‹ Les grands procès de l'histoire (volume 2)Chapitre 26 sur 39 · ILS TROUVERENT LE CORPS DE MARC- ANTOINE ÉTENDU SUR LE DOS · texte numérisé non relu

ILS TROUVERENT LE CORPS DE MARC- ANTOINE ÉTENDU SUR LE DOS

D'après une vignette de Ch. Eisen, gravée par E. de Ghendt.

pensaient-ils, coup d'épée.

Pierre Calas et Lavaïsse courent chercher un chirurgien. Ils trouvent un jeune aide-chirurgien, le sieur Gorsse et le ramènent aussitôt.

•i8o LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

En même temps, Pierre Calas va demander au café des Quatre-Billards, où son frère avait l'habitude de passer la soirée, « si Marc- Antoine ne s'est pas pris de querelle avec personne, car on se perd en conjectures sur le mystérieux assassinat dont il vient d'être victime ».

Il niera d'ailleurs, par la suite, avoir fait cette démarche ; mais le patron du café est formel sur ce point.

L'aide-chirurgien Gorsse trouve, devant la porte des Calas, un rassemblement où l'on discutait avec animation les possibilités de l'assassinat.

Il écarte les voisins, pénètre dans la boutique, y trouve le corps de Marc- Antoine dans la tenue déjà décrite ; il retire la cravate noire et découvre alors, autour du cou, sous la cravate, deux sillons sanglants en demi-cercle, qui vont se perdre derrière les oreilles, marque indiscutable d'une corde double qui a servi à étrangler Marc- Antoine...

— Qui a pu faire cela ? s'écrie aussitôt le père Calas.

Aucun des voisins n'a vu personne entrer dans la maison ni en sortir ; aucune trace d'effraction ; aucun vol n'a été commis. On commence à murmurer, dans la foule, que les assassins pourraient bien n'être pas venus du dehors.

Un voisin prend l'initiative d'aller chercher le capitoul de service, David de Beaudriguez.

Notez que, sur ce point encore, le mémoire de Voltaire accrédite une erreur en disant que ce sont les Calas qui l'ont envoyé quérir.

Le capitoul était alors une sorte de fonctionnaire chargé, à la fois, de la police et de la juridiction au premier degré, qui tenait en même temps du commissaire de police et du juge d'instruction et qui, de plus, pouvait, avec ses collègues, constituer une juridiction subalterne.

Il fait les premières constatations, interroge les uns et les autres. Les réponses et l'attitude de la famille Calas lui semblent suspectes. Il a l'impression qu'on récite une leçon et qu'on cherche à lui cacher quelque chose et, pour éclaircir ce mystère, après avoir commis trois médecins experts pour examiner le cadavre, il fait conduire à l'Hôtel de Ville tous les Calas et le jeune Lavaïsse.

Là, il procède immédiatement aux premiers interrogatoires, assisté de son greffier qui consigne les réponses

par écrit.

C'est aussitôt après le drame, le 14 octobre, à une heure

du matin.

La version adoptée à ce moment par les Calas est identique et conçue dans les mêmes termes, comme une leçon bien apprise.

Ils s'étaient mis à table à sept heures avec le jeune Lavaïsse, invité par hasard ce soir-là.

Aussitôt après le dîner, Marc-Antoine s'était levé pour sortir et se rendre au café, comme il faisait tous les soirs.

Le reste de la famille avait continué paisiblement à causer jusqu'à neuf heures et demie environ. A ce moment, Pierre Calas était descendu avec le jeune Lavaïsse qui prenait congé, pour le reconduire, avec un flambeau, jusqu'à

la porte.

Et c'est alors qu'ils avaient aperçu, en passant devant la boutique ouverte sur le couloir, le cadavre de Marc- Antoine, étendu sur le dos, dans la tenue sommaire qui a été

décrite.

Les voisins, eux, déposent qu'ils ont entendu des éclats de voix, des cris («Ah ! mon Dieu ! Ah ! mon père !»), des plaintes comme d'une personne mourante, des allées

i82 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

et venues précipitées, et que la vieille domestique est apparue sur le pas de la porte en s'écriant : « Ah ! mon Dieu ! on Ta tué ! », propos qu'elle niera ensuite avoir tenu, mais que plusieurs voisins affirment avoir nettement entendu.

