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FÊTE DE LA FÉDÉRATION (14 JUILLET

D'après Raffet.

préparatifs de la Fête de la Fédération, qui devait avoir lieu le 14 juillet 1790 pour commémorer la prise de la Bastille.

« C'est le premier Jour de l'An, premier de la liberté ! s'écrie-t-il avec enthousiasme ; c'est le jour prédit par le

prophète Ezéchiel, c'est le jour des destinées, c'est la grande fête des lanternes. »

La fête devait se dérouler au Champ-de-Mars. On y préparait des tribunes pour les patriotes ; mais (déjà !) on était en retard.

On apprenait, un matin, que les quinze mille ouvriers qui v travaillaient ne pourraient terminer à temps les préparatifs.

Alors, tout Paris — que dis-je ! toute la France — s'offrit comme volontaire.

« Bientôt, nous dit Camille, le Champ-de-Mars est une fourmilière de cent cinquante mille travailleurs, roulant* des brouettes et creusant la terre à perte de vue. »

On chante le : Ça ira ! C'est un enthousiasme indescriptible, une fraternité universelle, une égalité touchante dans la bonne volonté. Il y a là des paysans venus de partout, maire et musique en tête, des invalides, des gardes nationaux, des jeunes filles, des abbés, des gardes françaises, des grands seigneurs, des dames de la halle et même de la Cour.

Le roi y vint : on l'applaudit. On applaudit La Fayette ; on applaudit tout le monde.

Du vin circulait sur des brouettes et était distribué gratuitement. Des bals s'organisaient partout : la bourrée auvergnate y voisinait avec les danses bretonnes et les farandoles provençales. Une marquise se dégantait pour serrer la main d'un charbonnier.

Toutes les corporations portaient des bannières, où se lisaient des inscriptions comme celle-ci :

Les mortels sont égaux, ce n'est pas la naissance, C'est la seule vertu qui fait la différence.

Des centaines de drapeaux, de bannières, d'oriflammes, venus de toutes les régions de France, flottaient au même vent de liberté. Tous prêtaient le serment civique :

— La France est libre, nous le jurons !

Le soir, des lanternes vénitiennes illuminaient tous les ::rbres de Paris.

Quel beau rêve ! Quel enthousiasme universel ! Quelles belles heures d'illusion et que de généreuses utopies qui devaient bientôt s'envoler devant une réalité trop cruelle !

Il n'y manquait même pas le projet d'une Ligue de la Paix, formée avec l'Angleterre pour assurer la liberté du monde.

Ces manifestations devaient exalter d'autant plus l'enthousiasme de Camille Desmoulins qu'il était luimême alors au comble de ses vœux.

Depuis de longues années déjà, il soupirait, en effet, pour obtenir la main de Lucile Duplessis.

Mais la sagesse du père de cette jeune fille, objectant des raisons pratiques à l'impatience des amoureux, avait, sans le décourager complètement, fixé toutefois un terme lointain à la réalisation des désirs matrimoniaux du jeune homme.

Camille avait dû s'incliner. Mais, enfin, sa longue et fidèle attente allait recevoir sa récompense.

Il devait se marier le 29 décembre 1790. Il nageait en plein bonheur et ne voyait le monde extérieur qu'à travers sa propre félicité.

Il retrouvait souvent sa fiancée sous les paisibles ombrages du Luxembourg, tout proches de ce palais Médicis qui devait être un jour sa prison, et là, en plein

rêve, ils erraient tous les deux, échangeant des serments d'amour, prenant à témoin de leur bonheur les grands platanes de la fontaine Médicis, dans ce même décor où ils s'étaient connus quelques années auparavant, où leur tendresse mutuelle était née, avait grandi, où leurs regards, confondus dans la même pensée, s'en étaient, un jour de printemps, fait réciproquement le premier aveu, sous l'œil attendri, bienveillant et complice de la bonne Mme Duplessis !

Ils aimaient ainsi à évoquer leur passé : alors qu'il n'était, lui, venu seul à Paris, du fond de sa province, qu'un pauvre petit étudiant en droit, râpé, besogneux, riche seulement d'ambitions, d'ardeur et de rêves, et qu'elle était, elle, une petite fille encore toute naïve, mais imprégnée déjà de cet universel amour de la nature, de cette mélancolie romantique, de cette délectation solitaire que Jean- Jacques avait mis à la mode.

Maintenant, l'avenir s'ouvrait devant eux comme une promesse magnifique et que, dans leurs rêves mêmes, ils n'eussent point espérée si belle.

Il était célèbre à trente ans. Elle avait la richesse et la beauté. Ses parents consentaient à leur union.

Et ils s'aimaient, tous les deux, à l'aube splendide de la liberté !

Leur idylle n'était-elle pas comme illuminée par le reflet même de cette Révolution qui se levait sur la France ardente ?

Écoutez la lettre de Camille à ses parents pour leur annoncer qu'il était agréé :

« Je me vois enfin au comble de mes vœux ! Le bonheur

pour moi s'est fait longtemps attendre, mais il est arrivé, et je suis heureux autant qu'on peut l'être sur terre.

« Cette charmante Lucile, dont je vous ai tant parlé, que j'aime depuis huit ans, ses parents me la donnent et elle ne me refuse pas. Vous allez la connaître par ce seul trait : Quand sa mère me l'a eu donnée, elle m'a conduit dans sa chambre. Je me jette aux genoux de Lucile ; surpris de l'entendre rire, je lève les yeux, les siens n'étaient pas en meilleur état que les miens : elle était tout en larmes, elle pleurait même abondamment, et, cependant, elle riait encore. Jamais je n'ai vu de spectacle aussi ravissant. »

Le mariage fut célébré le 29 décembre 1790 à Saint - Sulpice, par l'abbé Bérardier, qui avait été à Louis-le- Grand l'un des maîtres aimés de, Camille Desmoulins.

Il adressa aux jeunes époux une touchante allocution, exhortant Camille à respecter davantage à l'avenir la religion dans ses écrits.

{Musée Carnavalet) CAMILLE DESMOULINS.

a Votre patriotisme, lui disait-il, n'en sera pas moins actif : il n'en sera que plus épuré, plus ferme et plus vrai, car si la loi peut forcer à paraître citoyen, la religion oblige à l'être. »

Puis soixante révolutionnaires, amis de Desmoulins, signèrent avec lui son acte de mariage, parmi lesquels on remarquait les noms de Danton, de Robespierre, de Pétion, de Bris sot.

Camille pourra dire mélancoliquement, trois ans plus tard, au Club des Jacobins :

— Une fatalité a voulu que, de soixante révolutionnaires qui avaient signé mon contrat de mariage, il ne me restât plus que deux amis : Danton et Robespierre. Tous les autres sont émigrés ou guillotinés.

Nous pourrions ajouter qu'un an après il ne restait plus personne. Mais n'anticipons pas.

Les jeunes époux allèrent bientôt habiter, au moins une grande partie du temps, à Bourg-la-Reine, une maison de campagne que Mlne Duplessis mit à leur disposition.

Leur goût révolutionnaire avait débaptisé Bourg-la- Reine qui était devenu : Bourg-Égalité.

Ils y vivaient heureux et paisibles, entourés d'amis, s'amusant des ébats des lapins et des poules.

Camille, pourtant, n'avait rien abdiqué de ses idées, ni même de sa violence.

Sa femme, aussi ardente que lui, partageant toutes' ses convictions, bien loin de le retenir, le poussait, au contraire, toujours plus en avant.

