VOLTAIRE DISCUTANT AVEC UN JÉSUITE
D'après une gravure de Joseph Lante (1764).
innocent des hommes. Jamais, depuis la Saint-Barthélémy, rien n'a tant déshonoré la nature humaine. Criez et qu'on crie ! »
Il est, cependant, tellement peu fixé lui-même que, dix jours après avoir assuré Damilaville de l'intolérance criminelle des magistrats toulousains, il écrit, le 15 avril, des Délices, à Mllr X... :
« Il est vrai, mademoiselle, que j'ai demandé à M. de Chazelles des éclaircissements sur l'aventure horrible des Calas... J'ai rendu compte à M. de Chamelles des sentiments et des clameurs de tous les étrangers dont je suis environné ; mais je ne fuis lui avoir parlé de mon opinion sur cette affaire, puisque je n'en ai aucune. »
Il n'en a aucune ? Mais il a lancé à tous ses fidèles l'ordre de bataille : « Criez et qu'on crie / »
Car c'est là le moyen dont il compte se servir : il va tout faire pour déclencher le puissant et aveugle levier de l'opinion publique !
Il y revient sans cesse, à ce mot d'ordre, il le fait passer à tous ses intimes sur le zèle de qui il sait pouvoir compter.
Il écrit à d'Argental :
« Je n'ai d'espoir que dans le cri public. Je crois qu'il faut que MM. de Beaumont et Mallard fassent brailler en notre faveur tout l'ordre des avocats, et que, de bouche en bouche, on fasse tinter les oreilles du chancelier, qu'on ne lui laisse ni repos ni trêve, qu'on lui crie toujours: Calas ! Calas î »
Le 8 juillet 1762, il envoie encore à Damilaville cette exhortation pressante :
« Criez, je vous en prie, et j ait es crier. Il n'y a que le cri public qui puisse nous obtenir justice. »
Ainsi, tous ses amis ont la mission de crier et de faire crier. Mais lui, de son côté, ne reste pas inactif !
Car il n'a encore aucune pièce du procès, aucun témoin, rien qui lui permette d'agir en justice comme il a déjà commencé d'agir sur l'opinion.
II. faut donc constituer un dossier. Et il ne peut s'en charger tout seul. Il a bien, il est vrai, quelques vagues notions juridiques, car son père, jadis, pour le dissuader de faire de la littérature, — ce qu'il estimait être « l'état d'un homme qui veut être inutile à la société et qui veut mourir de faim », — lui avait fait faire son droit et un stage dans une étude d'avoué.
Mais il a besoin, cependant, de s'entourer d'aides et de conseils.
Il établit donc, à Genève, un Comité consultatif composé du ministre protestant Mouton, le plus enragé des partisans de Calas, de l'avocat de Végobre, protestant émigré, de Tronchin, son docteur, et du banquier Cathala.
Ces conseillers, dont l'ardeur est égale à la sienne, sont spécialement chargés de la chasse aux documents.
Ils recueillent les témoignages favorables et font venir les pièces du dossier de Toulouse.
Donat Calas, qui s'est réfugié en Suisse, est mandé par Voltaire auprès de lui. Et c'est en son nom que vont paraître les nombreux tract s et mémoires rédigés par Voltaire.
Ces brochures de propagande, imprimées en Suisse, Voltaire charge ses amis les encyclopédistes de les répandre à profusion.
« Il faut, dit-il à d'Alembert, qu'on les répande partout, qu'on en inonde Paris, que tout le public soit au fait de cette horrible aventure. »
En même temps, il agit et fait agir auprès des gens de cour. Il écrit à la duchesse d'Enville, au duc de Richelieu, à la comtesse d'Egmont, au président de Brosses.
Dès qu'il voit que l'affaire commence à prendre une tournure favorable, il ne prend plus la peine de cacher à ses intimes son allégresse, en même temps qu'il leur dévoile les véritables mobiles de son intervention.
