FOUQUIER-TINVILLE, DESSINE D APRES NATURE
au tribunal, par Bonneville.
C'était le 16 germinal (5 avril 1794), une de ces premières journées radieuses de printemps où le calme lumineux de la fin du jour contrastait douloureusement avec les brutales clameurs de la rue.
Une bande infâme d'individus sans aveu — ■ soudoyés par le Comité pour faire la voix du peuple et, si j'ose dire, « la claque de la guillotine » — suivait la charrette de Danton en insultant les condamnés.
Camille, ce pauvre Camille, naïf jusqu'au bout, répondait à leurs insultes en s'efTorçant de les 'convaincre.
— On te trompe, peuple ! Ce sont tes serviteurs, tes amis qu'on immole ! C'est moi qui, en 89, t'appelais aux armes pour la liberté ! C'est moi qui ai poussé le premier cri pour la République ! Mon crime, mon seul crime, c'est d'avoir versé des larmes.
Dans la véhémence de son action oratoire, il déchirait sa chemise en lambeaux.
— Reste donc tranquille, lui dit Danton, et laisse là cette canaille.
En passant devant la maison de Robespierre, Desmoulins, tendant le poing, lui cria :
— Mes assassins ne me survivront pas ! L'Incorruptible entendit-il ?
Arrive au pied de l'échafaud, Danton voulut embrasser Hérault de Séchelles qui devait passer avant lui. Le bourreau l'en empêcha.
— Imbécile ! lui dit Danton, empêcheras-tu nos têtes de s'embrasser dans le panier?
Quant à Desmoulins, théâtral et mélancolique, il s'écria avec amertume avant de mourir :
— Voilà donc comment devait finir le premier apôtre de la liberté !
A l'heure où sa tête tombait, la pauvre Lucile était, de son côté, accusée d'avoir conspiré avec le général Dillon pour sauver son mari.
Elle avait, disait-on, soudoyé le peuple pour fomenter une émeute, faire
assassiner Fouquier- Tinville, rétablir le dauphin sur le trône et arracher Camille au tribunal révolutionnaire.
C'était plus qu'il n'en fallait pour la perdre. Elle se retrouva à la Conciergerie avec Dillon ; l'ex-évêque renégat de Paris, Gobel ; le procureur général Chaumette, exgrand pontife du culte de la Raison ; et la veuve d'Hébert, qui avait été guillotiné quelques semaines auparavant.
Toute la fournée passa en même temps devant le tribunal révolutionnaire.
Lucile Desmoulins répondit avec calme et se défendit plutôt pour le principe, car elle souhaitait de mourir.
En entendant prononcer la condamnation qui la frappait, elle s'écria joyeusement :