Il faisait partie du Club des Cor délier s.

C'était une assemblée populaire révolutionnaire, « une

manufacture de révolution par la parole », qui se tenait à l'ancien couvent des Cordeliers, rue Hautefeuille, près de l'Ecole de Médecine.

Les orateurs, tous plus violents les uns que les autres, qui y prenaient la parole, coiffaient le bonnet rouge avant de monter à la tribune.

La devise : « Liberté, Egalité, Fraternité » nous vient du Club des Cordeliers et date de juin 1791.

La révolution de la rue venait se réchauffer et gronder dans ce Club.

Les orateurs s'appelaient : Marat, l'ami du peuple ; Danton, le grand tribun ; Chaumette, qui devait devenir procureur général ; Desmoulins ; Anacharsis Clootz, le baron prussien millionnaire, qui s'intitulait « citoyen du monde » et que Robespierre devait exécuter un peu plus tard, à la tribune des Jacobins, avant de l'envoyer à la guillotine.

Bref, c'était un bizarre assemblage de « sans-culottes », venus de tous les milieux et qui n'avaient de commun que la violence de leurs convictions révolutionnaires.

En vain le père de Camille s'effrayait pour son fils de ce milieu.

« On me parle de vos succès, lui écrivait-il, et je n'y suis pas insensible, mais les dangers que vous courez m'affectent encore davantage. »

Le jeune homme répondait, sûr de lui-même :

« Vous ne vous moquerez plus de mes rêves, de ma République. Vous avez passé votre vie à lutter contre des oppressions subalternes. C'était attaquer les branches. Grâce au ciel, nous venons de couper l'arbre. Ne craignez pas d'être Vous-même écrasé dans sa chute. Cet arbre

ne .peut tomber que sur les oisifs et non sur ceux qui ont bien mérité de la patrie. »

Camille continuait donc ardemment la lutte, à la tribune (où, à vrai: dire, une certaine hésitation de parole ne le laissait guère briller !), et surtout dans son journal, qui paraissait toujours avec le même succès, et où il attaquait violemment La Fayette et Bailly, naguère encore tant prônés, par lui et dont il démandait maintenant l'arrestation.

Le 6 juillet 1792, Lucile Desmoulins mettait au monde un fils qui reçut (toujours son amour pour l'antiquité) le prénom d'Horace.

Cette naissance survenait dans une période singulièrement troublée.

Quelques jours auparavant, Louis XVI avait renvoyé trois ministres girondins en les traitant de factieux et d'insolents.

— Ma patience est à bout, avait-il dit à Dumouriez.

Sa royauté aussi approchait de sa fin.

Cette mesure si maladroite avait produit le même effet que, trois ans auparavant, la disgrâce de Necker.

Mais, cette fois, ce ne fut pas sur la Bastille que l'on marcha : ce fut sur les Tuileries.

Plus de vingt mille pétitionnaires envahirent les Tuileries pour exiger du roi le rappel des trois Girondins.

Cette foule hurlante et menaçante, où les femmes n'étaient pas les plus calmes, se rua en trombe dans les appartements royaux.

Marie-Antoinette, pâle et impassible, se vit entourée, insultée, maltraitée par des femmes du peuple, des pois-

sardes des Halles, hagardes et déchaînées. On: la coiffa de force du bonnet rouge ; on en coiffa de même, jusqu'au nez, le petit dauphin et aussi le roi Louis XVI, flegmatique et résigné. Les appartements furent mis au pillage. Cette scène se prolongea jusqu'à huit heures du soir, et ce furent Pétion, maire de Paris, et les Girondins Isnard et Vergniaud qui réussirent à décider les manifestants à se retirer, non sans avoir tout saccagé.

Le lendemain, le roi Louis XVI, qui ne manquait pas de caractère, s'il manquait de sens politique, faisait la proclamation suivante :

« Le roi n'a opposé aux menaces et aux. insultes des factieux que, sa conscience et son amour pour le bien public.

« Le roi ignore quel sera le terme auquel ils voudront s'arrêter ; . mais il a besoin de dire à la nation française que la violence, à quelque excès qu'on veuille la porter, ne lui arrachera jamais un consentement à tout « ce qu'il croira contraire à l'intérêt public.

« Il expose, sans regret, sa tranquillité et sa sûreté ; il sacrifie même, sans peine, des droits qui appartiennent

(Musée Carnavalet.) lucile dksmoulins, par L.Boïlly.

a3o LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

à tous les hommes et que la loi devrait faire respecter chez lui comme chez tous les citoyens.

« Mais, comme représentant héréditaire de la nation française, il a des devoirs sévères à remplir, et s'il peut faire le sacrifice de son repos, il ne fera pas le sacrifice de son devoir ! »

Pourtant, malgré cette belle passivité, ou peut-être à cause de cette passivité même, les heures de cette royauté amoindrie, bafouée, insultée chaque jour davantage, et pourtant encore insupportable, étaient désormais comptées.

Le 14 juillet 1792, à la Fête de la Fédération, on voulut que Louis XVI mît le feu lui-même à « l'arbre de la Féodalité ». On aimait beaucoup, alors, ces images symboliques.

En incendiant, à la Fête de la Fédération, 1' « arbre de la Féodalité », le roi avait donc une occasion de donner au goût du jour une grande et assez innocente satisfaction.

Mais Louis XVI trouva indigne de lui de se prêter à ce jeu, et il s'y refusa, sous prétexte « qu'il n'y avait plus de féodalité depuis longtemps », et qu'il était donc dénué de toute signification de lui demander dlen incendier l'arbre symbolique.

Cette attitude, d'une fermeté plus courageuse qu'habile, augmenta beaucoup le mécontentement populaire et l'on perçut déjà les grondements de l'orage qui devait bientôt tout emporter.

Camille écrivait à sa femme, à cette date :

« Je suis dans la révolution jusqu'au col. »

Illisait, ce jour-là, un discours à la municipalité de Paris.

11 s'efforçait d'y rassurer les petits commerçants parisiens, qui, dit-il, « ont plus peur des révolutionnaires que des uhlans ». Il y faisait donc un tableau enchanteur de la Révolution prochaine. Relevons-y seulement cette phrase, qui donne le ton du reste :

(( Buvons ensemble ! Embrassons-nous ! Et les ennemis seront vaincus ! »

Trois semaines plus tard, c'était V orage du 10 août !

C'est en refusant le décret d'accusation qu'on lui demandait contre La Fayette que le roi déclencha l'ouragan.

N'est-ce point d'une singulière ironie, quand on songe qu'aujourd'hui c'est le prestige de ce même La Fayette qui constitue, aux yeux de nos amis d'Amérique, notre plus beau titre de gloire et notre plus solide trait d'union ?

A la nouvelle de ce refus, le tocsin sonna. C'était dans la nuit du 9 au 10 août.

A ce signal, tout Paris courut aux armes et sortit dans la rue.

Partout le peuple se soulevait en masse à la voix de ses chefs révolutionnaires qui lui disaient que l'heure étaitvenue de vaincre ou de mourir.

Les faubourgs étaient illuminés , les rues déversaient, comme un torrent sans cesse grossissant, toute une horde déchaînée, magnifique et terrible.

Et la grande voix de La Marseillaise emplissait tout Paris de l'immense grondement de ses strophes vengeresses, dont les ondes sonores venaient déferler, en vagues successives, à l'assaut des Tuileries.