« Il me sera bien doux, écrit-il à d'Argental, de gagner ce procès contre les Pénitents Blancs. »
Il écrit, d'une manière encore plus explicite, le 15 septembre 1762, à d'Alembert :
« Ces mémoires pour Calas ne sont faits que pour préparer les esprits et avoir le -plaisir de rendre un Parlement et des Pénitents Blancs exécrables et ridicules ! »
Il y revient encore le 28 novembre, en lui recommandant la veuve de Calas, qui vient d'arriver à Paris :
«Protégez, mon frère, tant que vous pourrez, la veuve Calas. C'est une huguenote imbécile ; mais son mari a été victime des Pénitents Blancs. Il importe au genre humain que les fanatiques soient confondus.
« Oh ! mes frères ! combattons l'infâme jusqu'au dernier soupir ! »
Ainsi donc, nous en retenons l'aveu sous sa plume même : c'était la lutte contre « l'infâme » le véritable mobile qui donnait tant d'ardeur au défenseur de Calas.
On admirait sa générosité ; il avait aussi la satisfaction d'assouvir ses haines personnelles.
Tant d'efforts ne devaient pas rester stériles.
La consigne : « Criez et faites crier ! » portait déjà ses fruits.
Un écrivain de la valeur de Voltaire n'entreprend pas inutilement de secouer l'opinion publique.
Faites appel à l'indignation populaire en répétant inlassablement, même sans preuves, qu'une injustice affreuse a été commise, et vous trouverez toujours des gens de bonne foi pour vous suivre.
Et l'exemple de ces convaincus en entraînera bientôt d'autres à leur suite.
Ainsi, la cohorte des défenseurs de Calas allait grossissant. La clameur populaire montait, s'enflait, commençait à émouvoir le pouvoir.
N'avons-nous pas vu de la sorte, plus d'un siècle plus tard, un écrivain notoire, dans une affaire qui passionnait aussi l'opinion, en partie pour les mêmes raisons d'ordre confessionnel, de clan et de mystère, s'attaquer, avec une véhémence éloquente, à la juridiction des Conseils de guerre et entraîner à sa suite une foule d'honnêtes gens que cet appel public à leur conscience avait fait sortir de leur réserve coutumière ?
Eternel recommencement des choses d'ici-bas ! Toutes les fois qu'une question religieuse se mêle à une affaire judiciaire, la vérité en est obscurcie et l'action de la Justice entravée ou faussée.
L'Europe entière commençait à s'émouvoir à la voix de Voltaire et prenait parti pour Calas.
Frédéric de Prusse et Catherine de Russie envoyèrent à Voltaire des sommes considérables pour l'aider à obtenir la réhabilitation. Des souscriptions furent ouvertes en Angleterre et en Hollande au profit des Calas.
C'est que toute cette campagne d'opinion coûtait très cher. Il fallait payer les pièces de l'instruction qu'on avait
fait venir de Toulouse, payer le voyage des témoins favorables, entamer l'instance régulière devant le Conseil du roi ; enfin et surtout, réimprimer sans cesse d'innombrables exemplaires du mémoire pour Calas dont on inondait la France et l'Europe.
Voltaire ne se souciait pas d'assumer seul tous ces frais. Il estimait avoir déjà suffi sa rament payé de sa personne en mettant sa plume au service de cette cause et en rédigeant lui-même le mémoire pour Calas.
Il y avait déployé toutes les ressources de son esprit le plus souple et de son éloquence la plus persuasive, mais il y montrait bien plus de souci de convaincre que de respecter la vérité.
Il commençait par y présenter Donat Calas, qui avait alors vingt-trois ans, étant né le n octobre 1739, comme un jeune Eliacin plein de candeur et d'autant plus touchant qu'il assumait seul la défense de son'père, de sa mère et de son frère.
Le mémoire retraçait d'abord de la vie de famille des Calas un tableau idyllique : l'harmonie la plus complète, l'union, la tendresse la plus touchante, l'égalité d'humeur et la tolérance la plus sage ne cessaient d'y régner.
