COLBERT EN
D'après Nanteuil.
Il se méfiait de l'influence que l'ex-procureur général pouvait y avoir conservée.
Il décida donc la création d'une chambre de justice. Cette pratique, qui choquerait violemment aujourd'hui notre sentiment de la justice et notre souci d'impartialité, que doit sauvegarder le grand principe de la séparation des pouvoirs, n'était point, pourtant, à cette époque, considérée comme anormale.
Depuis le temps lointain où saint Louis rendait luimême la justice sous le chêne symbolique, la grande maxime : « Toute justice émane du roi » n'avait pas cessé d'avoir cours.
Dans le serment même que prêtaient les rois, cette attribution leur était formellement conservée, ainsi qu'en témoignaient ces mots :
« Je jure de garder et faire garder l'équité et miséricorde en tout jugement. »
Louis XIV pouvait donc avoir recours à ce procédé de la chambre de justice, qui avait déjà maintes fois été utilisé dans le cours de notre histoire.
D'ailleurs, cette juridiction ne devait pas juger que le seul Foucquet, mais bien tous ceux qui s'étaient rendus coupables de malversations dans les finances depuis 1635.
En fait, elle jugea également le secrétaire d'État Guénégaud, l'intendant des finances Boislève, son frère, l'évêque d'Avranches, et d'autres encore.
Il n'en reste pas moins que les membres qui devaient la composer avaient été soigneusement choisis parmi les conseillers et maîtres des requêtes considérés comme les moins favorables, voire les plus nettement hostiles à Nicolas Foucquet.
Et c'est pourquoi, comme devait le dire plus tard Voltaire, « sans être injustes, ces sortes de juridictions laissaient toujours planer un soupçon d'injustice ».
Cela, d'autant plus que le roi et Colbert cachaient moins leur façon de penser.
C'est Colbert lui-même qui activait de sa présence les perquisitions qui furent faites à tous les domiciles du surintendant, sans forme régulière et sans garanties pour l'accusé.
On découvrit, à Saint-Mandé, le plan de défense dressé par Foucquet du temps de Mazarin et dans lequel il assignait à ses amis et obligés, ou qu'il croyait tels, un poste de combat et traçait le rôle qu'il attendait de chacun d'eux.
Cette pièce, dont on parlait comme d'une conspiration contre la sûreté de l'État, et par laquelle des personnalités connues se trouvaient brusquement compromises à leur insu, causa d'abord une si vive émotion qu'on joignit aussitôt l'accusation de crime de lèse-majesté à celle de « péculat et malversations » qui pesait déjà sur Foucquet.
On découvrit également des sortes de fiches ou, plutôt, de portraits rapides, qu'avait esquissés Foucquet de ses collègues du Parlement lorsqu'il était procureur général, pour se préciser à lui-même quel fond il pouvait faire sur eux.
C'est ainsi qu'il avait défini son collègue, le ministre Lionne : « Un sot à genoux devant un sac de cent écus. »
Par ces fiches, Foucquet s'aliénait encore de nombreux partisans.
Car ceux dont les portraits étaient blessants ne le lui pardonnaient point,
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i46 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE
Et ceux dont les portraits étaient flatteurs ne se trouvaient que très médiocrement flattés de passer ainsi pour des amis de l'accusé.
Ces fiches contribuèrent encore d'une autre manière à la perte du surintendant, puisqu'elles permirent au roi et à Colbert de choisir plus à coup sûr, parmi les juges, ceux qui devaient être les moins prévenus en sa faveur.
Enfin, ce qui acheva de provoquer le scandale et de créer une mauvaise presse à l'accusé, ce fut la découverte d'une volumineuse cassette, uniquement remplie de lettres de femmes.
« Ces lettres, écrivait le greffier, ne peuvent servir qu'à déshonorer quelques femmes pour leur trop grande liberté d'écrire. »
Le roi ordonna qu'on les supprimât. Mais non point si vite que de g indiscrétions multiples aient pu être commises.
De nombreuses copies, plus ou moins authentiques, des lettres les plus pittoresques ou les plus passionnées circulaient déjà dans le public.
On se murmurait à l'oreille les noms de celles qu'on ne se fût point attendu à trouver en cette indiscrète cassette.
L'émotion fut surtout très vive lorsqu'on apprit que, parmi toutes ces lettres d'amour, s'étaient égarés quelques spirituels billets de la marquise de Sévigné.
Son perfide cousin Bussy-Rabutin en fit grand bruit et en témoigna une indignation en apparence extrême, comme si l'on n'eût pu conserver aucun doute sur la nature compromettante de cette correspondance.
Lorsque, enfin, on sut, à n'en pas douter, que ces billets étaient les plus honnêtes du monde, Bus sy-Rabutin prit avec tant de véhémence la défense de sa cousine, que personne n'attaquait plus, qu'il se fit dire par quelqu'un « qu'il ferait bien mieux de ne pas la défendre si bruyamment, après avoir, tout le premier, prêté une trop complaisante oreille à la calomnie ».
L'opinion publique, surexcitée, s'indignait fort contre l'indélicat surintendant dont la coupable vanité avait si malencontreusement mêlé la pure amitié à l'amour.
Le poète Chapelain nous donne la note du temps.
— N'était-ce pas assez, s'écriait-il, de ruiner le roi et de rendre le roi odieux ? Fallait-il encore, pour surcroît de dérèglement, s'ériger un trophée de faveurs, ou véritables ou apparentes, de tant de femmes de qualité ?
On allait jusqu'à prétendre que le surintendant, si désordonné par ailleurs, avait tenu, dans un registre spécial, une comptabilité du déshonneur et de l'amour !