L'attaque commença par le Carrousel. L'héroïque

défense des Suisses, qui se firent massacrer sur place, n'arrêta pas le flot révolutionnaire. Les Tuileries furent emportées : la révolution triomphait.

Desmoulins était, avec Danton, au premier rang des entraîneurs de la foule.

Nous avons, dans une lettre de Lucile, quelques détails qui nous font revivre les heures de fièvre de cette nuit historique.

Elle a entendu le tocsin sonner aux Cordeliers. Elle a entendu les cris de : « Vive la nation î » retentir dans la rue et le passage de l'émeute chantant La Marseillaise.

« Bientôt, dit-elle, je vis chacun s'armer. Camille, mon cher Camille, arriva avec un fusil. Il se reposa quelques instants, puis repartit dans la mêlée. J'écoutais le son de la fatale cloche. Tout à coup, M""' Danton dit :

« — On tire le canon.

u Puis elle s'évanouit. Une voisine allait hurlant « que tout cela c'était de la faute de Camille ». Peut-être n'avaitelle pas tout à fait tort. »

Puis on apprenait que Suleau, le journaliste royaliste, avait eu la tête coupée et qu'on la promenait dans Paris au bout d'une pique. C'était la mode.

u Tout sera fini d'ici huit jours, ajoutait-elle. On brise les glaces dans le château ; on nous a rapporté des brosses et des éponges de la toilette de la reine, on foule l'argenterie aux pieds... O quelle fermentation ! »

Le surlendemain, Danton était ministre.

Quant à Camille, lui, il devenait « secrétaire général du ministère de la justice », — ■ par la grâce du canon, dit-il.

« ['ai pénétré, ajoutait-il orgueilleusement, dans le

palais des Lamoignon et des Maupeou par la brèche des Tuileries. »

Et il songeait à l'effet que cela allait faire à Guise.

Peu après, il était élu député de la Convention. Et ce furent les horribles massacres de septembre, où des milliers de prisonniers, de prêtres et de femmes furent assassinés à coups de sabres, de faux et de massues par une populace ivre de fureur et de sang.

Il est malheureusement trop certain que Desmoulins a porté, avec Danton, la lourde responsabilité morale de cet affreux carnage.

Il ne fut pas moins violent lorsque la Convention statua sur le sort de Louis XVI.

« Un roi mort, s'écria-t-il, ce n'est pas un homme de moins ! Je vote la mort trop tard peut-être pour l'honneur de la Convention Nationale ! »

Il faut dire que Lucile n'était pas faite pour le modérer. Car déjà elle réclamait le supplice de Marie- Antoinette.

« Si j'étais reine, écrivait-elle, et qu'ayant fait le malheur de mes sujets une mort certaine me fût préparée, je n'attendrais pas le moment où une populace effrénée viendrait m'arracher à mon palais pour me traîner indignement au pied de l'échafaud. Je préviendrais ses coups et voudrais, en mourant, en imposer à l'univers entier,

« Je ferais préparer une vaste enceinte dans une place publique ; j'y ferais dresser un bûcher, et, vis-à-vis le bûcher, je ferais dresser un autel.

<( Pendant trois jours, j'irais au pied de cet autel prier le grand maître de l'univers ; le troisième jour, pour expirer, je voudrais que toute ma famille en deuil m'accom-

pagnât au bûcher : cette cérémonie se ferait à minuit, à la lueur des flambeaux ! »

Quelle mentalité, à la fois sanguinaire, puérile et théâtrale, dénote cette page étrange de cette pourtant charmante Lucile Desmoulins !

Il faut croire que tout ce sang répandu, ce déchaînement de haines et cette âpreté des luttes de la révolution avaient alors causé, dans les meilleurs esprits, une sorte de déséquilibre morbide, d'enivrement spécial et comme une déformation de la sensibilité.

On avait pu penser et espérer que la mort de Louis XVI marquerait le terme des troubles sanglants.

Mais, hélas ! elle devait plutôt en marquer la recrudescence.

Car ce n'était pas tout d'avoir pris le pouvoir : il fallait, maintenant, l'exercer.

Après avoir détruit par la violence, il fallait reconstruire dans le trouble.

Et si le gouvernement royal avait fait bien des fautes et eu bien des faiblesses, du moins possédait-il cette immense supériorité d'avoir profité d'un ordre de choses établi et d'avoir été servi par son expérience héréditaire.

Tandis que la Convention n'avait pour elle, avec tout son patriotisme et sa bonne volonté, que des idées nouvelles, théoriques et préconçues dont l'application devait être fort malaisée.

Louis XVI l'avait bien dit, en parlant de la 'Constituante :

« On ne tend qu'à un gouvernement métaphysique, impossible dans son exécution ! »

On allait en faire la cruelle expérience.

C'est toujours un rôle facile que d'être de l'opposition et d'exploiter les misères du peuple pour le dresser contre les fautes plus ou moins inévitables de tout gouvernement.

Mais, maintenant, c'était la Convention elle-même qui était le gouvernement, et elle allait connaître à son tour les plaintes d'une misère publique que les désordres n'avaient fait qu'augmenter encore.

Et Robespierre ne devait pas tarder à parler mélancoliquement « du peuple crédule et souffrant, toujours enclin à se plaindre du gouvernement qui ne peut remédier à tous ses maux ».

Quand on est parvenu au pouvoir par la violence^ quel autre moyen de s'y maintenir, contre les compétitions rivales, qu'en régnant par la terreur ?

Le mot est de Robespierre lui-même :

« Le principe d'un gouvernement démocratique, c'est la vertu ; mais son moyen pendant qu'il s'établit, c'est

la terreur 1 »

Les solutions brutales ne sont-elles pas, d'ailleurs, celles qui s'offrent d'abord à l'esprit et avec d'autant plus de vivacité que cet esprit est moins préparé à jouer le rôle qu'il vient d'assumer?

Il fallait faire une diversion aux plaintes du peuple, et, puisqu'on était impuissant à soulager sa misère, il fallait, du moins, lui sacrifier des victimes expiatoires et détourner sur elles son ressentiment, en le convainquant que c'était par leurs fautes que ses souffrances n'étaient point encore abolies.

Après Louis XVI, ce fut Custine. Après Custine, ce fut Marie- Antoinette. Après Marie-Antoinette, ce furent les Girondins 1

Obéissant aux suggestions de Robespierre, c'est Camille Desmoulins qui commença, - encore le premier, l'attaque contre les Girondins.

Dans un pamphlet terrible intitulé : Histoire des Brissotins, — • Brissot dévoilé, Camille s'en prenait à la Gironde des malheurs du temps.

Les événements avaient marché si vite que ces Girondins, pour lesquels on avait fait l'émeute de juin 1792, étaient déjà devenus, au début de 1793, d'odieux réactionnaires.

Leur modération relative apparaissait comme une coupable faiblesse, cause de tous les maux.

Il fallait les exclure du sein de la Révolution : on les accusait d'avoir tramé un complot contre la République, et Camille leur lançait, pour terminer, ce trait empoisonné :

— Ils ont créé la République avec des vices.

Le succès de ce pamphlet fut plus complet que ne l'avait désiré son auteur même. Car un acte d'accusation contre les Girondins ne devait pas tarder à être présenté par Saint - Just à la Convention.

Il était dirigé non seulement contre les vingt-deux Girondins et les membres de la Commission des Douze, mais, en outre, contre soixante-treize membres du côté droit, qui furent mis aussitôt en état d'arrestation.