La preuve en était : la présence à ce foyer d'une vieille domestique catholique et la pension versée au frère converti (nous avons vu ce qu'il fallait en penser).
Il retraçait ensuite les circonstances du drame, en ayant soin de dire, d'abord, que Marc-Antoine ne songeait nullement à se faire catholique ; qu'il nourrissait, depuis longtemps, son tragique projet, hanté sans cesse par l'idée de la mort et du suicide, connaissant par cœur le fameux monologue d'Hamlet.
Il ne dit pas un mot des objections matérielles de David de Beaudriguez.
En revanche, il présente le père Calas comme un vieillard débile de soixante-huit ans; Marc- Antoine comme l'homme le plus robuste de la contrée.
« Aucun des indices trompeurs sur lesquels il a été jugé ne peut balancer, dit-il, cette impossibilité physique. »
Enfin, il s'étend complaisamment sur le rôle odieux des Pénitents Blancs et répand le bruit que la moitié des juges faisait partie de cette confrérie.
Pour le public qui ne connaissait pas l'affaire, qui ne pouvait pas la connaître autrement que par ce mémoire habilement présenté, l'innocence de Calas ne pouvait faire de doute.
En même temps, la correspondance de Voltaire continuait à s'occuper de cette affaire avec la même activité insinuante, habile, variant ses effets suivant les destinataires.
A l'un, il disait :
— J'ai des preuves certaines que ce malheureux n'avait nulle envie de se faire catholique.
Et vous avez vu que c'est le contraire qui est certain. A l'autre, il écrivait :
« Cette affaire, ou je suis fort trompé, est un reste de l'esprit de croisade contre les Albigeois ! » A un troisième, il protestait de sa bonne foi :
— Je fais œuvre d'historien... Si je m'intéresse tant à cette affaire, c'est que je vois tous les étrangers indignés, c'est que tous vos officiers suisses protestants disent qu'ils ne combattent plus de grand cœur pour une nation qui fait rouer leur frère sans aucune preuve.
A un autre encore, il déclare :
— On ne sait pas quel effet cela produit. Nous devenons l'horreur et le mépris de l'Europe, j'en suis fâché. Il est important, pour l'honneur de la France, que le jugement de Toulouse soit ou confirmé ou condamné.
Ainsi, toute cette agitation qui est son œuvre, qu'il a su si habilement créer lui-même de toutes pièces, lui devient un argument patriotique en faveur de la revision.
Vous le voyez, c'est la propagande-protée, changeant de forme sans cesse suivant l'interlocuteur, insinuante et diverse, toujours convaincante.
Elle pénétrait partout, enlevait toutes les convictions, et c'est au point que l'on put voir cette chose qui semblait invraisemblable et paradoxale : l'alliance de Voltaire et de la Sœur Anne-Julie, dame de la Visitation, visitandine fort influente par sa parenté avec le chancelier de Maupeou, unissant leurs efforts pour faire réhabiliter Calas.
Enfin, tout étant prêt, Voltaire chargea Mariette et Ëlie de Beaumont, avocats plus connus par leur libéralisme que par leur talent, de rédiger un mémoire pour le Conseil du roi qui, seul, avait qualité pour casser les arrêts des Parlements.
Ces deux avocats rédigèrent chacun un mémoire que Voltaire couvrit d'éloges hyperboliques... après avoir pris soin de les retoucher fortement et de corriger les erreurs qui s'y étaient glissées.
Cette fois, le grand assaut allait être donné. Voltaire, pour préparer le terrain, écrit au premier président d'Auriac, au duc de Villars, à la duchesse d'Enville, au maréchal de Richelieu, afin qu'ils interviennent en faveur de la cassation, auprès de M. le chancelier de Saint-Florentin.
2o6 LES GRANDS PROCES DE L'HISTOIRE
Dès que les juges sont nommés, Voltaire les fait pressentir en sa faveur.
