MARIE ANTOINETTE AU TRIBUNAL REVOLUTIONNAIRE
mariage qu'il porta toute sa vie. Il plaida pour la Du Barry, pauvre loque tremblante qui, ayant mal vécu, n'avait pas appris à bien mourir et qui, croyant sans doute à un reste de séduction, demandait, les mains jointes, un instant à « M. le Bourreau». Il plaida pour Houchard, glorieux vétéran qui, traité de lâche par un coquin, déchira ses vêtements pour montrer ses trente-cinq blessures ; pour Bailly, le maire de Paris, tremblant de froid et non de peur ; pour Danton, dont la voix dominatrice fut étouffée par un artifice de procédure ; pour les Hébertistes, aussi lâches qu'ils avaient été cruels ; pour Charlotte Corday, deux fois cornélienne : par le sang et par le caractère... Charmante et coquette avec son petit bonnet et ses yeux candides, elle eut cette pensée gamine et touchante de laisser à l'homme qui avait risqué sa vie pour tenter de sauver la sienne le soin de payer les trente-six livres qu'elle devait au concierge de l'Abbaye.
Mais la gloire de Chauveau-Lagarde n'est pas là. Pour la postérité, il restera le défenseur de la Reine. Quand il la vit la première fois, affaissée dans sa pauvre robe de deuil, les yeux comme déjà voilés, les cheveux prématurément blanchis, il ne put se retenir de pleurer, et ce fut elle qui le rassura. Pendant deux heures il plaida pour elle, il lutta face à face avec la mort et mit une telle âme dans son appel à la miséricorde que, lorsqu'il eut fini, un gendarme lui mit la main au collet et l'arrêta. C'est le risque professionnel. Quel avocat, digne de ce nom, ne l'envierait d'avoir risqué sa vie pour faire son devoir?
Dénoncé par Marat qui, après un acquittement qu'il jugeait scandaleux, lui enjoignait « d'aller ensevelir sa honte dans un désert et d'être le bouc Azazel du barreau », deux fois arrêté, il échappa par miracle à la guillotine. Fouquier-Tinville, qui avait juré « que les têtes allaient tomber comme des ardoises par un temps d'orage », ne pouvait supporter la présence du « défenseur de l'infâme Antoinette ». Enfermé avec deux prisonniers qui furent tous deux guillotinés, il fut sauvé, comme tant d'autres, par le 9 Thermidor.
Il devait — après avoir pu se promener dans une rue qui porte son nom — mourir très vieux, doux philosophe un peu désabusé, ce qui se comprend chez un homme qui a vu tomber tant de régimes et tant de têtes. Napoléon, le soir de sa présentation aux Tuileries, voulut le taquiner : « Monsieur Chauveau-Lagarde, lui dit-il, il faut que nous rompions des lances. Vous avez défendu Antoinette.- — Sire, répondit-il, j'ai défendu la reine de France ! »
Cette réplique parut suffisante à celui qui s'était fait proclamer empereur des Français.
Le premier Empire et la Restauration.
Napoléon n'aimait pas les avocats. Il disait qu'il fallait leur couper la langue. Il est vrai qu'il ajoutait : aux avocats qui s'en servent contre le gouvernement.
La France s'était donnée à un grand soldat qui l'avait un peu violentée. La gloire empêchait d'apercevoir les taches du soleil.
Trois avocats seulement sur deux cents votèrent le rétablissement de l'Empire en 1804.
L'empereur à peine tombé, voici les excès de la Terreur blanche. Chauveau-Lagarde se dressa contre cette nouvelle Terreur comme il s'était dressé contre l'autre. On ne lui pardonna pas. On alla jusqu'à dire qu'il avait défendu la reine avec mollesse, on lui montrait l'échafaud
où était monté Maies herbes... C'est ce que Bourdaloue eût appelé « le zèle de la perfection des autres ».
De cette époque troublée je ne veux retenir qu'un procès.
Vous connaissez sans doute le nom de Trestaillon, qu'on a appelé « le héros de la Terreur blanche » et qui, à la tête de partisans violents et audacieux, exerça dans toute la région de Nîmes une véritable dictature contre les personnes et contre les biens. Un jour, il eut l'audace de poursuivre une de ses victimes en diffamation... La parole est donnée à l'avocat du prévenu.