La Révolution commençait à dévorer ses propres enfants. Il y eut au procès des Girondins une affluence considérable, « car c'était, nous dit Thiers, un spectacle encore nouveau que celui de tant de républicains condamnés pour la cause de la République ».

« C'était, ajoute-t-il, le premier de ces honteux procès

où le plus fort écoute pour ne pas croire, où le plus faible parle pour ne pas persuader ! »

Les Girondins furent tous condamnés à mort sans qu'aucun grief sérieux eût pu être établi contre eux.

Camille Desmoulins, écœuré de ce spectacle, connut là son premier remords.

Il quitta la salle dans un état d'émotion indescriptible, en répétant comme un fou :

— Ah! mon Dieu ! mon Dieu ! C'est moi qui les tue! C'est mon Brissot dévoilé. Je m'en vais ! Je m'en vais !

Il faut dire, à la décharge de la Convention, que la situation avait été et était encore singulièrement grave et tragique.

La patrie était en danger. Les armées de la République, informes, mal commandées, mal organisées, n'avaient pas trouvé d'abord, malgré toute leur bravoure, le chemin de la victoire.

Ce n'est que grâce à l'intelligente et compétente direction de Carnot, ancien officier du génie, ce n'est que grâce aux efficaces mesures d'organisation qu'il fit prendre, ce n'est que lorsqu'il eut établi un plan d'ensemble, bien conçu avec unité de vues, et qu'il l'eut fait respecter, que nos drapeaux tricolores furent partout victorieux.

Mais, au début, battues en Vendée, battues à Toulon, en échec devant Lyon révolté, en déroute à Menin, à Pirmasens, à Perpignan, et assiégées à Dunkerque, les armées de la Révolution avaient paru, un instant, en tragique posture.

C'est alors que, pour sauver la Patrie, la Convention avait pris un ensemble de mesures dites révolutionnaires.

Elle avait décidé qu'avant d'abandonner la République à elle-même et à sa constitution normale, il fallait songer d'abord à la sauver par des mesures exceptionnelles et provisoires de dictature.

La dictature était conférée au Comité de Salut Public, avec Robespierre et Saint- Just.

Cette dictature absolue, sans limites comme sans contrôle, lui permettait de prendre toutes les mesures qu'il jugeait propres au salut de l'État.

Une armée dite révolutionnaire, sorte de police mobile, forte de six mille hommes et d'une importante artillerie, recrutée par Bouchotte parmi les gens sans aveu de la pègre la plus sanguinaire, était mise à la disposition du Comité pour faire exécuter ses décisions.

Un tribunal, dit révolutionnaire, et d'une docilité parfaite, était chargé de conserver une apparence de justice aux exécutions qu'il jugeait nécessaires.

Une loi de circonstance enfin, dite « loi des suspects », lui permettait de faire mettre et de garder en prison, de déférer au tribunal et de faire condamner à mort qui bon lui semblait.

Bientôt une instruction donnait à cette loi plus d'extension encore.

Devaient être considérés comme suspects :

i" Ceux qui, dans les assemblées du peuple, arrêtent son énergie par des discours astucieux, des cris turbulents et des menaces ;

2" Ceux qui, plus prudents, parlent mystérieusement des malheurs de la République, s'apitoient sur le sort du peuple et sont toujours prêts à répandre de mauvaises nouvelles avec une douleur affectée ;

3° Ceux qui ont changé de conduite et de langage selon les événements, etc. ;

40 Ceux qui plaignent les fermiers, les marchands avides contre lesquels la loi est obligée de prendre des mesures ;

50 Ceux qui, ayant toujours les mots de liberté, république et patrie sur les lèvres, fréquentent les ci-devant nobles, les prêtres, les contre-révolutionnaires, les aristocrates, les feuillants, les modérés et s'intéressent à leur sort ;

70 Ceux qui ont reçu avec indifférence la constitution républicaine et ont fait paraître de fausses craintes sur son établissement et sa durée ;

8° Ceux qui, n'ayant rien fait contre la liberté, n'ont aussi rien fait pour elle.

J'en passe, car il y a douze articles.... Mais vous voyez déjà, par ces quelques échantillons, combien il était difficile de ne pas passer un jour pour suspect.

Et, en effet, les arrestations se multipliaient, sans jamais connaître de trêve, ni jour, ni nuit, au point que, bientôt, toutes les prisons de Paris regorgèrent de suspects.

Quand les prisons furent pleines, on en plaça dans des collèges, dans des abbayes, dans des séminaires, dans des maisons réquisitionnées tout exprès.

Il y en eut au palais du Luxembourg, au collège Duplessis, bref, partout où on pouvait trouver encore de la place.

Et c'était une étrange chose que l'existence menée par ces suspects dans leurs prisons improvisées.

24o LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

Beaucoup, qui avaient de l'argent, avaient pu faire venir des lits et des meubles du dehors, et l'on avait organisé des dortoirs, des réfectoires où la vie commune créait vraiment, à défaut de la liberté, l'égalité et la fraternité dans l'infortune.

Des amitiés se formèrent, des amours s'ébauchèrent entre captifs dans le provisoire de ces prisons révolutionnaires, à la porte desquelles l'accusateur public, le terrible Fouquier-Tinville, venait frapper, comme la Parque antique, pour réclamer chaque jour ses victimes nouvelles, le tribut quotidien de l'échafaud.

Malgré cette perspective tragique et jamais bien lointaine, une certaine gaieté régnait, des jeux s'organisaient entre les prisonniers, des musiciens donnaient des concerts, des poètes disaient des vers et même... on jouait la comédie.

L'une des scènes les plus goûtées était la parodie du tribunal révolutionnaire.

C'est a minuit — l'heure des crimes — que se jouait ce drame singulier.

Un certain nombre de prisonniers figuraient, assis sur des lits, les jurés du tribunal révolutionnaire et Fouquier- Tinville lui-même.

D'autres représentaient les accusés. La parodie de justice se terminait toujours — comme dans la réalité, hélas ! • — par la condamnation à mort et l'exécution qui était également mimée dans tous ses détails.

Puis la victime, se couvrant la tête d'un drap de lit, était censée revenir des enfers, et ce revenant, ce fantôme blanc, parlant d'une voix sépulcrale, prophétisait à ses juges iniques une destinée aussi tragique que la sienne, et,

les saisissant par les pieds, il les entraînait à leur tour avec lui dans l'abîme.

« C'est ainsi, dit Riouffe, que nous badinions dans le sein de la mort et que, dans nos jeux prophétiques, nous disions la vérité au milieu des espions et des bourreaux. »

Ces innombrables arrestations, ces centaines d'exécutions quotidiennes répandaient une terreur générale dans le pays et rendaient l'autorité formidable.

Ah ! qu'on était loin des honorables scrupules de Louis XVI, et qu'elle devait paraître cruellement dérisoire à ses derniers partisans, cette phrase qu'il avait écrite à ceux qui lui conseillaient une énergique répression des menées révolutionnaires :

« La guerre civile me fait horreur ; je ne veux pas régner par la violence ! »

Personne n'osait plus élever la moindre plainte, bien que la situation économique fût plus critique que jamais.

L'assignat, déprécié des quatre cinquièmes de sa valeur, avait élevé à des taux inabordables le coût de la vie. Les denrées étaient si rares qu'on avait dû mettre des cordes à la porte des boulangeries pour permettre aux acheteurs de faire la queue sans trop de désordre.