Il écrit à d'Argental : •
« Il en est de la Justice comme du Ciel : Violenti rafiunt illud. Il faut faire solliciter les magistrats fort et longtemps, matin et soir, par leurs amis, leurs parents, leurs confesseurs, leurs maîtresses. »
Grimm raconte que Louis XV lui-même s'était intéressé à Calas et, comme on lui disait: «Les juges ont pu se tromper, il n'est si bon cheval qui ne bronche », le roi aurait répondu :
— Ce n'est pas un juge, c'est tout le Parlement de Toulouse qui s'est trompé. J'admets qu'un cheval bronche, mais pas toute une écurie.
Cette conspiration devait aboutir.
Le i" mars 1763, le bureau des cassations au Conseil jugea la requête admissible.
Après quinze mois, l'arrêt de cassation fut prononcé par le Conseil du roi, — le résultat ne faisait plus de doute.
Enfin, le 9 mars 1765, trois ans jour pour jour après la tondamnation, Calas était solennellement réhabilité par le Parlement de Paris.
Voltaire pleura de joie en apprenant sa victoire. Et il put dire, dans un cri de triomphe, ce mot qui donne la mesure exacte de la valeur juridique de cet arrêt :
— Il avait été prononcé par le public longtemps avant qu'il pût être signé par le Conseil. »
La campagne de Voltaire pour Calas avait fait une victime assez inattendue en la personne du capitoul David
de Beaudriguez, qui se vit mettre en disgrâce, révoquer de ses fonctions et se suicida.
Son nom devait rester honni du peuple au point que la Révolution décapita, en 1793, son infortuné petit-fils, uni-
le déjeuner de voLi aire a ferney, dessiné d'après jiature, le 4 juillet 1775.
(Au fond, pendue au mur, on distingue une gravure représentant l'affaire Calas Les personnages sont Mme Denis, le père Adam, une chambrière et un invité.)
quement parce qu'il était le dernier descendant de celui que la légende rendait responsable de la mort de Calas. Voilà un innocent dont personne ne se leva pour demander la réhabilitation, bien que ses juges aient apporté moins
de formes à sa condamnation que le Parlement de Toulouse
de 1762.
Rencontre 'particulièrement piquante : la Révolution, qui guillotina sans raison le petit-fils du capitoul de Beaudriguez faisait transporter au Panthéon les cendres de l'auteur du Traité de Tolérance.
Ainsi, parfois, les idées lancées par les grands penseurs ont de ces ricochets lointains, dont l'ironie cruelle eût bien déconcerté ceux qui en furent les auteurs.
Mais ces considérations... lointaines ne doivent pas nous empêcher de donner à Voltaire le tribut d'admiration qu'il a mérité dans œtte affaire par son habileté et par le dévouement dont il a fait preuve.
Par là, il a prouvé que son père n'avait point tout à fait tort lorsqu'il voulait faire de lui un avocat.
Nul doute qu'il ne se fût montré parfaitement apte à remplir cette profession d'une manière éminente.
Pourtant, h est plus juste de dire qu'il s'est comporté, en l'occurrence, beaucoup moins comme un avocat que comme un polémiste.
Il a réussi, avant la lettre, le modèle des campagnes de presse !
Et il s'est montré, dans tout le cours de cette affaire, le plus passionné et le plus habile des journalistes.
Il savait doser son indignation avec un sens critique d'une clairvoyante lucidité.
. « Vous avez trouvé mon dernier mémoire pour Calas trop chaud, écrivait-il à Tronchin ; je vous en préparc un autre au bain- marie. »
Et il disait encore au même :
— Nous avons une viande ente pour les étrangers ; ce mémoire-ci est pour la France, et au bain-marie.
Nous aimerions plus de fougue et moins d'adresse, plus de sincérité et moins de sens de l'opportunité.