On rappelle encore que Marc-Antoine, désireux de se faire recevoir avocat, ce qui n'était possible, pour lui, qu'en abjurant la religion réformée, avait résolu d'imiter son frère Louis ; qu'il fréquentait les églises, était assidu aux offices des Pénitents Blancs et devait prochainement se convertir au catholicisme.

N'est-ce point au cours d'une scène, causée par son dépit et sa colère de ne pouvoir empêcher cette nouvelle conversion qui allait lui entraîner les frais si vexants d'une nouvelle pension, que le père Calas aurait étranglé son fils ?

L'hypothèse est admise par le capitoul David de Beaudriguez, qui prend le parti d'inculper tout le monde.

Le 14 octobre, dans la soirée, les trois médecins experts déposent leur rapport : ils concluent que la mort est le résultat de la pendaison et que «Marc-Antoine a pu être pendu par lui-même ou par d'autres ».

Vous voyez qu'ils ne se compromettaient pas !

Le 15 octobre ont lieu les deuxièmes interrogatoires. Et c'est alors que se produit un complet changement de système dans les déclarations des accusés.

Avec le même ensemble qu'ils avaient, la veille, soutenu l'assassinat, renonçant à cette version trop invraisemblable, ils déclarent maintenant :

« Nous avons menti pour sauvegarder l'honneur de la famille et éviter au cadavre de Marc-Antoine le traitement

infamant réservé aux suicidés [qu'on traînait sur une claie]. Mais la vérité, c'est que ce malheureux, sombre et mélancolique, ne réussissait à rien dans la vie, vivait .dans la pensée de la mort et qu'il s'est pendu : nous V avons trouvé pendu. »

Le seul malheur, c'est qu'en se donnant à eux-mêmes ce propre démenti, les Calas, ainsi que put l'établir le capitoul, ne faisaient que suivre les suggestions de leurs avocats.

Les accusés avaient eu, en effet, la veille au soir, pendant leur souper, une longue entrevue avec leurs avocats.

Ce qu'il s'y est dit, on peut l'induire des trois lettres qu'ils reçurent le lendemain, faisant allusion à cet entretien.

Voici la lettre adressée au jeune Lavais se :

« N'oubliez pas de dire dans quel état vous avez trouvé le cadavre et, si vous ne l'avez pas déclaré dans votre première déposition, ce fut de crainte que la famille fût déshonorée parce qu'on traînait le corps des suicidés sur une claie. Rappelez-vous si vous n'entendîtes crier : « Ah ! mon père ! Ah ! mon père ! Ah ! mon Dieu ! », car il y a des voisins qui ont entendu crier ainsi et, pour prévenir toute équivoque, il convient d'indiquer celui qui criait ! Il est inutile que je signe cette lettre, car vous vous rappellerez que je vous parlai hier soir à votre souper. »

Ces trois lettres, conçues à peu près dans les mêmes termes (et il faut avouer que les avocats de ce temps-là faisaient preuve d'une singulière imprudence professionnelle !), étaient destinées aux deux Calas, père et fils, et à Lavaïsse. David de Beaudriguez survint à temps pour saisir ces deux dernières.

Celle de Calas père parvint donc à destination. Et voici la nouvelle version identique, soutenue par les accusés, en

contradiction avec celle, également identique, qu'ils avaient soutenue la veille.

Ils avaient trouvé Marc-Antoine pendu à une corde dont l'extrémité était fixée au milieu d'un billot de buis (sorte de gros bâton destiné à assujettir les ballots d'étoffe sur l'épaule), qui reposait en travers des deux battants de la porte faisant communiquer le magasin avec la boutique.

Mais David de Beaudriguez, qui me paraît avoir été un Sherlock Holmes avant la lettre, fait préciser quelques points intéressants.

D'abord:

— Marc- Antoine avait-il à sa portée une chaise ou une escabelle ?

— Non ! répondent les accusés, ses pieds touchaient presque à terre.

Ensuite :

— Y avait-il une lumière consumée dans la pièce?

— Non, disent-ils encore, aucune lumière !

Il se transporte alors avec eux sur les lieux, et il mesure, avec une précision minutieuse, la largeur de la porte, la longueur du billot de buis, la longueur de la corde, le tour du cou de Marc-Antoine, la hauteur de la porte et la taille de Marc-Antoine, déduction faite de la tête, puisque la corde partait du cou.