Pour arrêter la hausse des marchandises, le Comité de Salut Public avait décrété, pour chaque denrée, un maximum qui ne pouvait pas être dépassé sous les peines les plus sévères.

Mais, alors, la marchandise n'étant plus rémunératrice pour le commerçant, toutes les boutiques s'étaient peu à peu fermées et les denrées étaient restées chez le producteur.

l>42 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

On taxa alors le producteur. Et le producteur, qui ne gagnait plus rien à produire, ne produisit plus que pour lui-même.

Le procureur général Chaumette fulmina dans un discours terrible contre les marchands.

On en guillotina quelques-uns, mais la vie n'en devint ni plus facile ni moins coûteuse.

Comme beaucoup de gens passaient leur nuit à attendre à la porte des boulangers pour être servis les premiers, et qu'il en résultait des bagarres, Chaumette décida que la distribution commencerait, désormais, par les derniers arrivés.

Mais cette mesure, pourtant si ingénieuse, ne fit qu'augmenter encore la confusion et les troubles de la rue.

C'est de cette époque que datent la plupart des grandes réformes révolutionnaires : les unes utiles et durables comme le système métrique, d'autres éphémères comme le calendrier républicain ou la division du cadran des horloges en dix heures, au lieu de douze.

En même temps, on abolissait tous les anciens cultes et l'on établissait officiellement, à Paris, le culte de la Raison, peut-être parce que c'était le moment où il pouvait sembler qu'on s'en éloignât précisément le plus !

Ce fut une curieuse cérémonie !

Notre-Dame devint le temple de la Raison, le buste de Marat remplaça partout le crucifix. Et, le 20 brumaire, la première fête de la Raison fut célébrée en grande pompe.

Une jeune femme représentait la déesse de la Raison. On l'avait choisie séduisante, sans doute pour rendre la

Raison plus aimable. C'était l'épouse de l'imprimeur Momoro, un des plus farouches révolutionnaires.

Drapée de blanc, avec un manteau bleu céleste flottant sur ses épaules, les cheveux épars, coiffée du bonnet de la liberté, assise sur un siège entouré de lierre, elle était portée par quatre citoyens.

La déesse était suivie d'un cortège de jeunes filles, vêtues de robes candides et couronnées de roses. Puis, venaient le buste de Marat, les musiciens et toutes les sections de Paris en armes.

Le procureur général Chaumette prononça un discours, aux allures de sermon, dont le seul début vous permettra d'apprécier tout le sel.

« Citoyens, disait-il, le fanatisme a cédé la place à la Raison. »

Après quoi, — et c'était, manifestement, le parti le plus raisonnable, — il donnait une chaleureuse accolade à la belle déesse.

Toutes ces incohérences, toutes ces violences, toutes ces arrestations et exécutions arbitraires, et ce régime si tyrannique qu'il posait, sans paraître même en saisir l'ironie cruelle, cette piquante alternative : la fraternité dil la mort, tout cela commençait à déconcerter les premiers apôtres les plus sincères de la Révolution !

Camille Desmoulins qui avait été, jusque-là, à l'avantgarde se sentait, à son tour, dépassé.

Le supplice des Girondins, resté pour lui comme un remords poignant,inclinait maintenant son âme à la clémence.

Danton, dont il était l'admirateur et l'ami, subissait la même évolution.

Ce farouche lutteur, ce titan d'acier qui, portant l'enthousiasme de la foule, avait assuré, à lui seul, le succès du 10 août, qui avait été sur la brèche aux heures les plus critiques et dont la mâle audace, l'invincible assurance, avaient redonné confiance, aux jours tragiques de l'invasion, à tous ceux qui commençaient à désespérer de la Patrie, ce rude athlète, fait pour la lutte, s'était depuis quelque temps retiré de la vie publique et se complaisait aux joies intimes du foyer.

Le danger pressant, d'ailleurs, était passé.

Sa parole profonde et prophétique, prononcée aux plus sombres heures de la République : « Une nation en révolution est plus près de conquérir ses voisins que d'en être conquise ! », commençait à se réaliser.

L'énergique et intelligente direction de Carnot avait ramené partout la victoire sous nos drapeaux.

Notre armée révolutionnaire, qui s'était accrue en un mois d'une levée de 600 000 hommes, paraissait formidable à une époque où les autres nations n'avaient encore, suivant l'habitude, que des troupes mercenaires bien inférieures en nombre. Le péril s'éloignait.

Danton, le grand athlète, las des tueries, écœuré de sang, aspirait à la paix.

Un soir de l'été 1793, il longeait la Seine avec Camille Desmoulins ; les derniers reflets du soleil couchant rougissant l'eau tranquille du fleuve en avaient fait comme un fleuve de sang.

Impressionné par ce spectacle, qui faisait lever en lui tant de souvenirs sanglants, depuis les massacres de septembre jusqu'à ceux du 31 mai, Danton, saissisant le bras de Camille, lui dit avec émotion :

— Ah ! regarde ! Regarde tout ce sang. La Seine coule du sang. C'est trop de sang versé. Allons ! reprends ta plume, Camille, et demande qu'on soit clément : je te soutiendrai. -'• '

Et Camille avait repris sa plume avec d'autint plus d'enthousiasme qu'il avait dit lui-même quelques jours avant :

— Il me semble toujours que mon tour va arriver d'être submergé. » <>* •

Le Vieux Cordelier allait 'traître, ce Vieux Cordelier où Camille a jeté, selon le mot de Michelet, « le cri divin qui remuera les âmes éternellement ».

Le premier numéro de ce journal parut le 15 frimaire an II (5 décembre 1793).

Camille Desmoulins y attaquait le s ultra -révolutionnaire s : Hébert, Chaumette, Momoro, Anacharsis Clootz, tous les plus farouches adeptes du culte de la Raison, tous ceux qui trouvaient trop doux le régime du Comité de Salut Public. Et, jusque-là, tout allait bien, parce que Camille avait, dans ses attaques, l'approbation de Robespierre qui craignait d'être lui-même supplanté au pouvoir par ces dangereux énergumènes.

Mais, dans son troisième numéro, Camille faisait une satire très vive de la loi des suspects et du régime de la Terreur.

Sous couleur d'une traduction de Tacite et en feignant d'étudier les mœurs de Rome au temps des empereurs, il adressait des critiques acérées au gouvernement révolutionnaire.

Il énumérait, soi-disant d'après Tacite, les crimes de

lèse-majesté ou de contre-révolution sous la tyrannie impériale.

En voici quelques-uns :

« Crime de contre-révolution à Petreius d'avoir eu un songe sur Claude :

(( Crime de contre-révolution à Appius Silanus de ce que la femme de Claude a eu un songe sur lui ;

« Crime de contrerévolution d'être allé à la garde-robe sans avoir vidé ses poches et en conservant, dans son gilet, un jeton à la face royale, ce qui était un manque de respect à la figure sacrée des tyrans ;

« Crime de contrerévolution de se plaindre des malheurs du temps, car c'était faire le procès du

r D après F. Bonneville.

gouvernement ;

« Crime de contre-révolution à la mère du consul Furius Geminus d'avoir pleuré la mort de son fils.

« Il fallait montrer de la joie de la mort de son ami, de son parent, si l'on ne voulait pas s'exposer à périr soimême.

« On avait peur que la peur même ne rendît coupable. Tout donnait de l'ombrage au tyran.

« Un citoyen avait-il de la popularité, c'était un rival du prince : Suspect !