Ce qui nous retient d'admirer sans réserves son habileté, c'est précisément qu'il en a trop déployé.
C'est, surtout que Calas et sa réhabilitation n'ont été pour lui qu'un moyen de servir ses propres idées et non le but réel de ses efforts.
Mais ne soyons pas trop difficiles.
Aussi bien, toute vérité est-elle relative et, avec le recul du temps, l'histoire importe moins à la réputation d'un homme que la légende.
La légende aux mille bouches a répété, depuis un siècle et demi : « Voltaire, le défenseur, le sauveur des Calas ».
C'est ainsi que l'acclamait Paris lorsqu'il y vint en triomphateur à la fin de sa vie.
Ce beau titre de « défenseur des Calas » est et restera accolé à son nom d'une manière indissoluble, malgré les travaux savants et peu lus de quelques rares érudits qui ont démontré qu'en défendant Calas, c'était ses idées surtout qu'il prétendait faire triompher.
Il n'en gardera pas moins sa réputation, et c'est très naturel, en somme, puisque les réputations sont faites de l'opinion du plus grand nombre, et que le plus grand nombre juge sur les apparences.
Voltaire restera donc le défenseur des opprimés, le champion de la justice qui a triomphé du fanatisme et de l'intolérance.
2io LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE
Ses adversaires mêmes continueront de lui faire gloire de son généreux désintéressement, en répétant avec lui ce vers, qu'il s'appliquait si modestement à lui-même :
J'ai fait un peu de bien : c'est mon meilleur ouvrage !
Entre toutes les figures marquantes des hommes de la Révolution, celle de Camille Desmoulins se détache, lumineuse, au premier plan et garde ce privilège, presque unique, d'attirer, la sympathie générale.
Épris d'idér.l, nourri de chimères, s'il fut le premier apôtre de la liberté, il devait être aussi le premier à provoquer les excès sanglants de la Révolution.
Du moins sut-il se ressaisir à temps pour son honneur. Il gardera le mérite d'avoir, encore le premier, dénoncé ces excès avec la même courageuse éloquence dont il s'était servi pour les faire naître...
Il gardera le mérite d'avoir payé de sa vie ce cri de pitié qu'il était déjà trop tard pour faire entendre.
Lucile Desmoulins, sa charmante femme, fidèle à sa mémoire jucqu'à l'héroïsme, l'a suivi quelques jours plus tard dans la tombe.
Et c'est, sans doute, à ce roman d'amour et de mort, c'est à son éloquence, à ses illusions, à sa sincérité généreuse, que Desmoulins doit, pour une bonne part, sa constante popularité.
Il était né à Guise, le 2 mars 1760. Il était le fils aîné de Nicolas Desmoulins, lieutenant général civil et criminel
au bailliage de Guise, qui remplissait avec honneur et conscience, au milieu de la considération de tous ses concitoyens, des fonctions judiciaires assez importantes.
Camille avait six frères et sœurs, et ses parents n'étaient pas riches. Pourtant il reçut une instruction très complète, car, après avoir fait ses études primaires dans une pension locale tenue par des religieux, il obtint une bourse pour le lycée Louis-le-Grand, où il devait être le condisciple du jeune Maximilien Robespierre.
Brillant élève, il se destinait à être avocat au Parlement, et son enthousiasme s'exaltait de bonne heure à la lecture de Démosthène et de Cicéron. Il en était tout imprégné : il en savait par cœur les plus éloquentes tirades. Dans leur commerce quotidien, il se passionnait pour les mœurs, un peu théâtrales, des Républiques antiques. Et son jeune cerveau se sentait entraîné, par une invincible attirance, vers le mirage de la liberté.
« Dès 1788, dira-t-il plus tard, j'étais déjà des dix républicains qu'on aurait alors eu de la peine à trouver dans Paris ! »
Pourtant, si presque personne ne songeait encore à la République, presque tout le monde ressentait alors, comme un obscur malaise, un besoin de réformes dans le gouvernement.