Ainsi l'imagination populaire battait la campagne et ramassait pêle-mêle le vrai et le faux pour mieux accabler l'accusé.
Celui-ci était tombé gravement malade à la prison d'Angers. Et ce n'est que le Ier décembre qu'il put être transféré à Amboise, où il resta quelques jours seulement, puis, de là, à Vincennes, au moment de Noël.
Le voyage dut avoir lieu en grande partie la nuit, pour éviter à Foucquet les injures et les menaces du peuple, exaspéré contre lui.
Au donjon de Vincennes, Foucquet fut logé dans une chambre assez vaste, située au premier étage, et qui avait
été meublée, suivant l'usage d'alors,^ avec du mobilier emprunté à sa maison de Saint-Mandé.
Son médecin Pecquet et son domestique occupaient deux petites chambres contiguës.
C'était toujours d'Artagnan qui veillait sur le prisonnier. Il lui permettait d'entendre la messe.
C'était sa seule distraction.
L'interrogatoire commença le 4 mars 1662.
Foucquet fit bon accueil aux deux commissaires et au grenier qui les accompagnait, trop heureux de cette occasion de parler un peu.
Toutefois, il refusa de prêter serment, déclarant qu'il entendait n'accepter que la juridiction du Parlement.
On lui donna acte de ses réserves et protestations et l'interrogatoire d'identité commença, d'abord fort anodin.
A midi, on suspendit la séance pour déjeuner. Elle fut reprise à deux heures et dura jusqu'au soir.
Le lendemain, les commissaires revinrent pour reprendre l'interrogatoire.
Mais Foucquet déclara qu'il avait réfléchi et qu'il était décidé à ne plus répondre puisqu'il ne voulait pas reconnaître la compétence de la chambre de justice.
Les commissaires durent donc se retirer.
Sur le rapport qu'ils firent, et sur réquisition du procureur général Talon, la chambre de justice rendit un arrêt ordonnant à Foucquet de répondre.
On notifia cet arrêt au prisonnier le lendemain. Il déclara maintenir toutes ses réserves sur la compétence, réclama l'assistance d'un avocat, mais consentit néanmoins à ce que l'interrogatoire reprît.
Les questions portèrent, ce jour-là, sur les acquisitions,
qu'avait faites Foucquet depuis sa surintendance : ses maisons de Paris, Saint-Mandé, Vaux, Belle-Isle et quelques métairies en Bretagne.
Il déclara qu'il devait encore huit ou neuf millions sur ces divers achats et travaux.
Pour terminer, allant au-devant de la question qu'il sentait toute prête, il affirma avec force que « plus appliqué aux affaires du roi qu'aux siennes propres, il était aussi plus pauvre qu'avant son entrée à la surintendance ».
Il était bien facile, disait-il, de le vérifier, en comparant à sa fortune actuelle son patrimoine et celui de sa femme au moment de leur contrat de mariage.
On passa alors à l'examen des pièces saisies lors des perquisitions.
Et l'interrogatoire se poursuivit, plus serré, mais trop technique pour que nous en puissions suivre le détail.
— On a la preuve, dirent les commissaires, que des
d'artagnan, CAPITAINE-LIEUTENANT de la ire COMPAGNIE DES MOUSQUETAIRES DU ROI,
pensions ont été exigées de certains gros traitants. Pour qui ces pensions illicites ?
— Prenez garde ! s'écria Foucquet. Vous allez, pardessus ma tête, frapper un mort illustre, cher au roi, le cardinal Mazarin !
— N'en avez-vous point de reçus ? lui demanda-t-on, non sans quelque naïveté.
— Mazarin, daigna expliquer Foucquet, ne donnait jamais d'ordres et encore bien moins de reçus pour ces sortes d'affaires !
Le roi, cependant, s'impatientait. Il trouvait que l'interrogatoire traînait trop et ne donnait rien de décisif.
On voulut frapper un grand coup. Et, brusquement, on présenta à Foucquet son fameux plan de défense.
— Connaissez-vous cela ?
Très troublé, il hésita d'abord. Il croyait l'avoir brûlé, il avait complètement oublié ce papier.
Il lui fallait fournir à ce sujet de longues explications. Et, en effet, pendant quatre heures, il parla sans s'arrêter, racontant dans quelles circonstances exceptionnelles, en une heure de fièvre, il avait jeté ces élucubrations sur le papier, habitué qu'il était à mettre toutes ses idées au net en les écrivant.
Ce n'était là, disait-i], qu'un projet inconsistant et vague, comme il en germe parfois dans le cerveau sans qu'on en soit bien maître. Il assurait, d'ailleurs, ne l'avoir jamais montré à personne et croyait l'avoir détruit, tant il était loin de songer à s'en servir.
Après trente-quatre séances semblables, les commis-
saires se retirèrent définitivement, ayant, dirent-ils, terminé leur tâche.
L'accusé tint à renouveler une fois de plus ses protestations. Il voulait un avocat. Il voulait pouvoir rédiger ses défenses librement, et, pour cela, avoir du papier et pouvoir prendre communication des pièces saisies. Enfin, il maintenait toutes ses réserves sur la compétence de la chambre de justice.
On voulut bien lui en donner acte à nouveau. Sa situation, à ce moment, semblait des plus critiques.
L'opinion publique, toujours ameutée contre lui, ne connaissait encore que les accusations
et les nombreux griefs qui pesaient sur lui, sans (rien savoir encore de ses défenses.
Colbert continuait à s'acharner à sa perte avec la même sombre, laborieuse et vindicative- ardeur.
Le roi s'impatientait déjà des lenteurs de la justice et semblait mettre son point d'honneur à obtenir une condamnation aussi rapide qu'implacable.
C'est à ce moment où l'accusé commença à désespérer