« Fuyait-on, au contraire, la popularité et se tenait-on nu coin de son feu : Suspect !

« Ëtiez-vous riche : il y avait un péril imminent que le peuple ne fût corrompu par vos largesses. Suspect î

« Ëtiez-vous pauvre ; comment donc ! Il faut surveiller de près cet homme : il n'y a personne d'entreprenant comme celui qui n'a rien. Suspect !

« S'était-on acquis de la réputation à la guerre : on n'en était que plus dangereux par son talent.

« Il y a de la ressource avec un général inepte. Mais un officier du mérite de Corbulon ou d'Agricola : le mieux était de s'en défaire.

« En un mot, sous ces règnes, la mort naturelle d'un homme célèbre ou seulement en place était si rare que cela était mis dans les gazettes comme un événement, et transmis par l'historien à la mémoire des siècles.

« Sous ce consulat, il y eut un pontife, Pison, qui mourut dans son Ht : ce qui parut tenir du prodige ! »

Puis, revenant à la Révolution et se laissant entraîner par la généreuse ardeur de son tempérament d'illuminé, Camille concluait :

a Non ! la liberté, cette liberté que j'adore, cette liberté descendue du ciel, ce n'est point une nymphe de l'Opéra, ce n'est point un bonnet rouge, une chemise sale ou des haillons. La liberté, c'est le Bonheur, c'est la Raison, c'est l'Egalité, c'est la Justice...

« Voulez-vous que je la reconnaisse, voulez-vous que je tombe à ses pieds, que je verse tout mon sang pour elle ?

« Ouvrez les prisons à ces deux cent mille citoyens que

vous appelez suspects, car, dans la Déclaration des Droits, il n'y a point de maisons de suspicion, il n'y a que des maisons d'arrêt ; il n'y a point de gens suspects, il n'y a que des prévenus de délits fixés par la loi.

<( Vous voulez exterminer tous vos ennemis par la guillotine ! Mais y eut-il jamais plus grande folie?

« Pouvez-vous en faire périr un seul sur l'échafaud sans vous faire dix ennemis de sa famille ou de ses amis ? »

Cet éloquent appel à la clémence eut un énorme retentissement dans le public, tant il répondait au vœu secret de toute la nation.

En quelques jours, des milliers d'exemplaires du Vieux Cordelier furent enlevés. Le tirage ne suffisant pas à la demande, les derniers numéros atteignirent des prix exorbitants.

Les provinces en demandaient en quantité. Dans les prisons, les malheureux suspects se les transmettaient à la dérobée et ils lisaient avec délices ce révolutionnaire qui leur était naguère odieux et qui représentait, maintenant, tout leur espoir.

Au Comité de Salut Public et à la Convention, ce fut, par contre, de la fureur.

— Camille Desmoulins frise la guillotine ! s'écria l'un de ses plus violents adversaires.

La faction Hébert, qui se sentait dangereusement touchée par les attaques si vives de Desmoulins, écumait de colère dans sa feuille intitulée Le Père Ducbesne, et que les colporteurs avaient pris l'habitude de vendre dans la rue en criant :

— Il est bougrement en colère, le Père Duchesne !

On y accusait Camille de tenir le langage des muscadins qu'il fréquentait, d'avoir partie liée avec l'aristocratie, et on y rappelait, non sans justesse, qu'il avait bien évolué depuis le jour où il s'était fait gloire — il n'y avait pas bien longtemps encore — de prendre le titre de procureur général de la Lanterne !

Dans les numéros suivants, Camille présentait sa défense. Il y expliquait et tempérait quelque peu son appel à la clémence, en exposant ainsi la situation :

« Le vaisseau de la République vogue entre deux écueils : le rocher de l'exagération et le banc de sable du modérantisme.

« Voyant que le Père Duchesne et presque toutes les sentinelles patriotes se tenaient sur le tillac avec leurs lunettes, occupés uniquement à crier : « Gare ! vous touchez au modérantisme ! » il a bien fallu que moi, Vieux Cordelier et doyen des Jacobins, je me chargeasse de faire la faction difficile et dont aucun des jeunes gens ne voulait, de crainte de se dépopulariser, celle de crier : « Gare ! Vous allez toucher à l'exagération ! » Et voilà l'obligation que doivent m'avoir tous mes collègues de la Convention, celle d'avoir exposé ma popularité même pour sauver le navire où ma cargaison n'était pas plus forte que la leur ! »

Il demandait, en terminant, que l'on établît un Comité de clémence pour examiner les plaintes des suspects arbitrairement détenus en prison. Mais il s'empressait d'ajouter, craignant d'avoir encore passé la mesure de l'indulgence permise :

« Arrière la pensée d'une amnistie ! Arrière l'ouverture des prisons ! »

Vous voyez que sa modération n'était encore que très relative.

' Elle parut, cependant, intolérable à la Convention. 11 convient de dire, il est vrai, qu'il y comptait quelques inimitiés redoutables que lui avait values l'intempérance

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(Musée de Longchamp, à Marseille.) Robespierre, danton et marat, Tableau de Louvet.

de sa plume. Il s'était permis sur certains de ses collègues des plaisanteries acérées, d'autant plus cruelles qu'elles contenaient une bonne part de vérité.

C'est ainsi qu'il avait écrit, dans sa lettre publique au général Dillon, injustement accusé de complot royaliste, détenu indéfiniment, en prison, et que le terrible commissaire aux armées Billaud-Varenne poursuivait de sa haine :

— Demandez à Billaud-Varenne quelle peur lui a donnée Dillon en lui faisant voir l'ennemi ?

Billaud-Varenne avait gardé cette phrase sur le cœur.

Et comme, à quelque temps de là, Camille disait de Saint-Just, dont les allures prétentieuses et compassées l'agaçaient fort :

Voyez donc Saint-Just, qui porte sa tête comme un saint-sacrement !

— Nous te ferons porter la tienne comme un saint Denis ! avaient riposté les deux décemvirs irrités.

Et ils devaient tenir parole.

C'était d'autant plus facile que le crédit de Camille n'était pas grand dans cette assemblée.

Si sa plume, en effet, était fort alerte, sa langue l'était beaucoup moins. Il semblait toujours emprunté à la tribune, y parlait mal et sans autorité.

Et puis on le trouvait très souvent maladroit, et ses interventions paraissaient généralement déplacées.

M. Aulard, l'historien de la Révolution, nous en explique très bien la raison :

«En effet, dit-il (i), pour prendre la parole, il n'écoutait que sa fantaisie, ses nerfs ou, si l'on veut, sa conscience ! »

Un orateur qui n'écoute que sa conscience pour intervenir dans une assemblée politique... telle que la Convention ! C'est dire qu'il risque fort de n'y pas réussir.

Le 7 janvier 1794, on demanda contre Camille l'exclusion du Club des Jacobins.

Cette première disgrâce, si elle était prononcée, devait

(1) Les Orateurs de la Législative et de la Convention, p. 315.

être, on ne se faisait pas d'illusions sur ce point, rapidement suivie de la guillotine.

Robespierre demanda la parole pour défendre son ancien condisciple de Louis-le-Grand.

Mais, au murmure qui accueillit ses premiers mots, il se rendit compte que, s'il s'efforçait de justifier les tendances du Vieux Cordelier, il se perdrait lui-même 'avec Desmoulins.

Il résolut donc de jeter du lest et, le prenant sur un ton de supériorité et de condescendant persiflage :

— Camille, dit-il, est un enfant gâté. Il avait d'heureuses dispositions, mais les mauvaises compagnies l'ont égaré.