Il établit ainsi, mesures en mains, que la porte a un mètre de large et le bâton quatre-vingt-six centimètres seulement, qu'il faut donc que les battants n'aient été qu' entr* ouverts pour que les extrémités de ce bâton aient pu reposer sur le haut de ces battants.

En outre, il prouve qu'avec sa taille et la longueur dispo-

nible de la corde, Marc-Antoine ne pouvait pas, sans escabeau, faire atteindre au bâton le haut de la porte.

Il conclut donc à l'impossibilité matérielle du suicide tel qu'il est allégué, et voici textuellement en quels termes nets et précis il pose la question au père Calas :

« Nous lui avons représenté que la porte a neuf pans de hauteur, que Marc-Antoine a sept pans cinq pouces, que le restant de la corde qu'il dit avoir attaché à la bille a environ un pan, d'où il suit évidemment que, distraction faite de la hauteur de la tête, qui va à plus d'un pan, Marc-Antoine n'avait de hauteur avec le restant de sa taille et la corde attachée à la bille qu'environ sept pans. Et comme Calas a convenu que son fils n'avait près de lui ni chaise ni escabelle, il aurait donc fallu nécessairement, pour que ledit fils mît la bille sur les battants, qu'il se levât de lui-même à la hauteur d'environ deux pans, en tenant la bille derrière la tête avec ses deux mains, ce qui, absolument et physiquement, est impossible : d'où il résulte que son fils n'a pu s'étrangler lui-même.

« Nous lui avons représenté, en outre :

« 1° Que la bille de buis était ronde et glissante ; si on la met entre les battants de la porte, pour peu qu'on se remue, perpendiculairement ou de côté, avec la corde, elle glissera et tombera et, à plus forte raison, aurait-elle tombé dans l'instant par les secousses et les agitations violentes de son fils s'il avait voulu se pendre.

« 2° S'il s'y était pendu, par l'effet des agitations il aurait fait des impressions sensibles sur les battants de la porte qui se seraient complètement ouverts. »

Il ajoute, enfin, qu'il y a, sur un des battants de cette porte, treize bouts de ficelle, et qu'aucun d'eux n'a été

i86 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

déplacé ; qu'il y existe, en outre, sur toute l'épaisseur, « cette poussière floconneuse qui ne se rassemble qu'avec le temps sur les meubles qu'on n'essuie pas ». Et cette poussière n'a pas été touchée.

A ces questions précises, à ces constatations accablantes, le père Calas ne trouve pas un mot à répondre.

Le capitoul lui fait remarquer, de plus, qu'il est bien difficile d'admettre qu'en pleine nuit, dans l'obscurité complète, un homme qui va se suicider ait pris soin d'enlever ses vêtements, de les plier, de les ranger sur la table, de mettre une cravate qu'il ne porte pas d'habitude et qui ne peut que le gêner, et de procéder, enfin, à l'arrimage de la corde et de la bille de bois sur les battants de la porte, et tout cela dans l'obscurité, avec la porte ouverte sur le couloir, où tout le monde peut passer à chaque instant, risquant de le surprendre dans ses funèbres préparatifs.

Ajoutez à cela qu'il convainquit encore le père Calas d'avoir menti en disant qu'il avait, pour dépendre son fils, coupé la corde qui fut retrouvée intacte. Qu'en outre, cette corde n'était pas assez longue pour avoir été doublée autour du cou, alors que les marques de strangulation indiquaient une corde double.

Rapprochez tous ces mensonges, toutes ces impossibilités, toutes ces contradictions du premier système soutenu par les Calas disant avoir trouvé le cadavre couché à terre et tentant, par leurs démarches et leurs déclarations, par toute la mise en scène organisée par eux, d'accréditer la version d'un assassinat commis par des malfaiteurs venus du dehors.

Ajoutez à cela les cris, les appels à l'aide, les plaintes, les

allées et venues suspectes, tout cet ensemble de bruits inexplicables et inexpliqués entendus par les voisins.

Rappelez-vous encore la dureté intransigeante du père Calas, laissant, pendant cinq ans, son premier fils converti dans le dénuement le plus complet, ne cédant qu'aux menaces directes de M. de Saint-Priest pour la pension alimentaire.

Et, par-dessus tout cela, imaginez la clameur populaire littéralement déchaînée contre les Calas (c'est Voltaire luimême qui le constate en disant « que ce n'est point une voix, mais un cri de brutes »).