C'était un jeune homme inconnu : petit, les cheveux crépus, les paupières tombantes, le nez camus, la bouche tordue, il était comme cet autre dont on a dit qu'il abusait du droit d'être laid. Il parle ! et le voici transfiguré... Cette petite taille, qui arrivait à peine à la hauteur de la D,arre?. domine maintenant, dépasse l'auditoire et les juges. Avec une témérité qui paraît folle, même chez un jeune homme, il invective, il prend à la gorge, il foudroie Trestaillon qui faisait hier trembler tout le monde et qui, maintenant, blêmit et chancelle au rappel de ses crimes : « Quant à Trestaillon, s'écrie l'avocat, l'accès du tribunal doit lui être fermé, à moins qu'il n'y soit traîné entre deux gendarmes pour venir rendre compte de ses forfaits. »
Le petit avocat, qui par un coup d'audace entrait dans la célébrité, était celui qu'on a appelé le grand Crémieux, futur membre du gouvernement de 1848 et du 4 septembre, et qui devait se signaler par l'abolition de l'esclavage dans nos colonies et de la peine de mort en matière politique.
Les garanties politiques, les droits de la presse, de la critique historique, tout est remis en question. Lamennais, Paul-Louis Courier Béranger, Bertin aîné, le Constitutionnel, le Courrier français, le Journal des Débats, le Globe, le National vont connaître la rigueur des tribunaux.
Aux désordres de la Révolution, au lourd silence de l'Empire va succéder un régime de tracasseries et de petites persécutions.
La tradition immémoriale du barreau est d'opposer à la force les droits imprescriptibles de l'individu. Le choc était fatal. Il n'y aura pour ainsi dire pas de grands procès où les avocats, pour reprendre 1 expression impériale, « ne se serviront de leur langue contre le gouvernement ».
Ce n'est plus le courage qu'il leur faut maintenant, c'est l'indépendance. r
L'éloquence d'alors est ampoulée, boursouflée. Les divinités mythologiques, les souvenirs classiques surgissent parfois d'une façon' bien
inattendue dans les plaidoiries entendues vers 1820. Sourions de la langue, mais admirons les orateurs en pensant que des métaphores aujourd'hui vieillies et un peu ridicules ont parfois contribué à sauver des innocents.
Il faut lutter contre des gouvernements mesquins et tatillons qui ne souffrent pas plus l'indépendance de la parole que la liberté de la pensée.
Les poursuites les plus bizarres venaient à l'audience.
Louis XVIII avait dit un jour : « Je sens que je suis aimé de mon peuple. » Un ancien préfet de l'Empire, M. Fievée, releva le mot : « Les rois se croient aimés quand on leur dit qu'ils le sont, et quelquefois ils le répètent avec une rare bonhomie. » Ce n'était pas bien méchant ! M. Fievée fut néanmoins poursuivi... Hennequin qui plaidait ne se fit pas faute de mettre de la dentelle sur une prévention inexistante. Il fit de Louis XVIII « un prince célèbre en Europe par la variété de ses connaissances, les trésors de sa mémoire, la finesse de ses observations, le bonheur de ses à-propos et qui eût obtenu le prix de la bonne plaisanterie si la raillerie eût été permise aux rois ». Comment s'étonner, si tout cela était vrai, que ce prince charmant fût aimé de son peuple? Le résultat fut : trois mois de prison et 500 francs d'amende. Poursuivi pour des critiques... condamné pour des éloges... on dit que l'ancien préfet ne trouva pas payer trop cher le droit d'avoir raillé un confiant monarque.
La presse libérale ne demeurait pas en reste. Une parole trop vive pouvait vous mener en prison : aussi ce fut le règne de la périphrase. La polémique gagnait en finesse ce qu'elle perdait en force.
Deux individus étaient accusés d'avoir tiré un coup de pistolet sur le duc de Wellington au moment où il rentrait à son hôtel de l'avenue des Champs-Elysées. Les débats du procès établirent avec une quasi-certitude que le pistolet n'était pas chargé. Un journal rendit compte de l'audience sous ce titre : « Coup de pistolet tiré à balle. ..ou sans balle... sur... ou près la... voiture du duc de Wellington. »
Les défenseurs étaient frappes en même temps que leurs clients. Un avocat — Jay — était frappé d'un an de suspension. Motif ? Il avait, à propos de la mort de Louis XVI, «rendu compte du crime le plus atroce et le plus funeste de la Révolution avec un ton de froideur et d'insensibilité qui ne laisse rien apercevoir de la profonde horreur dont tout Français doit être pénétré ». Ainsi reprochait-on trente ans auparavant aux mêmes hommes de ne pas se montrer assez « patriotes » (1)...