« Il faut sévir contre ses écrits, mais le conserver parmi nous. Je demande, pour l'exemple, que les numéros de Camille soient brûlés dans la société.

Piqué au vif dans son amour-propre par ce ton d'ironique commisération, Desmoulins, se dressant, lança cette vibrante apostrophe :

■ — C'est fort bien dit, Robespierre : mais je te répondrai comme Rousseau : « Brûler n'est pas répondre ! »

— ■ Eh bien ! répliqua Robespierre avec colère, s'il eu est ainsi, qu'on ne brûle pas, mais qu'on réponde ! Apprends donc, Camille, que, si tu n'étais pas Camille, on n'aurait pas pour toi tant d'indulgence !

« Qu'on lise sur-le-champ les numéros de Camille. Puisqu'il le veut, qu'il soit couvert d'ignominie. L'homme qui tient aussi fortement à des écrits perfides est peut-être plus qu'égaré !

Ce revirement — ■ disons le mot, ce lâchage - — ■ était d'autant moins généreux que Camille avait soumis à

l'approbation de Robespierre les manuscrits de ses premiers numéros.

La lecture des numéros du Vieux Cordelier prit trois séances. Un silence de mort accueillit la traduction de Tacite et la longue énumération des suspects à Rome.

Puis, comme il arrive souvent dans les assemblées, d'autres sujets plus pressants sollicitèrent l'attention et aucune conclusion bien nette ne fut formulée.

Camille ne fut pas exclu. Mais on sentait pourtant qu'il était touché à mort, qu'il ne se relèverait pas de cette lecture, ni lui, ni tous ceux qu'on sentait derrière lui, Danton et ses amis, qu'on nommait alors les « Indulgents » ou les « Citra-révolutionnaires », par opposition aux « Ultra-révolutionnaires » de la faction Hébert-Momoro.

Et en effet, trois mois ne s'étaient pas écoulés que Robespierre remettait à Saint-Just un projet d'acte d'accusation dirigé contre les Indulgents.

Cet acte d'accusation fut lancé le 10 germinal an II (31 mars 1794).

Il englobait, avec Desmoulins, Danton, Philippeau et Lacroix; Fabre d'Ëglantine, leur ami, était déjà en prison.

Dans la nuit du 10 au 11 germinal, arrêtés à l'improviste, les accusés furent conduits au Luxembourg.

Camille raconte, qu'en l'y voyant arriver, Fabre d'Ëglantine s'écria :

— Eh quoi ! la contre- révolution est donc faite ?

La nouvelle causa d'abord, en effet, dans Paris, une sorte de stupeur.

Des amis avaient prévenu Danton, l'avaient engagé à s'enfuir s'il voulait sauver sa vie.

Mais le grand tribun, secouant sa tête de lion, avait répondu avec un haussement d'épaules de dédain :

— Fuir? Mais est-ce qu'on peut emporter sa patrie à la semelle de ses souliers ?

Et il avait ajouté, rejetant avec une superbe assurance cette pensée de son arrestation :

— Ils n'oseraient !

Ils avaient osé pourtant.

Camille, arraché aux embrassements de Lucile éplorée, faisait maintenant d'amères réflexions sur la grandeur et la décadence de sa destinée républicaine, dans ce palais Médicis qui lui servait de prison, dans ce même jardin du Luxembourg, témoin de son roman d'amour et de ses rêves de gloire, à l'aube radieuse de la liberté !

Il essayait vainement de se réconforter en se répétant :

— Qu'ai-je à craindre ? Mon nom n'est-il pas indissolublement lié à ces grandes journées de 1789 qui ont vu la prise de la Bastille ? Ma justification n'est-elle pas tout entière dans mes huit volumes républicains ?

Mais il savait bien qu'il se berçait lui-même d'illusions et que tous ses titres ne pèseraient pas lourd dans la balance faussée du tribunal révolutionnaire.

Aussi, comme un enfant qu'il était resté, se mit-il bientôt à sangloter éperdument au fond de son cachot en appelant Lucile !

Il lui écrivit une dernière lettre, qu'elle ne devait jamais recevoir, une longue et déchirante lettre, écrite avec des larmes, et où il mettait pêle-mêle ses rêves et ses regrets, ses illusions et son amour, son désespoir et sa fierté, toutes ses pensées et toute sa vie, tout ce qu'il avait cru, espéré, voulu, aimé, et qu'il sentait près de finir.

(( J'avais rêvé, dit-il, — ■ avec quelle pénétrante mélancolie ! — ■ j'avais rêvé une république que tout le monde eût adorée...

« Je n'ai pas pu croire que les hommes fussent si féroces et si injustes...

« Nous pouvons bien emporter avec nous ce témoignage que nous périssons les derniers des républicains...

« Adieu, Lucile, ma Lucile, ma chère Lucile ! Adieu, Horace ! Adieu, mon père !...

«Je sens fuir devant moi le rivage de la vie... Je vois encore Lucile, je la vois, ma bien-aimée, ma Lucile.

« Mes mains liées t'embrassent, et ma tête séparée repose encore sur toi ses yeux mourants ! »

Il avait raison, l'infortuné, de ne plus conserver d'espoir A la Convention, l'implacable et venimeux rapport de Saint-Just avait été accueilli par des « applaudissements unanimes et multipliés ».

La procédure devait être conduite d'une manière particulièrement inique et à une allure accélérée.

La plupart des témoins ne furent même pas entendus. Il n'y eut pas une seule confrontation. On sentait que les accusés étaient condamnés d'avance. Le jugement était une simple formalité.

Danton était magnifique de mâle courage. . — On veut m'envoyer à l'échafaud ! avait-il dit. £h bien ! j'irai gaiement !

A la Conciergerie, où on les transféra, lorsque l'acte d'accusation leur eut été notifié, Danton s'écria :

— Dire que c'est par un jour comme celui-ci que j'ai

institué le tribunal révolutionnaire ! J'en demande pardon à Dieu et aux hommes.

Le procès eut lieu au Palais de Justice, dans l'ancienne salle de la Cour de Cassation, détruite en 1871.

Le grand accusateur Fouquier-Tinville était là. Mais de quoi donc au juste les accusait-on?

Oh ! la question posée au jury était bien simple et presque de style alors. Elle était ainsi conçue :

« Citoyens jurés, il a existé une conspiration tendante (sic) à rétablir la monarchie, à détruire la représentation nationale et le gouvernement républicain.

« i° Lacroix, député à la Convention ;

« 2° Danton, député ;

« 30 Camille Desmoulins, député ;

« 40 Philippeau, député ;

« 5° Hérault de Séchelles, député ;

« 6° Westermann, député, sont-ils convaincus d'avoir trempé dans cette conspiration ? »

Pour discréditer aux yeux du public cette fournée de patriotes, on avait alterné avec eux, sur les bancs, d'autres accusés, étrangers patibulaires, fripouilles sinistres, inculpés de trafics divers et de spéculations malpropres.

Danton tint à marquer la distinction et il protesta avec véhémence contre ce voisinage.

L'interrogatoire commença. Les premières réponses donnent bien le ton grandiloquent de l'époque.

On demande à Camille son âge :

— Trente-trois ans, l'âge du sans-culotte Jésus, l'âge critique pour les patriotes.

Et Danton ;

— Je m'appelle Danton. Révolutionnaire, représentant du peuple. Ma demeure? Bientôt, le néant ! Ensuite, le Panthéon de l'Histoire.

