Je croyais l'entrevoir, dans les brumes du souvenir, — et de l'Angleterre, — derrière la haute fenêtre ogivale d'un vieux manoir féodal entouré de douves aux eaux verdissantes, chantant de sa voix d'or, en s'accompagnant de la harpe ou du luth, la mélancolie de sa liberté perdue, le deuil de son amour défunt ou la nostalgie de la France lointaine !...
Hélas ! Cette vision si poétique est bien insuffisante pour faire comprendre son procès.
C'est toute l'histoire des trois royaumes d'Ecosse, de France et d'Angleterre, à l'époque de la Renaissance, au temps des dissensions religieuses entre protestants et catholiques, qui se reflète et se résume dans la vie de Marie Stuart.
Il n'a pas fallu moins de deux gros volumes au plus compendieux de ses historiens pour en retracer, à grands traits, les aspects si divers.
Je n'ai pas la prétention de faire de l'histoire. Je me contenterai de rappeler, le plus rapidement possible, les étapes successives de cette existence mouvementée afin de mieux montrer comment l'enchaînement des faits amena Marie Stuart à demander asile à sa plus impitoyable ennemie : sa cousine Elisabeth d'Angleterre, et comment, dès cet instant* il était évident
que celle-ci chercherait tous les moyens de lui ôter la vie, après avoir commencé par lui ravir la liberté.
Marie Stuart était la fille de Jacques V, roi d'Ecosse, et de Marie de Lorraine, dont le père était le premier duc de Guise.
Jacques V étant mort, subitement, sept jours après la naissance de sa fille, la couronne d'Ecosse passa sur la tête de l'enfant.
Elle fut, à un an, imprudemment promise en mariage par le régent Arran au prince de Galles Edouard.
Mais le Parlement annula cette promesse, ce qui valut à l'Ecosse une guerre avec l'Angleterre.
Celle-ci prétendait exiger que la jeune reine lui fût remise.
Avec l'aide de la France, l'Ecosse résista d'abord victorieusement. Mais on jugea, pourtant, plus prudent, pour
(Cliché Giraudon.)