Enfin, dernier détail qui, à cette époque religieuse, devait particulièrement frapper l'imagination des spectateurs : les Pénitents Blancs de Toulouse montrèrent un empressement vraiment prématuré en faisant à Marc- Antoine des funérailles solennelles. Un immense catafalque blanc, surmonté d'un cadavre portant la palme du martyre, avec les mots : «Abjuration de l'hérésie», fut promené en procession à travers la ville, suivi d'une foule fanatique qui demandait justice.

Il faut avouer qu'il y avait là toute une atmosphère singulièrement troublante pour la sérénité de la Justice (mais les campagnes de presse d'aujourd'hui donnent-elles plus de garanties d'impartialité?), tout un ensemble de faits, tout un faisceau solide de présomptions et de demipreuves singulièrement impressionnants.

Aussi ne vous étonnez-vous pas que, le 18 novembre 1761,1e tribunal des capitouls ait condamné les trois Calas, mari, femme et fils, à subir la question ordinaire et extraordinaire, le jeune Lavaïsse et la domestique à y être présentés.

Appel fut fait de ce jugement à la fois par les Calas et par le ministère public.

Au cours de cette instruction, des mémoires furent publiés en faveur des Calas par leur avocat, M. de Sudre.

« Ces mémoires, dit le pasteur Coquerel, sont fort au-dessus de ceux de Voltaire que l'Europe fit profession d'admirer plus tard. »

Mais M. de Sudre n'avait ni le crédit ni l'influence de Voltaire.

L'instruction terminée, le Parlement nomma M. de Cassan-Clairac conseiller rapporteur.

• C'était un magistrat de haute conscience, dont Voltaire et les encyclopédistes eux-mêmes durent reconnaître l'esprit éclairé et le souci d'impartialité.

Un détail vous en donnera la mesure : pour être plus sûr de se soustraire complètement à toute influence étrangère à la Justice, il demanda à se retirer quelques jours dans un couvent de Chartreux, pour y rédiger son rapport dans le calme et la sérénité désirables.

Le 28 février 1762, devant le Parlement de Toulouse assemblé, il concluait à la culpabilité.

Le Parlement, sur conclusions conformes du procureur général Riquet de Bonrepos, rendit, le 9 mars 1762, à la majorité de huit voix contre cinq, un arrêt déclarant le père Calas coupable et le condamnant au supplice de la roue.

En ce qui concernait les autres accusés, il était sursis à statuer jusqu'après l'exécution du père Calas.

Le Parlement pensait, en effet, que celui-ci avouerait avant de mourir.

igo LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

Mais il expira en protestant, jusqu'au dernier moment, de son innocence, avec un courage et une fermeté d'âme qui frappèrent d'admiration et de respect ses accusateurs même les plus acharnés.

C'est pourquoi le 18 mars, dans un deuxième arrêt, le Parlement de Toulouse mit hors de cause et acquitta les autres accusés, malgré la clameur populaire que la mort admirable du père n'avait point désarmée.

Pourtant le Parlement condamna le fils Calas au bannissement, avec un certain illogisme que Voltaire n'a pas manqué de souligner en disant :■

« Pourquoi le bannir, s'il est innocent ? Et pourquoi se borner au bannissement, s'il est coupable ? »

En raison pure, évidemment, la critique était fondée. Mais la Justice a parfois de ces illogismes lorsqu'elle n'a pas la certitude absolue de la culpabilité, et qu'elle transforme son léger doute en grande indulgence, sans vouloir, toutefois, aller jusqu'à l'acquittement.

Quoi qu'il en soit, ces deux arrêts du Parlement de Toulouse semblaient avoir mis fin à cette troublante affaire et, de fait, en dehors d'un petit cercle de protestants de Toulouse, qui y voulaient voir une nouvelle marque de persécution à l'égard d'un des leurs, on peut dire que ces arrêts avaient semblé plutôt pécher par excès d'indulgence.

Ils n'avaient, en tout cas, créé nulle agitation, ni même nulle émotion en dehors de Toulouse.

Bien mieux : à la première nouvelle qu'il en a, Voltaire lui-même en plaisante, sur un mode badin qu'il est permis de trouver quelque peu déplacé. Il écrit en effet, le 22 mars 1762, au conseiller Le Bault :

« Vous avez entendu parler, peut-être, d'un bon huguenot que le Parlement de Toulouse a fait rouer pour avoir étranglé son fils. Cependant, ce saint réformé croyait avoir fait une bonne action, attendu que son fils voulait se faire catholique et que c'était prévenir une apostasie.

