‹ Les grands procès de l'histoire (volume 2)Chapitre 23 sur 39 · PREMIER PRÉSIDENT DU PARLEMENT DE PARIS · texte numérisé non relu

PREMIER PRÉSIDENT DU PARLEMENT DE PARIS

En septembre 1661, on procéda aux confrontations. Cent un témoins avaient été entendus. Les confrontations durèrent près de deux mois. Foucquet fit tête partout. Quand elles furent terminées, il se lança dans les récusations de juges.

Il récusa le procureur général Talon qui, de notoriété publique, était son ennemi. Il récusa le grenier Foucault. Il récusa le conseiller PussorX, oncle de Colbert. Il récusa le conseiller Berryer, coupable, disait-il, de malversations, et indigne de porter la robe.

La chambre repoussa toutes ces récusations. Mais encore fallait-il les entendre, les discuter et statuer. Tout cela prenait du temps.

Le 26 septembre 1662, la chambre statua sur la demande d'avocat.

Sur l'insistance de Lamoignon, elle décida de lui en accorder un, au moins en ce qui concernait les accusations de péculat et malversations, puisque l'accusation de lèsemajesté ne permettait pas d'en avoir un, aux termes de la loi.

Foucquet choisit aussitôt le bâtonnier Lhoste et Me Auzanet, deux avocats expérimentés et courageux, qui jouissaient alors de la considération de tous.

Avec leur assistance, Foucquet s'occupa de rédiger ses défenses. Il y prenait violemment à partie Colbert. Ecrites dans un style vif, mordant, frondeur, qui leur donne plus l'allure d'un pamphlet que d'une plaidoirie, elles parurent, imprimées, en 1663, et eurent dans le public un très grand succès.

Depuis que la procédure était « appointée » (1), on avait

1) C'est-à-dire depuis qu'on se servait de la procédure par mémoires et défenses.

nommé deux conseillers rapporteurs : Olivier d'Ormesson et de Sainte-Hélène, qui étaient chargés de résumer devant la chambre le système de l'accusation et les défenses

de l'accusé.

Commencé le 10 avril 1663, un premier rapport de d'Ormesson ne se termina qu'en juillet. Il n'avait pas pris moins de quarante-deux audiences.

Le roi, comme toutes les personnes étrangères à la justice, ne pouvait pas comprendre qu'une affaire, qu'il trouvait fort claire, pût durer si longtemps, alors que, s'il n'eût dépendu que de lui, la condamnation eût été prononcée en dix minutes.

Il pressait sans cesse la chambre d'aller plus vite, et le vieux Séguier, affolé du désir de lui complaire, en perdait déplus en plus la tête, en même temps que toute dignité. Quant au procureur général Talon, qui s'oubliait trop souvent à rêver dans une intrigue amoureuse avec la très séduisante maréchale de l'Hospital, il paya de sa disgrâce la royale impatience. m

Le procureur général Chamillard le remplaça. Mais, malgré ces recrues, toutes pleines d'une nouvelle ardeur, le procès languissait.

Il ployait sous le faix des seize mille pièces du dossier, des innombrables témoins, des confrontations, des nullités, des requêtes, des récusations, des déclinatoires de compétence, des prises à partie, des rapports, des réquisitions et des défenses.

Malgré le zèle de Séguier, malgré les coups de cravache du roi, malgré un labeur insensé, la chambre suait, soufflait et commençait à désespérer d'arriver jamais au terme çle cet interminable procès,

Foucquet remettait tout en question. Il s'attaquait, maintenant, à la validité des perquisitions faites irrégulièrement chez lui, sans garanties pour la défense.

Il accusait Colbert de détournements de pièces. La fatigue envahissait tout le monde.

De temps en temps, la voix courageuse et fidèle de Pellisson s'élevait encore du fond de la Bastille pour implorer, en des accents touchants, la clémence du prince.

« Pardonnez au pouvoir de l'humaine faiblesse ! » s'écriait-il en un appel pathétique à la miséricorde royale.

La Fontaine joignait ses accents à ceux de Pellisson.

Mme de Sévigné ne dissimulait dans ses lettres ni son émoi, ni ses sympathies pour son ami malheureux, et qu'elle se refusait toujours à croire coupable.

Foucquet, d'ailleurs, étonnait ses juges par sa présence d'esprit, son éloquence, son audace, son inaltérable sangfroid et la vivacité de ses réponses.

Il semblait inaccessible à la fatigue ou au découragement et tenait tête à tous avec une incroyable richesse de ressources et d'effets.

— Cet homme est incomparable, avouait avec admiration l'un des commissaires. Il n'a jamais mieux parlé dans le Parlement. Il se possède mieux qu'il n'a jamais fait.

En voulez- vous un exemple ?

Le chancelier Séguier le pressait de s'expliquer sur son fameux plan de défense et lui disait, avec cette servilité envers le pouvoir qui le rendait peu sympathique à ses collègues :

— Vous ne pouvez méconnaître que ce ne soit là un crime d'Etat?

— Te confesse, monsieur, lui répondit-il, que c'est là une extravagance, mais ce n'est pas un crime d'Ëtat. Je supplie ces messieurs de trouver bon que j'explique ce que c'est qu'un crime d'Ëtat. C'est quand on est dans une charge principale, qu'on a le secret du prince et que, tout d'un coup, on se met du côté de ses ennemis et qu'on fait livrer un pont par son gendre pour introduire une armée étrangère dans l'intérieur du royaume. Voilà, messieurs, ce qu'on appelle un crime d'Ëtat. »

C'était une allusion cruelle, mais méritée, à la conduite de Séguier pendant la Fronde, où il avait fait livrer le pont de Mantes aux Espagnols par son gendre, le duc de Sully.

Décontenancé par ce foudroyant coup droit auquel il s'attendait si peu, le chancelier balbutia quelque chose que personne n'entendit et, ne parvenant pas à recouvrer son sang-froid, il leva brusquement la séance au milieu des sourires mal dissimulés des assistants.

Quelques accidents tragi-comiques rompaient, de temps à autre, la monotonie des séances.

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