LE PALAIS DE JUSTICE, EN I
Toutes les passions viennent à leur tour « chez la Justice » L'une emportant son masque et l'autre son couteau (i).
Cet assassin, ne le reconnaissez-vous pas? Il est dans Eschyle ou dans Shakespeare... C'est Oreste et sa fureur tragique, c'est Othello égaré qui immole Desdémone innocente, c'est la perfidie d'Iago, c'est la misère de Phèdre, « malgré soi perfide, incestueuse »...
(1) Victor Hugo, Tristesse d'Olympio.
Ce sont toutes les audaces, toutes les bassesses, — parfois aussi toutes les noblesses, toutes les légitimes révoltes, tous les défis à l'oppression, — et toujours, sur le fond du drame, un cœur qui souffre et qui palpite...
Soufflez sur « la poudre du greffe »... Voyez ! des fantômes se lèvent... Ce sont les victimes de toutes les erreurs, les martyrs de tous les temps, les précurseurs que dénonça la foule aveugle... Socrate buvant la
LE PALAIS DE JUSTICE ET LA SAINTE-CHAPELLE A LA FIN DU XVIIIe SIÈCLE ; LA FLÈCHE, CONSTRUITE SOUS LOUIS XIII, FUT DÉMOLIE EN 179I.
ciguë des Trente, Galilée se dressant contre les puissants du jour, Calas et Sirven..., c'est l'humble huguenote bravant Louis XIV et écrivant sur les dalles de son cachot, avec un clou arraché au mur, le mot sublime : « Résiste ! »
Le Palais ! c'est un laboratoire à la taille de Shakespeare et de Balzac. Tout y est II n'y manque que l'étincelle de l'animateur de génie, que l'intuition du psychologue assez attentif pour discerner le bruit que fait la chute d'une âme...
Les avocats , témoins précieux.
Ces murs ont abrité des témoins précieux : les avocats. Cela ne vous choquera pas de lire leur éloge fait par un avocat, car, en les voyant défiler, vous reconnaîtrez des Français de tous les siècles. Tous les milieux sont représentés au barreau. On y accède avec la plus grande facilité, pourvu qu'on ait un diplôme et de l'honnêteté, double garantie du justiciable. On ne saurait invoquer de témoins plus autorisés que ceux-là. Depuis que la Révolution a brisé les corporations, ils sont les seuls à vivre dans un cadre historique, sous des règles traditionnelles, avec des habitudes séculaires. Nous pouvons, avec eux, suivre notre pays à travers les vicissitudes de sa longue histoire.
Celle du barreau peut se résumer dans un mot : la lutte, et sa qualité dominante dans un autre : le courage, vertu bien française. La lutte et le courage pour cette déesse à l'autel si souvent déserté : la Liberté ! Contre les régimes d'oppression, contre les rigueurs et les excès de la magistrature d'autrefois, contre l'arbitraire des puissants du jour, l'honneur du barreau fut de s'élever sans lassitude. Son arme, c'est la parole, si redoutable quand elle devient l'ironie, si meurtrière quand elle s'appelle le sarcasme.
Dans ce clair pays de France où Rabelais, en secouant Gargantua de rire, où Voltaire et Montesquieu, par les naïvetés de Candide ou les étonnements d'Usbeck, firent trembler et inquiétèrent le pouvoir, dans ce pays qui combat en souriant et renverse les trônes avec des chansons, la parole — instrument ailé — devait parfois devenir une massue.
Lorsque la tribune était silencieuse, la barre devint l'asile inviolable de ceux qui refusaient de se taire quand il y avait une injustice à dénoncer, un droit blessé à affirmer. L'histoire du Palais se confond avec la conquête et la défense des libertés publiques. Les noms de Berryer, de Jules Favre, de Gambetta — pour ne parler que du siècle dernier — sonnent comme des défis ou comme des mots de ralliement.
Ayant à parler d'une institution si ancienne, toute chargée de souvenirs, la difficulté n'est que de se mesurer et, voulant vous montrer le courage et l'indépendance du barreau, j'ai l'orgueil de pouvoir dire que la brassée est trop lourde. Ne croyez donc pas que je cède, en décernant la louange, « à l'amour de la maison où notre race est née ».
Il serait tentant de vous conter les vieilles légendes du temps de saint Yves, advocatus et non latro, du bâton de saint Nicolas, de la vie pittoresque des avocats du temps de la Fronde, qui firent plier Mazarin coupable d'avoir exilé le trop indépendant Orner Talon, de ces avocats^du xviie siècle, si verbeux et si touffus, mais si riches en beau langage,
comme Antoine Lemaistre qui faisait déserter les églises quand il plaidait, comme Patru qui fut académicien et grand avocat !
Laissons avec regret tout ce passé poudreux. Nous avons de la vie tout près de nous. Je vous prends par la main et je vous mène — soyez sans crainte — auprès de Fouquier-Tinville, au tribunal révolutionnaire qui, comme vous le savez, siégeait dans l'ancienne grand' chambre, aujourd'hui la première chambre du tribunal.
Pendant la Révolution.
Jamais les cloches du Palais ne sonnèrent plus héroïques sonnailles que dans le silence tragique de la Terreur.
On ne soupçonne pas la difficulté qu'il pouvait y avoir à parler de justice et de miséricorde au temps où dominait ce petit avocat d'Arras qui s'appelait M. de Robespierre. Les défenseurs étaient suspects. On les faisait comparaître, on les interrogeait, on les regardait d'un œil soupçonneux, on voulait connaître leurs sentiments à l'égard de la République « une et indivisible » ou plutôt des factions qui l'ont si diversement incarnée. Ils devaient justifier qu'ils avaient payé des contributions patriotiques, qu'ils faisaient partie de la garde nationale et qu'ils n'avaient pas défendu un trop grand nombre d'aristocrates, comme s'il n'était pas alors plus courant de défendre des « ci-devant » que des « patriotes » !
« Il ne suffit pas, disait un membre du Conseil général (qui avait dû faire sa carrière dans le service vicinal), qu'ils n'aient pas suivi les sentiers de l'aristocratie, il faut encore qu'ils aient marché d'un pas ferme dans la route du patriotisme. »
Leurs actes, leurs relations, leurs paroles étaient soigneusement contrôlés. Les impressions que leurs plaidoiries produisaient sur la foule étaient rapportées jour par jour au Comité de Sûreté générale. Triste époque qui succédait à celle qui avait connu « la douceur de vivre », et où un mouvement oratoire pouvait être considéré comme un acte d'incivisme !
Les avocats qui renonçaient à exercer leur profession, pour éviter des tracasseries et n'avoir pas à demander de certificat de civisme à leur porteur d'eau de la veille, n'étaient pas plus tranquilles. « Ils doutent eux-mêmes de leur civisme, ils ne se présentent pas, c'est qu'ils ont conscience de leurs crimes ! » Voilà bien la plus exacte formule qui ait jamais été donnée de la fameuse loi des suspects : si là parole est un crime, le silence est l'indice de sentiments antirépublicains !
les morts allaient vite. Une journée suffisait à instruire l'affaire la
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