VOLTAIRE A L'ÉPOQUE DE L'AFFAIRE CALAS
D'après le pastel de Lenoir.
Pourtant, quand on lit Voltaire et les mémoires que, sous le titre : Défense des Opprimés, il a consacrés à l'affaire Calas, ce dont on s'étonne, ce qui vous frappe de stupeur, ce n'est pas que Voltaire ait réussi à faire réhabiliter Calas..., mais c'est bien plutôt que Calas ait pu trouver des juges pour le condamner î
On s'indigne que de telles erreurs aient pu se produire, on ne peut se les expliquer que par l'aveuglement coupable d'un odieux fanatisme et l'on s'imagine que personne ne peut plus mettre en doute une si évidente innocence.
Pourtant un esprit d'une haute conscience, Joseph de Maistre, n'a pas craint d'écrire, dans Les Soirées de Saint- Pétersbourg :
« Rien n'est moins prouvé que l'innocence de Calas : il y a mille raisons d'en douter, et même de croire le contraire. »
Plus récemment encore, la même opinion a été soutenue, dans un ouvrage très documenté, par l'abbé Salvan, petitneveu d'un des juges de Calas, réfutant le fameux plaidoyer du célèbre pasteur Athanase Coquerel.
Enfin, dernièrement, un professeur de droit à la Faculté de Toulouse, devenu conseiller à la Cour d'appel de Paris, M. Hue, a conclu, dans une étude de l'affaire Calas, que « rien ne permettait de dire que le Parlement de Toulouse n'eût pas bien jugé ».
Quelles raisons peut-il y avoir de penser de la sorte?
Ou bien les faits ont-ils donc été présentés, ou passés sous silence, avec une singulière habileté par Voltaire, pour qu'il soit parvenu à donner à l'innocence de Calas une si forte apparence de vérité qu'il ait finalement réussi à la faire considérer par tous comme la vérité même?
Nous verrons tout à l'heure comment a ete conduite, en merveilleux avocat, cette défense de Calas par Voltaire Mais, pour mieux en saisir le mécanisme, voyons d abord quelle était l'accusation ;
Qui étaient les accusés ;
Comment se sont présentés les faits qui ont motivé l'accusation ;
Quelles ont été les explications successives et contradictoires des Calas au cours de l'instruction ;
Comment ont été rendus les arrêts (car il y en a plusieurs) de condamnation.
Quand nous aurons examiné ces divers points, nous verrons alors comment et pourquoi Voltaire a été amené à intervenir dans
VOLTAIRE AU MILIEU DU CERCLE DE SES IN- TIMES. Vignette de C. Monnet.
cette affaire, les mobiles réels et secrets de cette intervention, d'après ses lettres m mes, les moyens par lui mis en œuvre 'pour obtenir la réhabilitation de Calas,
Les accusés.
Jean Calas et sa femme, née Anne-Rose Cabibel habi taient Toulouse depuis trente ans environ, au numéro 16 de la rue des Filatiers.
Le mari était marchand de toiles, indiennes et cotonnades Son commerce était des plus prospères et il passait pour fort riche. r
Les Calas avaient six enfants : quatre fils et deux filles et la famille occupait la maison tout entière. ^ Au premier étage, se trouvaient les chambres, la salle a manger et la cuisine.
Au rez-de-chaussée, un couloir conduisant à la rue dans lequel donnait directement une boutique qui servait de dépôt aux marchandises et qui communiquait ellemême, par une porte à deux battants (retenez bien ce détail) avec le magasin situé sur la rue.
Le père Calas avait, au moment du drame, soixantetrois ans a peine, étant né à la fin de l'année 1698
Les témoins nous le dépeignent : grand, sec de c'omplexion et très vigoureux. C'est donc très inexactement, et pour les besoins de sa cause, que Voltaire le présente, dans ses lettres et mémoires justificatifs, comme un vieillard débile de soixante-huit ans. Vous verrez qu'il est d'ailleurs accoutumé de prendre avec la vérité, quand elle le gêne' de grandes libertés. 6 '
Les fils étaient âgés respectivement : Marc-Antoine (la victime), de vingt-neuf ans; Pierre Calas, de vingthuit ans ; Louis Calas, de vingt-cinq ans ; Donat Calas (le signataire des Mémoires), de vingt-deux ans. Les deux jeunes filles avaient dix-neuf et dix-huit ans.
Mais notez que, sur ces six enfants, deux seulement étaient présents le jour du drame : Marc-Antoine et son frère cadet, Pierre Calas !
Le troisième, Louis Calas, avait, en effet, quitté depuis cinq ans sa famille avec laquelle il s'était complètement brouillé, je vous dirai pour quelle raison.
Le quatrième, Donat Calas, se trouvait à Nîmes, en apprentissage.
Quant aux deux jeunes filles, on les avait conduites, dans la journée, chez des amis, aux environs de Toulouse.
En revanche, il y avait à dîner, ce soir-là, chez les Calas, un ami : le jeune Lavaïsse, fils d'un avocat, qui se trouvait de passage à Toulouse.
Je ne vous ai pas encore dit que toute la famille Calas était protestante. Et veuillez noter qu'il y avait quelque mérite à l'être, à ce moment-là, après la Révocation de l'Ëdit de Nantes, car les déclarations du roi n'étaient pas précisément tendres pour la religion réformée.
Toutes sortes de déchéances et d'interdictions frappaient les protestants qui n'avaient pas abjuré, et une déclaration du roi de 1686 portait que « seraient punis de mort ceux qui seraient surpris accomplissant des exercices de culte autres que ceux de la religion catholique ».
On ne badinait pas avec la liberté de conscience !
Il fallait donc, pour rester protestant, que ce fût l'effet d'une conviction bien forte et bien enracinée.