(1) ,.. La forme d'une ville
Change plus vite, hélas ! que le cœur des mortels. (Baudelaire.)
Le procès de Ney.
Après les Cent Jours, les condamnations à mort furent fréquentes.
Ney, le brave des braves, celui dont le cœur ne faiblissait pas plus sur les glaçons de la Bérésina que dans l'ivresse guerrière du mont Saint - Jean, Ney, qui, ayant vainement cherché la mort à la tête des cavaliers de Kellermann, avait demandé comme une faveur de mourir dans les rangs de la vieille garde, Ney fut jeté en prison...
Après le départ pour l'île d'Elbe, il s'était rallié aux Bourbons et avait été nommé au commandement de la 6e division militaire, à Besançon.
Tout à coup, une nouvelle vient jeter l'émoi en Europe. Napoléon est débarqué à Cannes et marche sur Paris... Les chancelleries s'agitent : Metternich et Pozzo di Borgo voient leur œuvre compromise... Quel peut être le suprême effort d'un soldat qui, s'il a perdu la couronne, a gardé son épée? La Cour s'affole... Louis XVIII part pour Gand...
La marche de Napoléon est foudroyante. Il reconquiert ses villes comme il prenait naguère les capitales étrangères : Grenoble, Mâcon, Châlons, Autun lui ouvrent leurs portes. Il arrive avec 15 000 hommes... C'est une marche triomphale...
Que fera Ney, qui n'a que 4 000 hommes ? Des défections se produisent ! « Comment, dira-t-il plus tard, aurais-je pu arrêter la mer avec les mains? » Des officiers déguisés lui apportent la fameuse proclamation où Napoléon disait que « l'aigle allait voler, de clocher en clocher, jusqu'aux tours de Notre-Dame». L'empereur à qui il doit tout exerce encore sa magie sur Ney... Il n'hésite plus : il fait rassembler ses troupes à Lons-le- Saunier et il leur lit cette proclamation qu'on lui avait préparée : « Soldats ! je vous ai souvent menés à la victoire. Maintenant, je veux vous conduire vers cette phalange immortelle que l'empereur Napoléon conduit à Paris ! » Les shakos volent au bout des fusils, les soldats s'embrassent... C'en est fait : Ney a trahi la cause des Bourbons î
Après Waterloo, il est arrêté, incarcéré à l'Abbaye, au moment même où La Bédoyère tombait sous des balles françaises dans la plaine de Grenelle. Quelques jours après, il comparaissait devant un conseil de guerre où siégeaient ses anciens compagnons d'armes, Augereau, Mortier, Masséna... Il y avait neufjjans, jour pour jour, qu'après la victoire dTéna il était entré dans Magdebourg...
Les passions étaient à ce point exaspérées qu'on put un instant craindre qu'il ne trouvât pas de défenseur. Eh ! quoi ? la Restauration ferait-elle fuir ceux qui n'avaient pas déserté devant la Terreur ?... Un avocat se présenta. Blanchi dans les travaux du Parlement, il avait été de ceux qui avaient apporté à la Convention « la vérité et leur tête ».
C'était Nicolas Berryer dont le nom devait connaître au barreau, avec son fils une gloire à laquelle aucune autre ne peut être comparée. 11 accepta de défendre le maréchal malgré les menaces de la presse qui affectait de confondre dans la même réprobation les défenseurs et ceux qu'elle appelait «les complices de Bonaparte, les suppôts de usurpateur », malgré ses amis, ses confrères, plus hommes de parti qu avocats, dont un lui écrivait : , . ,
« ... Que vous vous disposiez à défendre le maréchal du crime de
mort du maréchal ney (7 décembre 1815). D'après Raffet.
haute trahison dont il est forcé de s'accuser lui-même, c'est ce que personne ne veut croire ; c'est, mon cher Berryer, ce que je vous défends de faire au nom de l'honneur, au nom de votre famille, au nom de notre ordre que notre adoré monarque vient de combler presque sans mesure de ses faveurs et de ses bienfaits... Interrogez votre conscience et la renommée et toutes deux vous diront que vous laisseriez à vos enfants une mémoire flétrie et à votre ordre un bien affreux souvenir de vous si, par un prompt retour à la vraie vertu, vous n'échappiez pas, quand il en est temps encore, au péril qui vous menace de voir votre nom, glorieux
jusqu'ici, former un chiffre ineffaçable avec celui d'un guerrier féroce et sans foi que ses contemporains nomment un traître régicide et que la postérité mettra, n'en doutez pas, à côté de Ravaillac et de Damiens. » (Charles de Lacombe, Les premières années de Berryer.)