Les impôts étaient lourds. La misère était grande. L'esprit d'indépendance des philosophes du xvmP siècle pénétrait peu à peu jusque dans les couches profondes de la société.
Une crise d'autorité commençait à se faire sentir dans le peuple au moment précis où l'autorité du roi semblait moins sûre d'elle-même.
Les abus du pouvoir ne produisent généralement pas immédiatement leurs effets. C'est souvent le successeur du coupable qui récolte la funeste moisson.
De même que l'écho ne renvoie le son qui l'a frappé qu'au bout d'un instant appréciable, c'est sur l'infortuné Louis XVI que venait rejaillir le choc en retour des fautes et des scandales du règne de Louis XV.
Plein de bonne volonté pour le bien public, Louis XVI, incertain des moyens à prendre pour remédier aux maux qu'il constatait, résolut de réunir les Ëtats généraux pour une consultation nationale.
Depuis 1614, les Ëtats généraux n'avaient plus été tenus. Aussi l'émotion et la joie furent-elles grandes dans le pays lorsqu'on connut cette décision.
1 274 députés devaient être envoyés à Versailles : 308 pour le Clergé, 285 pour la Noblesse et 681 du Tiers Etat, pour discuter avec le roi les intérêts de la nation et régler les modifications à apporter au régime.
Ses concitoyens avaient d'abord songé à désigner comme député le père de Camille Desmoulins. Mais, au grand regret de son fils, Desmoulins, qui avait plus de goût pour l'étude que pour la vie publique, déclina cet honneur.
Camille, lui, est à Paris, où il s'agite beaucoup. Il assiste, tout exalté, à l'arrivée des États Généraux. Ce spectacle l'enthousiasme.
<( Ce fut hier un des plus beaux jours de ma vie, écrit-il à son père, le 5 mai 1789. Je crois que, quand je ne serais venu de Guise à Paris que pour voir cette procession des trois ordres et l'ouverture de nos Ëtats Généraux, je n'aurais pas regret de ce pèlerinage. Je n'ai qu'un chagrin : c'est de ne pas vous voir parmi nos députés. Un de mes
2i4 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE
camarades a été plus heureux que moi : c'est Robespierre, député d'Arras ! »
Mais, les 22 et 23 juin 1789, les États Généraux se sont vu interdire, par un fâcheux coup de tête du roi, l'entrée de la salle des séances.
Camille partage l'émotion générale.
« Tout Paris, écrit-il, est en combustion. Le Palais- Royal est plein comme un œuf. On applaudit partout le duc d'Orléans avec transport. Le roi passe : personne ne dit mot. M. Bailly, président de l'Assemblée, paraît ; tout le monde bat des mains ; on crie : « Vive la nation !... »
(( L'incendie croît, dit-il encore ; les gardes françaises ont fraternisé avec le peuple...
« On a fouetté, il y a quelques jours, une comtesse dans le Palais-Royal, où elle tenait des propos contre M. Necker...
« Au Palais-Royal, ceux qui ont la voix de stentor se relaient tous les soirs. Ils montent sur une table : on fait troupe et on écoute la lecture. Ils lisent l'écrit du jour le plus fort sur les affaires du temps. »
On sent, n'est-il pas vrai? en parcourant ces lettres de Desmoulins, un peu de la fièvre qui fait battre le cœur de Paris à la veille des grands drames de l'Histoire.
Quelques détails donnent, parfois, comme la hauteur du diapason où sont déjà montées les passions.
C'est ainsi que Camille raconte, comme tout naturel, le châtiment infligé par la foule à un espion de police démasqué :
« On l'a déshabillé, on l'a baigné dans le bassin ; ensuite, on l'a forcé comme on force un cerf. On l'a harassé, on lui. jetait des pierres, on lui donnait des coups de canne, on lui a mis un œil hors de l'orbite ; enfin, malgré ses
2i6 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE
prières et qu'il criât merci, on l'a jeté une seconde fois dans le bassin. Son supplice a duré depuis midi jusqu'à cinq heures et demie, et il y avait bien dix mille bourreaux ! »
A quel degré de lâcheté et de cruauté peuvent atteindre, à de certains moments, les foules déchaînées?