Vous comprendrez, dès lors, à quel point la famille Calas avait pu être troublée, quelques années auparavant, lorsque le troisième fils, Louis, entraîné par l'exemple et les exhortations de la vieille domestique Jeannette Vigier, dite Vigière (Tullia,. fille de Tullius), qui était catholique,
ï76 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE
avait abjuré la religion de ses parents pour se convertir au catholicisme !
Vous n'allez pas manquer de trouver étrange que ces protestants si intransigeants aient eu et gardé à leur service une domestique catholique et qui faisait du prosélytisme dans leur propre famille !
Voltaire s'est empressé d'en tirer un argument qu'il présentait comme décisif en disant : qu'il n'y avait point de plus forte preuve de la bonté du cœur des Calas !
Son argument pouvait porter sur la foule et impressionner les ignorants qui étaient, sans doute, la majorité !
Mais vous allez voir que la preuve n'était point aussi forte que se plaisait à le dire Voltaire et que les Calas n'auraient guère pu faire autrement.
Une déclaration du roi du il janvier 1686 disposait, en effet :
« Ceux de la religion réformée ne pourront se servir de domestiques autres que ceux de la religion catholique. »
C'était déjà la crise des domestiques !
Si les Calas voulaient avoir une domestique, ils étaient donc absolument forcés d'en avoir une catholique.
De même, Voltaire a prétendu que le père Calas était le plus tolérant des hommes et qu'il n'avait pas vu d'un mauvais œil la conversion de son fils Louis, ayant comme principe que « gêner les consciences ne sert qu'à faire des hypocrites ». La meilleure preuve en était, disait Voltaire, qu'il lui versait une pension de quatre cents livres.
Eh bien ! Sur ce point encore, la réalité est tout autre ^ n'en déplaise à Voltaire.
La vérité, c'est que le père Calas, en apprenant la con-
version de son fils Louis, l'avait chassé de chez lui après être entré dans une terrible colère et lui avoir adressé les plus sanglants reproches.
Et pendant plus de quatre ans, non seulement.il ne lui avait pas servi de pension, mais il ne lui avait pas donné un sou pour vivre, bien qu'à cette date le jeune homme n'eût pas vingt ans.
Qu'aurait-il donc pu faire de plus s'il n'eût pas été le plus tolérant des hommes ?
C'est si vrai que le jeune homme, mourant de faim, avait dû adresser un placet à M. de Saint-Priest, intendant du Languedoc, pour que son père fût tenu de lui verser une pension alimentaire, « qu'il lui refusait, disait-il dans ce placet, en haine de sa conversion ».
M. Amblard, le délégué à Toulouse de M. de Saint- Priest,' saisi de cette affaire, écrivait à celui-ci, après avoir vu et vainement essayé de fléchir le père Calas en faveur de son fils :
« Le père Calas est un homme fort riche et je ne puis dissimuler que je l'ai trouvé fort dur à l'égard de son fils. C'est un jeune homme sage et pieux et, depuis cinq ans qu'il a quitté la maison paternelle, le père n'a donné autre chose à son fils que cinquante francs pour son entretien. J'ai travaillé, mais inutilement, à concilier les parties. »
Les tentatives de conciliation de M. Amblard continuent sans succès pendant plusieurs mois.
Ce n'est que le 9 septembre 1761, absolument contraint et forcé par une nouvelle démarche extrêmement pressante, et même menaçante, cette fois, de M. de Saint- Priest, que le père Calas, en lésinant encore, se décide à verser le premier terme de cette pension.
Un mois plus tard, Marc-Antoine Calas, le fils aîné, qui manifestait à son tour l'intention de se convertir au catholicisme, était trouvé étranglé.
Les faits.
Voici de quelle façon ce tragique événement fut tout d'abord connu.
Le 13 octobre 1761, vers neuf heures et demie du soir7 les habitants de la rue des Filatiers, à Toulouse, entendirent, provenant de la maison occupée par les Calas, des plaintes, des cris, des appels au secours, des exclamations, puis des allées et venues nombreuses et inusitées qui faisaient présumer qu'un événement grave et tout à fait anormal venait de s'y passer.
Quelques minutes plus tard, la vieille domestique avait ouvert la porte de la rue en s'écriant :
— Ah ! mon Dieu, on l'a tué !
Aussitôt les voisins accourent aux nouvelles, un rassemblement se forme devant la porte ; on s'enquiert de ce qui s'est passé.
Et l'on apprend de la bouche même des Calas que le fils aîné, Marc-Antoine, a été trouvé mort, quelques instants auparavant, dans la boutique qui est située au rez-de-chaussée, en arrière du magasin.
Les Calas, à ce moment, cherchent à accréditer la version que ce sont des malfaiteurs, venus du dehors, qui ont dû faire le coup.
Le cadavre de Marc-Antoine, disent-ils, a été trouvé par son frère Pierre, qui était descendu avec un flambeau pour reconduire jusqu'à la porte le jeune Lavaïsse, qui était venu dîner.
Les deux jeunes gens, en passant devant la porte ouverte de la boutique, avaient aperçu Marc-Antoine, étendu à terre, couché sur le dos dans l'obscurité complète, nu-tête, en chemise, n'ayant que ses culottes, ses bas et ses souliers.
Son vêtement et son gilet avaient été enlevés, soigneusement plies et posés sur le bord de la table.
Il avait, autour du cou, une cravate noire qu'il ne portait pas habituellement.
Aussitôt ils avaient appelé le père Calas :
celui-ci était descendu, suivi de sa femme et de la domestique, et ils avaient vainement essayé, avec de l'eau de senteur, de ranimer Marc-Antoine qu'ils ne croyaient qu'évanoui et blessé, d'un