Westermann, lui, eut ce mot magnifique :

— Je demande à me mettre nu devant le peuple ! J'ai reçu sept blessures, toutes par devant ! Une seule par derrière : c'est mon acte d'accusation !

A un moment donné, la voix de tonnerre de Danton couvrait le bruit de la sonnette du président, qui cherchait vainement à lui imposer silence.

— N'entends-tu pas ma sonnette? criait celui-ci.

— ■ Un homme qui défend sa vie se moque de ta sonnette et hurle ! ripostait Danton avec plus de véhémence encore.

Le peuple se pressait en foule à ce spectacle. Non seulement la salle était archi-pleine, mais ceux qui n'avaient pas pu entrer remplissaient toute l'immense salle des Pas-Perdus et les couloirs du Palais. Il y en avait d'autres qui attendaient encore sur les marches du Palais et jusque sur la place Dauphine et le Pont-Neuf.

Toute cette foule palpitait aux divers incidents du procès. Les paroles de Danton étaient répétées de bouche en bouche tout le long de cette frémissante marée humaine.

Et Michelet nous raconte que la puissance vocale de Danton était telle que, par la fenêtre ouverte du tribunal, ses éclats de voix étaient nettement perçus jusqu'à- l'autre côté de la Seine.

On eût dit les rugissements d'un lion pris au piège. Il pulvérisait de ses apostrophes indignées les inconsistants griefs de l'accusation.

Pourvu qu'on me donne la parole largement, avait-il

dit en débutant, je suis sûr de confondre mes accusateurs, et si le peuple français est ce qu'il doit être, c'est moi qui serai obligé de demander leur grâce !

On commençait à s'apercevoir qu'il s'était à peine vanté.

Juges et jurés étaient anéantis par sa magnifique audace.

danton et Camille desmoulins a l'échafaud, par Tony Johannot.

L'un des jurés, dit-on, pleura à l'idée d'être obligé de condamner un tel homme.

Le peuple, aux portes, commençait à murmurer et ne cachait plus sa sympathie pour les accusés. La situation devenait critique.

On fit une diversion, en passant à l'interrogatoire des autres accusés.

Enfin, l'audience fut levée après cette première journée, si chaude,

26o LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

Fouquier-Tinville et le président Hermann se rendirent aussitôt au Comité de Salut Public pour lui rendre compte des difficultés qu'ils rencontraient.

■ On leur enjoignit de ne plus répondre à Danton, de lui imposer silence le plus possible et d'arriver à la clôture des débats, à la fin de la troisième audience, en faisant dire au jury qu'il était suffisamment instruit.

Le lendemain, la lutte reprend, plus vive encore qu'à la première audience.

Danton veut qu'on lui confronte les témoins qui l'accusent, il veut pouvoir faire entendre ses témoins, il veut être entendu par la Convention, il se plaint qu'on lui refuse les moyens de se défendre. Ses co-accusés font chorus avec lui.

Le tumulte est à son comble. Le président, désespérant de lui imposer silence, leva précipitamment l'audience. Fouquier écrivit immédiatement au Comité de Salut Public pour avoir des armes contre ses accusés qu'il ne se sentait plus de taille à affronter tout seul à nouveau. Le Comité, embarrassé, hésitait, ne sachant comment faire. C'est Saint-Just qui trouva la solution. Dans la défense désespérée des accusés, il vit la preuve certaine de leur culpabilité.

— Cette résistance, s'écria-t-il, c'est une révolte contre la loi ! Quel innocent s'est jamais révolté contre la loi? Il ne faut plus d'autres preuves !

Et, sur sa proposition, la Convention vota, à l'unanimité,

un décret par lequel le tribunal était « autorisé à mettre

hors des débats les accusés qui manqueraient de respect

à sa justice ou qui chercheraient à provoquer du trouble ».

Les deux députés Vadier et Vouland partirent aussitôt

pour apporter au tribunal, où la troisième audience était commencée, une copie de ce décret.

Il était temps !

Tous les accusés, debout, joignant leurs voix à celle de Danton qui dominait le tumulte, sommaient Fouquier- Tinville de faire comparaître les témoins qu'ils demandaient.

Ils exigeaient, de plus, qu'on leur permît de dénoncer publiquement à la Convention les projets de dictature de certains membres du Comité.

Fouquier-Tinville, cruellement embarrassé, écrasé par l'audace de Danton, dominé par sa voix puissante, ne savait plus que répondre ni quelle attitude adopter.

A ce moment, l'huissier vint lui dire que deux députés le demandaient d'urgence.

Il quitta aussitôt la salle — • avec quel soulagement î — ■ et reçut avec joie le décret que Saint-Just venait de faire rendre.

Dès qu'il en eut pris connaissance, il s'empressa de rentrer à l'audience, demanda la parole et lut ce décret qui mettait les accusés hors des débats.

Il n'avait pas fini que Danton hurlait :

— Je prends le peuple à témoin que nous n'avons pas insulté le tribunal !

— C'est vrai ! répondirent quelques voix courageuses.

L'émotion était à son comble ; le public, étonné, indigné de ce déni de justice, manifestait de plus en plus clairement en faveur des accusés.

Danton apercevant, dans le fond de la salle, les deux députés Vadier et Vouland qui cherchaient à se dissimuler les désigna du geste en criant :

— Voyez-les, ces lâches assassins ! Ils nous poursuivent jusqu'ici. Us ne nous lâcheront qu'à la mort.

Vadier et Vouland s'empressèrent de disparaître, et le président leva l'audience au milieu des murmures.

Le lendemain, quatrième et dernier jour, à l'ouverture des débats, les jurés se déclarèrent suffisamment instruits.

En conséquence, sans même donner la parole aux accusés, le président déclara que les débats étaient clos. Ce fut une belle clameur.

— Mais, s'écria Danton, aucune pièce n'a été produite. Aucun témoin entendu !

— C'est une infamie ! répétait Lacroix, c'est une infamie ! On ne nous juge pas, on nous tue.

Quant à Camille, déchirant avec fureur la défense qu'il avait soigneusement rédigée, il la jeta à la tête de Fouquier-Tinville, impassible et muet sous l'orage, avec son rictus sinistre.

Ce sont les morceaux de cette défense, ramassés après l'audience, qui parvinrent aux mains de Lucile.

Il fallut l'arracher au banc où il se cramponnait, et l'entraîner de force.

Danton, avant de quitter la salle, jetait ce dernier cri prophétique :

— Avant trois mois, le peuple déchirera par morceaux mes ennemis.

Il ne se trompait que de peu, car c'est quatre mois plus tard que Saint-Just, Fouquier-Tinville et Robespierre payaient à leur tour leur dette sanglante à la Révolution.

Quand le greffier vint pour leur lire l'arrêt :

— C'est inutile, lui dit Danton, on peut nous conduire

tout de suite à la guillotine ; qu'on nous assassine, cela suffit ! » ^

D esmoulins, lui, pleurait en silence dans un coin.

Il y avait à quinze condamnés dont l'exécution* allait avoir lieu sur-lechamp.

Deux charrettes devaient les conduire au lieu du supplice. Desmoulins monta dans la seconde, aux côtés de Danton.

Une foule immense les entourait qui criait :

— Vive la République î

— Les foutues bêtes ! dit Danton. Ils crient :

« Vive la République ! » en nous voyant passer. Dans une heure, la République n'aura plus de tête.

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