Le ministre Necker était alors le favori de la nation, parce qu'on savait qu'il prenait toujours le parti du peuple et poussait le roi à des réformes bienfaisantes et nécessaires.
Malheureusement, son influence était combattue à la Cour par le parti de l'absolutisme.
Louis XVI avait, jusque-là, oscillé de l'un à l'autre, incertain du parti à prendre et ne satisfaisant personne en ne se décidant pas à satisfaire complètement l'un ou l'autre.
Il avait donné des gages au parti avancé en convoquant les Etats Généraux. Cette mesure lui ayant attiré des ennuis et ne semblant pas produire l'heureuse détente qu'il en avait espérée, il renvoya Necker dans un mouvement maladroit de réaction et d'éphémère énergie.
Cette mesure de disgrâce, prise comme un affront au vœu de la nation, devait mettre le feu aux poudres.
C'est le dimanche 12 juillet que l'indignation éclata dans Paris.
Vous avez senti, par les lettres de Desmoulins, dans quelle atmosphère de fièvre, d'exaltation encore contenue, mais trépidante, on y vivait depuis les journées de juin.
La foule vibrante, nerveuse, semblait attendre, chaque jour, quelque prodigieux événement.
Elle avait soif de nouveauté ; le moindre choc retentissait en elle profondément et se multipliait à l'infini.
Le 12 juillet 1789, Camille Desmoulins apparaît dans le Palais-Royal.
Ce jeune homme ardent, exalté, tremblant d'indignation, semblant porter en lui tout l'écho de la colère de la nation, arrive tout haletant d'une émotion contagieuse, grimpe sur une table. En un instant, il y a six mille personnes autour de lui ; et debout, le geste théâtral, il lance, d'une voix vibrante, ces parole^ enflammées :
— Citoyens ! J'arrive de Versailles ! Necker est renvoyé ! Ce renvoi, c'est le tocsin d'une Saint-Barthélémy de patriotes.
« Ce soir, tous les bataillons suisses et allemands sortiront du Champ-de-Mars pour vous égorger.
(( Il n'y a pas un moment à perdre : il faut courir aux armes et prendre des cocardes pour nous reconnaître.
« Aux armes, citoyens ! Aux armes ! Prenons tous des cocardes vertes, couleur de l'espérance ! Oui ! C'est moi qui appelle mes frères à la liberté !
Et, levant un pistolet, il ajoutait :
— Ils ne me prendront pas en vie. Je saurai mourir glorieusement. Il ne peut plus m'arriver qu'un malheur : c'est de voir la France esclave.
En même temps, il prenait an ruban vert et l'accrochait à son chapeau.
On le presse, on l'embrasse, on le porte en triomphe, on lui fait une garde d'honneur.
La foule, imitant aussitôt son geste, empruntait aux marronniers du Palais-Royal leurs feuilles nouvelles pour s'en faire des cocardes vertes.
Cette cocarde verte, qui rappelait les couleurs du comte d'Artois, devait être, peu après, remplacée par la cocarde
bleue et rouge aux .couleurs de la Ville. Et lorsqu'on y eut
ajouté le blanc, couleur du roi, le drapeau national aux
trois couleurs fut créé.
Bientôt, des listes circulaient où tous les citoyens se
faisaient inscrire comme « soldats de la Patrie ».
C'était une sorte de mobilisation spontanée.
Les drapeaux de la Ville étaient déployés, le tocsin sonnait, des barricades s'élevaient dans les faubourgs, des émeutes semblaient surgir d'entre les pavés, les cris et les détonations remplissaient tout Paris de tumulte.