« Il avait immolé son fils à Dieu et pensait être fort supérieur à Abraham, car Abraham n'avait fait qu'obéir ; mais notre Calviniste avait pendu son fils de son propre mouvement et pour la satisfaction de sa conscience. Nous ne valons pas grand'chose, mais les huguenots sont pires que nous et, de plus, ils déclament contre la comédie. »

On eût, sans doute, bien étonné Voltaire ce jour-là, si on lui avait dit qu'il consacrerait trois ans de démarches et d'efforts à faire réhabiliter « ce bon huguenot » dont il parlait alors si légèrement.

La fin de mars n'était pas encore arrivée qu'il recevait, en effet, une visite fort inattendue et qui devait modifier considérablement le détachement ironique avec lequel Voltaire avait, tout d'abord, envisagé cette affaire.

Un négociant protestant, Dominique Audibert, venant de Toulouse et se rendant à Genève, s'arrêta en passant à Ferney, chez Voltaire, le vit, lui raconta tout le procès de Calas, son supplice, sa mort admirable, et lui fit part de la conviction profonde qu'il avait de l'innocence de Calas et que sa condamnation ne pouvait s'expliquer que par l'influence secrète des Pénitents Blancs et le fanatisme religieux du Parlement de Toulouse, « le Parlement le plus sanguinaire de France », comme devait, par la suite, le qualifier Voltaire.

Il faut, pour que vous compreniez bien à quel point

un semblable entretien pouvait passionner Voltaire, que vous vous rappeliez ce qu'avait été sa vie, toute de lutte contre la religion qu'il dénommait « l'infâme », ce qu'étaient ses idées, en opposition continuelle avec l'ordre établi, sapant sans relâche, au nom de la raison, de la tolérance et de la liberté, toutes les institutions de l'ancien régime, à commencer par l'autorité des Parlements.

Tout jeune encore, il s'était habitué à ne rien respecter, ayant appris à lire dans les contes de La Fontaine, sur les genoux de Ninon de Lenclos, et son premier essai dans la vie littéraire, alors qu'il n'avait pas vingt ans, avait été une satire si violente contre l'Église et le défunt roi Louis XIV, qu'elle lui valut d'être envoyé quelques semaines à la Bastille.

Rappelez-vous aussi qu'après une existence orageuse et dissipée, dont la première partie s'était passée en débauches scandaleuses avec les libertins les plus notoires de son temps ; après avoir connu, par deux fois, les rigueurs de la Bastille et les désagréments cuisants de la bastonnade (que lui fit donner, notamment, le duc de Rohan) ; après avoir dû s'exiler en Angleterre et avoir subi, pour ses écrits subversifs, les censures de la Sorbonne, les mises à l'index et les réquisitoires des Parlements ; après avoir voyagé non seulement en Angleterre, mais en Prusse, où il avait été hébergé plusieurs années à la Cour de Frédéric, qui lui avait remis la croix de son Ordre et la clé de chambellan, en Hollande et en Suisse, où il s'était lié avec les hommes les plus considérables de ces pays, Voltaire, approchant de la soixantaine, s'était fixé à Ferney, à deux pas de la frontière suisse et de sa propriété des Délices, près Genève.

« Les philosophes, disait-il, — se souvenant des désagréments divers que lui avait attirés l'excessive liberté de sa plume, — les philosophes doivent avoir deux ou trois trous sous terre contre les chiens qui courent après eux. »

Il s'était ainsi assuré deux refuges, qu'une frontière opportunément franchie rendait alternativement inviolables.

De l'un, il narguait la police française et, de l'autre, il écoutait paisiblement aboyer Genève quand il avait manqué de respect à Calvin !

Mais, à mesure qu'il prenait de l'âge, sa réputation, grandissant toujours, le mettait de plus en plus à l'abri des désagréments de sa jeunesse.

On lui avait donné le titre honorifique d' « historiographe de France ». Rien n'attire la considération comme un titre officiel et dont la signification échappe au vulgaire. Sa notoriété s'en était trouvée empreinte de plus de respectabilité. Et puis, ayant passé sa vie à combattre, il avait su se rendre redoutable. On craignait les traits mordants de son terrible esprit.

Et rien ne contribue davantage à assurer à un homme le respect de ses semblables que la crainte qu'il leur inspire.