Martignac, plaidant devant la cour d'assises de Bordeaux, disait :
« L'avocat qui s'est chargé volontairement de défendre un guerrier traître et rebelle à son roi... qui, s'entourant de honteux détours, de méprisables subterfuges, d'ignobles entraves, enlève ainsi au prévenu, autant qu'il est en lui, son dernier honneur, celui du courage, cet avocat a perdu son titre à nos yeux,je me sépare àjamaisdelui.»(ViEL-CASTEL, Histoire de la Restauration, t. 4, p. 341.)
Evidemment, c'était moins grave que les périls qui menaçaient Chauveau-Lagarde ou Tronson-Ducoudray. Berryer, ardent royaliste, accepta la défense du maréchal Ney avec la même tranquille résolution qui l'avait fait se dresser contre Napoléon pour défendre le général Dupont.
Se défiant de ses frères d'armes, le maréchal déclina la compétence du conseil de guerre, et ses juges, désireux de se débarrasser de ce fardeau, — Masséna avait voulu se récuser en alléguant une querelle qu'il avait eue avec l'accusé en Portugal, — le renvoyèrent devant la Chambre des pairs.
Ney était radieux. «Ah ! monsieur Benyer, quel service vous m'avez rendu ! Voyez- vous, ces gens-là m'auraient fait tuer comme un lapin ! » Et il ajouta ces mots, qui sont sans doute le plus éclatant hommage qu'un soldat puisse rendre à un orateur : « Quel dommage que vous n'ayez pas été militaire ! vous auriez eu une belle voix de commandement ! »
On sait le reste. Condamné à mort, Ney était fusillé peu après sur la place de l'Observatoire, à l'endroit où s'élève aujourd'hui la belle statue de Rude. Avant de mourir, il avait poussé le cri de tous les proscrits, de toutes les victimes de l'arbitraire : « J'en appelle à la postérité ! » (1).
Le gouvernement garda rancune à Berryer de cette courageuse défense et l'écarta du Conseil de l'ordre jusqu'en 1822.
Son fils, le grand Berryer, qui défendait Cambronne quelque temps après, eut le bonheur de faire acquitter le héros du dernier carré, en
(i) On aura une idée de la difficulté de la défense par ce bref dialogue : Berryer, épuisé, demandait le renvoi de l'audience au lendemain.
Le procureur général Bellart. — Ce qu'on vient de demander est sans exemple.
Berryer. — Je réduis ma demande à une simple question d'humanité.
Le duc d'Uzès. — Monsieur le président, voulez-vous rappeler l'avocat à l'ordre !
E<- l'on prétendit défendre à l'avocat de plaider la tête couverte, ce qui, d'après nos anciens usages est le symbole de la liberté de la parole.
s'écriant dans un magnifique emportement oratoire : « Il ne convient pas qu'un roi aille ramasser les blessés sur le champ de bataille pour les porter à l'échafaud ! » . .
Il avait, lui aussi' mis dans sa parole une ardeur si passionnée, qu il eut l'honneur d'être dénoncé par le procureur général à son conseil de discipline.
Le procès des ministres.
Quelques années plus tard, ce n'étaient pas les soldats de l'Empire, mais les ministres du roi qui étaient jetés en prison.
Le 9 août 1829, M. de Martignac, ministre libéral, tombait du pouvoir. M. de Polignac était nommé par Charles X ministre des Affaires étrangères. Royer-Collaid prévit les mouvements populaires qu'amènerait ce changement de politique et dit du ton péremptoire qui lui était habituel : « Charles X reste toujours le comte d'Artois de 1789. »
Le cabinet Polignac devait faire une brève carrière. Un an ne s'était pas écoulé depuis sa constitution que la révolution de 1830 éclatait, à la suite des ordonnances de juillet qui dissolvaient la Chambre, suspendaient la liberté de la presse et portaient atteinte à la liberté électorale.