Le 14 juillet, ce fut l'assaut et la prise de la Bastille. Les feux de mousqueterie des quelques suisses et invalides qui en formaient la garde causèrent d'abord quelques pertes du côté des assaillants.
Mais, la Bastille prise, la vengeance de ceux-ci fut terrible. M. de Launay, le gouverneur, fut entraîné dans Paris, massacré et décapité ; M. de Losme, décapité également, et sa tête promenée au bout d'une pique ; M. de Mcray, égorgé ; d'autres encore, dont un vieil invalide
PRISE DE LA BASTILLE LE 14 JUILLET I/8q.
D'après J. Moreau.
à cheveux blancs, furent hissés et pendus à la lanterne de la place de Grève.
« La Bastille est prise ! » annonce, triomphant, le communiqué de Camille Desmoulins.
Bientôt, elle devait être démolie de fond en comble et remplacée par une inscription moqueuse: « Ici, l'on danse ! »
Quelques semaines plus tard, Desmoulins, déjà célèbre par le rôle qu'il avait joué au Palais-Royal, faisait paraître une brochure intitulée : La France Libre, pamphlet satirique et attaque violente contre la noblesse et la royauté, écrit dans un style étonnamment alerte, plein d'esprit, de verve et d'ironie, et qui eut un énorme succès.
Peu après, il lançait un nouveau libelle intitulé : Discours de la Lanterne, véritable provocation à l'insurrection, cette fois, par laquelle il excitait nettement la foule à se faire justicière et poussait le peuple à des mesures de rigueur.
Camille Desmoulins y revendiquait pour lui-même le titre de « procureur général de la Lanterne », jusqu'à l'avènement, qu'il prédisait prochain, d'une République fraternelle, toute de plaisir et d'amour, une République qui ne connaîtrait que l'union, la concorde et la paix, qui donnerait le bonheur à tous les hommes égaux et libres, une République, enfin, « que tout le monde aimerait », suivant sa propre expression.
Certes, il était sincère. Mais, pourtant, il sentit bientôt lui-même qu'il avait forcé la note et qu'il avait fait une œuvre mauvaise, indigne de lui, en soufflant cette haine violente au peuple et en le berçant de l'espoir trompeur de ses dangereuses chimères.
« Mais, dit-il, — et ce mot cruellement vrai est bien instructif, — j'ai fait cette publication de crainte de déchoir dans l'opinion. »
Ainsi, malgré toute sa sincérité, il était déjà prisonnier de sa propre réputation.
On sent que cette réputation est pour lui un sujet de constante préoccupation.
Il ne comprend pas le labeur utile, mais obscur, de son père.
« Vous restez dans votre cabinet, lui écrit-il ; mais il faut se montrer dans une démocratie. »
Et lui-même ne manque pas une occasion de se montrer.
Il dîne chez Mirabeau, et Camille, ce révolutionnaire qui loge en garni, dont l'existence médiocre et la pauvreté sont pour une bonne part dans la violence de ses convictions, craint de s'attendrir devant la délicatesse de la chère et de se laisser séduire par les attraits du luxe.
« Je sens que sa table trop délicate et trop chargée me corrompt, écrit-il à son père, et j'ai toutes les peines du monde à reprendre ensuite mon austérité républicaine et à détester les aristocrates dont le crime est de tenir à ces excellents dîners ! »
En novembre 1789, il fonda un journal hebdomadaire : Révolution de France et de Brabant.
« Ce journal, dit-il lui-même, c'est une branche de commerce inconnue jusqu'à nos jours, une manufacture de révolution. »
Le succès en fut rapide et considérable. Le style en était étincelant, le trait cruel, incisif, le ton d'une éloquence enflammée qui ne se démentait pas.
C'était une satire pénétrante des abus de l'ancien régime et une attaque contre les gens en place.
C'était aussi un tableau éclatant de vie des progrès de la révolution, une revue au jour le jour des hommes et des choses.
C'est ainsi que, dans le numéro 34, il nous raconte les