La crainte, la fortune, les relations, Voltaire avait su cumuler et mettre à sa merci ces trois incomparables moyens d'action, les plus puissants dont un homme puisse disposer.

Ajoutez-y les plaisirs et les réceptions,— car on menait joyeuse vie à Ferney.

Il y avait fait bâtir un joli théâtre, nous dit-il dans ses Mémoires, et il jouait quelquefois lui-même avec sa nièce,

M""' Denis, qui possédait supérieurement le talent de la déclamation. Les acteurs les plus en renom lui donnaient la réplique. On accourait de vingt lieues à la ronde pour les entendre.

On venait même en joyeuse bande de Paris.

Le « patriarche de Ferney » donnait l'hospitalité à tout le monde, et il y eut, plus d'une fois, des soupers de cent couverts et des bals où l'on n'engendrait pas la mélancolie.

Ses relations épistolaires n'étaient pas moins actives.

De Ferney « le roi Voltaire », comme l'appelle Arsène Houssaye, exerçait sa dictature intellectuelle sur toute l'Europe.

Il était en correspondance habituelle avec Frédéric le Grand et avec Catherine de Russie ; il était conseiller des princes et des ministres, en relations personnelles, et très étroites, avec Choiseul, Maupeou, Turgot, pour ne nommer que ceux-là.

Ëtonnez-vous donc que son crédit ait été immense et que la prodigieuse fécondité de son esprit lui ait permis de diriger véritablement la marche de son siècle !

Ces honneurs ne l'avaient cependant pas désarmé. Si, avec l'âge et la situation, l'expression de ses idées avait perdu sa virulence, les idées étaient restées les mêmes.

Après avoir été le

après avoir

Bedeau du temple de Cythère, Du Christ le terrible adversaire...

Offert à la Pompadour Sa vieille eau bénite de cour..

il vivait à Ferney, puissant, admiré, célèbre et redouté.

C'était toujours la lutte contre le christianisme, contre les Parlements, contre l'intolérance.

Je vous laisse à penser, étant données ces tendances, dan quelles dispositions d'esprit et avec quel puissant intérêt il devait écouter le récit encore tout vibrant d'indignation sincère que vient lui faire Dominique Audibert.

Musset nous dirait qu'un très doux sourire voltigea alors sur ses traits décharnés.

N'était-ce pas là l'occasion tant attendue de lui, l'occasion favorable entre toutes de marcher à fond contre le fanatisme religieux et l'autorité des Parlements, sans, cependant, qu'on puisse dire que c'était là le but qu'il poursuivait, et sans avoir à heurter de front ces redoutables puissances du. siècle?

Cette graine, jetée par Audibert en si bon terrain, ne pouvait que germer, croître et se développer.

Et de fait, sans plus attendre, Voltaire entre aussitôt en campagne.

Dès le 25 mars, le soir même de la visite d'Audibert, il écrit au cardinal de Bernis :

« Oserai-je supplier votre Ëminence de me dire ce que je dois penser de l'aventure affreuse de ce Calas, roué à Toulouse pour avoir tué son ! fils ? C'est qu'on prétend ici qu'il est très innocent. On prétend que trois juges ont protesté contre cet arrêt : cette aventure me tient au cœur. »

Le cardinal de Bernis lui répond :

« Je ne crois pas un protestant plus capable d'un crime atroce qu'un catholique ; mais je ne crois pas non plus, sans preuves démonstratives, que des magistrats s'entendent pour faire une horrible injustice. »

Cette réponse prudente ne pouvait point tirer Voltaire de son doute.

Il écrit en Languedoc. Mais les renseignements qu'il en reçoit sont moins encourageants encore.

« Catholiques et protestants, avoue-til à Damilaville, me répondirent qu'il ne fallait point douter du crime de Calas ; tous me conseillèrent, unanimement, de ne point me mêler d'une si mauvaise affaire ; tout le monde me condamna, et je persistai. »

Il persiste si bien que, malgré les réponses négatives, sa conviction s'affirme de plus en plus dans le sens de l'innocence de Calas, du fanatisme et de la partialité des juges. Il y veut croire, quand même, car c'est ce qu'il désire pouvoir démontrer.

A tel point que, le 4 avril (il n'a encore reçu à cette date aucun renseignement qui vienne confirmer le récit d'Audibert, qui est du 25 mars), il écrit à Damilaville :

((// est avéré que les juges toulousains ont roué le plus

Page 1