LA DERNIÈRE LETTRE DE LUCILE DES- MOULINS ÉCRITE A SA MÈRE
— Dans quelques heures je vais donc revoir mon Camille !
Puis elle écrivit à sa mère ces simples lignes, d'une émotion si profonde et si pure :
« Bonsoir, chère maman ! Une larme s'échappe de mes yeux : elle est pour toi. Je vais m'endormir dans le calme de l'innocence. — Lucile. »
Devant l'échafaud, son calme extatique ne se démentit pas, et cette frêle enfant blonde, qui n'avait pas vingtquatre ans, mourut comme une Romaine.
Ainsi le même supplice réunit dans la mort, à quelques jours d'intervalle, ces deux êtres jeunes, vibrants et sincères, qui s'étaient tant aimés dans la vie.
Sans doute, il faut nous indigner de la sentence inique qui les frappa et de la tyrannie criminelle qui terminait dans le sang de la guillotine leur charmant roman d'amour.
Mais peut-être vaut-il mieux encore méditer la grande leçon qui s'en dégage pour en faire notre profit.
C'est qu'il semble, en effet, que toute la philosophie de la Révolution soit venue se refléter, et comme s'illustrer, dans l'existence même de Camille Desmoulins.
Rappelez-vous l'enthousiasme lyrique de ses premières lettres à son père, lorsque, séduit par le mirage d'un bonheur universel, hélas irréalisable ! il entraînait le peuple crédule et souffrant à la poursuite de sa dangereuse chimère !
Citaient, alors, les mots de: «Liberté, Egalité, Fraternité» qui semblaient doués de la vertu magique de remédier à toutes les misères de l'humanité, de guérir toutes les plaies sociales dont on souffrait.
Il ne fallait, alors, que jeter à bas l'odieuse tyrannie séculaire de la royauté, qui seule était responsable des misères du peuple, des impôts trop lourds, des privilèges détestés de quelques-uns.
Ah ! si la nation se gouvernait elle-même, si elle s'affranchissait de la tyrannie royale, plus rien ne s'opposerait à son bonheur, à sa prospérité, et les hommes, libres, égaux et fraternels, s'embrasseraient, au milieu des plaisirs et des fêtes, dans le sein d'une nature souriante, toujours aimable et bonne.
Et que fallait-il pour cela ? Oh ! si peu de chose : « Un seul jour d'anarchie ! » Le mot est de Desmoulins luimême :
« Un seul jour d'anarchie, qui fera plus pour la liberté que quatre ans d'Assemblée Nationale ! »
Et ce fut le 10 "août.
Le pouvoir tombé aux mains de Danton et de Desmoulins amena les affreux massacres de septembre.
Mais, sans doute, on liquidait encore le passé. Il ne fallait plus qu'achever de l'enterrer. Ensuite, on pourrait respirer.
Et ce furent les exécutions de Louis XVI, de Marie- Antoinette, du duc d'Orléans, de Bailly, qu'on acclamait encore si peu de temps auparavant.
Mais, lorsque ces têtes furent tombées, il fallut bien s'apercevoir que les choses n'en allaient pas mieux.
Comme le peuple, toujours plus misérable, demandait des comptes, on lui chercha de nouveaux responsables.
Et l'on immola les admirables Girondins, qui avaient passé naguère pour révolutionnaires, mais qui se trou-
vaient être devenus les réactionnaires du moment, cause de tout le mal !
La tyrannie, toujours plus implacable, toujours plus sanguinaire, qui était passée des mains de Danton à celles de Robespierre, allait bientôt submerger, à leur tour, Danton, Camille et leurs amis, suspects, eux aussi, de réaction.
Ainsi le torrent, dont on avait rompu les digues, montait toujours, emportant peu à peu tous ceux qui l'avaient si imprudemment libéré.
Robespierre, Fouquier-Tinville, Saint-Just, Couthon ne devaient pas tarder, non plus, à apprendre à leurs dépens qu'ils n'étaient pas montés si haut qu'ils fussent hors de ses atteintes !
Ah ! qu'elle semblait rétrospectivement d'une dérision cruelle, cette belle assurance de Desmoulins écrivant à son père :
« Grâce au ciel, nous venons de couper l'arbre ! Ne craignez pas d'être vous-même écrasé dans sa chute.
« Cet arbre ne peut tomber que sur les oisifs et non sur ceux qui ont bien mérité de la patrie ! »
Il était pourtant tombé, cet arbre, d'abord sur ceux-là mêmes qui y avaient, les premiers, porté la hache.
Avec quel sourire amer M. Desmoulins père ne devait-il pas y songer, resté tout seul à son foyer désert et ruiné ! Un de ses fils était mort en Vendée, un autre sous la guillotine, le dernier se battait.
Et la tyrannie sanglante, née dans un rêve métaphysique, poursuivait toujours son cycle tragique, accumulant les deuils sur les ruines, pour aboutir, ô dérision
suprême ! à la dictature militaire du Premier Consul. Ainsi le peuple-roi, brisant ses idoles de la veille pour s'attacher, sans cesse, aux pas de prophètes nouveaux, s'acharnait à chercher, dans l'ivresse de la violence, la réalisation d'un bonheur impossible !
Certes, il faut souhaiter ardemment le progrès social. Il y faut coopérer de toutes nos forces et dans toute la mesure de nos moyens.
Il est de l'impérieux devoir de tout gouvernement de le poursuivre sans cesse et d'y penser toujours.
Mais gardons-nous d'oublier qu'il ne peut sortir que d'une prudente évolution et d'une collaboration bienveillante, dans l'ordre et le travail.
On pourrait dire de lui, comme on l'a dit du génie, qu'il est d'abord le fruit d'une longue patience.
Persuader au peuple qu'il peut naître, du jour au lendemain, d'un bouleversement social et, si j'ose accoupler ces mots, du « règne de l'anarchie », c'est trahir le peuple lui-même en même temps que l'intérêt national, et c'est faire une œuvre criminelle, dont ceux qui l'entreprennent éprouveraient tout les premiers les funestes effets.
Vouloir s'assurer, en effet, contre la Révolution en étant soi-même révolutionnaire, c'est risquer de faire, en même temps qu'une lâcheté, un vilain et dangereux calcul.
Car la violence n'engendre que plus de violence, le désordre n'amène que plus de désordre, et, dans la surenchère qui se poursuit jusqu'au jour fatal d'une réaction impitoyable, ses premières victimes sont ses premiers apôtres.
Ce sont là, sans doute, des vérités premières et que chacun peut puiser dans notre propre Histoire. Mais il
n'est jamais inutile de les répéter, pour ceux qui sont tentés de les méconnaître.
Sachons donc garder le souvenir et comprendre la leçon de la tragique aventure de l'infortuné Camille Desmoulins, — ■ qui, pour avoir pensé trouver, dans un jour d'anarchie; le bonheur du peuple, fit fondre sur lui tant de calamités; qui voulait plus d'humanité et qui amena la Terreur; qui voulait plus de liberté et qui eut la loi des Suspects et deux cent mille arrestations arbitraires ; qui voulait plus de justice et qui eut les condamnations iniques du tribunal révolutionnaire, et qui, implorant enfin plus de clémence, finit lui-même sous la guillotine.