Le Palais de Justice fut envahi. Sur la porte de la bibliothèque des avocats, on avait écrit : Défense d'office (1), et la foule silencieuse s'était écartée en respectant ce lieu d'asile.
Quatre des ministres qui avaient signé les fameuses ordonnances furent traduits devant la Cour des pairs : le prince de Polignac, MM. de Peyronnet, de Chantelauze et de Guernon-Ranville. L'hostilité qu'ils avaient soulevée était très vive. Le barreau devait donner une fois encore la mesure de son indépendance.
C'est au brillant Martignac, qui s'était rendu célèbre au barreau de Bordeaux, à celui-là même qui avait été précipité du pouvoir par le prince de Polignac, qu'on demanda de défendre ce dernier. Il accepta, mais repoussa l'offre de 100 000 francs et d'une plaque de diamants en disant, avec une noble simplicité : « C'est pour son honneur et pour le mien que je défendrai le prince de Polignac. »
Il y avait à la barre Hennequin, Sauzet, déjà connu à Lyon, et Crémieux, dont la robe couvrait mal l'uniforme de garde national. Martignac, en habit avec le grand cordon de la Légion d'honneur, prononça une plaidoirie fort belle qui suscita des applaudissements, réprimés à grand' peine par le baron Pasquier, lorsqu'il s'écria : « Le coup que vous
(1) Voir le livre remarquable de mon confrère Jules Fabre : Histoire du Barreau de Paris.
frapperiez ouvrirait un abîme et quatre têtes ne le combleraient pis ! » Quant à C rémieux, il commença par ces paroles que la tradition du Palais transmet de bouche en bouche : « J'écoute encore et il faut que je parle. Mon âme est encore émue paroles impressions que vous avez partagées, et je dois chercher à en exciter de nouvelles. »
Trois des accusés furent condamnés à la détention perpétuelle et le prince de Polignac fut frappé de mort civile. Ernest Daudet raconte que le noble pair, effrayé de ce mot dont il ignorait le sens, ne fut rassuré que quand on lui eut expliqué que la mort civile n'était pas l'échafaud, par opposition à la fusillade qu'il croyait être la mort militaire.
Le procès de Louis-Napoléon.
Ce magnifique exemple de tolérance donné par Martignac et C rémieux, en acceptant la défense d'accusés dont tout les séparait, n'est pas unique, tant s'en faut, dans les annales du barreau, où l'habitude de la contradiction impose le respect de toutes les opinions sincères.
Un autre témoignage en fut donné par Berryer lorsqu'il accepta de défendre le futur Napoléon III. Berryer était un des chefs du parti légitimiste. Mais le barreau reste fidèle au malheur, quels que soient le côté de la barricade et la couleur du drapeau. *
Le 28 septembre 1840, dix-neuf accusés, dont Louis-Napoléon Bonaparte, le comte de Montholon et Fialin de Persigny, comparaissaient devant la Cour des pairs pour avoir tenté un soulèvement à Boulogne. Le procureur général Franck Carré soutenait l'accusation. A la barre, on voyait tout ce que le Palais comptait alors d'illustrations: Berryer, Marie, Jules Favre, etc.
Le procureur général, qui ne prévoyait sans doute pas le rétablissement de l'Empire, avait été sévère: « L'épée d'Austerlitz, avait-il dit en s'adressant au neveu du grand empereur, est trop lourde pour vos mains débiles. Cette épée, c'est l'épée de la France ! Malheur à qui tenterait de la lui enlever !... Qui donc êtes-vous, pour vous donner comme un représentant de l'Empire, époque de gloire et de génie, vous qui étalez tant de misère dans vos entreprises et qui donnez par vos actes tant de démentis au bon sens ? »
Berryer fit un chef-d'œuvre.
— Royaliste, dit-il, j'ai défendu les hommes restés fidèles à l'empereur. Pour sauver leur vie, j'ai fait la part des événements... et les juges du roi ont acquitté Cambronne. Aujourd'hui, l'accusé qui fait à mon indépendance et à ma bonne foi l'honneur de venir me chercher pour sa défense ne me verra pas faillir à sa confiance.
Et puis cette audacieuse apostrophe aux pairs : — Avant de juger, dites- vous, la main sur la conscience : «Devant Dieu et devant mon pays, s'il eût réussi, s'il eût triomphé, ce droit, je l'aurais
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