‹ Les grands procès de l'histoire (volume 2)Chapitre 36 sur 39 · AUTOGRAPHE DE P. A. BERRYER · texte numérisé non relu

AUTOGRAPHE DE P. A. BERRYER

nié ; j'aurais refusé toute participation à ce pouvoir. » Moi, j'accepte cet arbitrage suprême, et quiconque, devant Dieu et devant le pays, me dira: «S'il eût réussi, je l'aurais renié», celui-là, je l'accepte pour juge (1). Pour apprécier la témérité de ce langage, rappebz-vous que Berryer parlait à des hommes qui avaient servi... avec la même fidélité... trois ou quatre gouvernements successifs.

(1) Rappelez- vous le mot du général Malet à ses juges : « Quels étaient vos complices? — Vous tous, si j'avais réussi ! »

Louis-Napoléon fut condamné à la détention perpétuelle. « Combien de temps dure la perpétuité en France ? » demanda- t-il avec le calme fataliste d'un carbonaro.

Il écrivit une belle lettre à Berryer :

« J'ignore ce que le sort me réserve, j'ignore si je serai jamais dans le cas de vous prouver ma reconnaissance, j'ignore si jamais vous voudrez en accepter les preuves, mais je vous avoue que si mon procès ne devait avoir eu d'autre résultat que de m' attirer votre amitié, je croirais encore avoir immensément gagné et je ne me plaindrais pas du sort. »

Hélas ! le roi de France a trop souvent oublié les promesses du duc d'Orléans ! Onze ans après, — dans la nuit du coup d'État, le 2 décembre 1851, — Berryer reçut la récompense promise... sous les espèces d'un commissaire de police quilui offrit, avec quelques autres, l'hospitalité du Mont-Valérien.

Le second Empire. — Le procès Baudin.

Le barreau fut hostile à l'Empire. Sauf Lachaud, qui était un des familiers des Tuileries et de Compiègne, les avocats restèrent insensibles aux avances de Napoléon III. Je ne parle pas, bien entendu, de ceux qui abandonnèrent la barre pour devenir fonctionnaires.

En 1868, un procès politique allait rendre célèbre un jeune avocat qui n'était encore connu que dans les brasseries du Quartier Latin et dans les parlotes politiques : Léon Gambetta.

Joseph Reinach a retrouvé sa première plaidoirie. Gambetta l'avait apprise par cœur, défiance touchante chez un tel improvisateur. Ce premier essai est curieux parce qu'on y trouve un Gambetta tout différent de celui qu'a fixé l'histoire. Elevé par une mère et une tante pieuses, le jeune avocat y cite à chaque ligne Bossuet, saint Jean et les Pères de l'Église : « Toute âme, dit-il, est un livre... Y a-t-il quelqu'un qui puisse lire dans le livre de Dieu? »Et, poussant l'ivresse oratoire un peu loin, il ne craignit pas de comparer indirectement son client à Jésus luimême.

Repoussant l'idée d'une condamnation, il s'écriait : « Oh ! non, cela n'arrivera pas dans un pays où l'on adore comme Dieu un homme que les mouchards ont cloué sur la croix... O magistrats ! Que pemsezvous de Ponce- Pilate? »

Question indiscrète à laquelle il ne fut pas répondu.

Au concours de la Conférence des avocats, il avait remporté un triomphe resté légendaire au Palais. Ces conférences sont contradictoires. Decrais, futur ambassadeur, avait terminé son discours par une

allusion au charme oratoire de Gambetta : « Défiez-vous du chant des sirènes ! » Gambetta se leva, rejeta sa crinière de lion, tendit le bras d'un geste brusque vers Decrais et s'écria impétueusement : « La sirène ! la voilà !» A ce seul mot, l'auditoire se leva enthousiasmé, le bâtonnier luimême donna le signal des applaudissements, et ce bâtonnier était Jules

Favre ! . .

Gambetta n'était donc pas un inconnu, tout au moins au Palais, lorsque,en 1868,— il avait trente ans, — il fut chargé par Crémieux de défendre Delescluze, poursuivi «pour manœuvres à l'intérieur». Le 2 novembre 1868, au cimetière Montmartre, des hommes politiques s'étaient réunis sur la tombe de Baudin, représentant du peuple qui avait été tué le 3 décembre 1851 sur une barricade du faubourg Saint- Antoine en apprenant aux railleurs «comment on mourait pour vingt-cinq francs ». Une souscription avait été ouverte dans le Réveil pour élever une statue à Baudin. Le directeur du journal, Delescluze, fut poursuivi.

Gambetta ne devait pas laisser passer cette occasion unique^ de se mesurer avec le gouvernement impérial. La partie était risquée. Les magistrats de l'époque ne plaisantaient pas avec les avocats trop hardis. On dit qu'en pénétrant à l'audience, il jura d'en sortir « fracassé ou triomphant » (1).

De Delescluze et du procès il parla peu, mais, élevant progressivement le débat, il monta jusqu'à l'empereur lui-même, qu'il dénonçait comme un aventurier de la politique, jusqu'à l'Empire lu'il eut l'audace, devant les magistrats stupéfaits, de flétrir dans son « origine criminelle ». On se demande aujourd'hui encore comment il put parler sans être interrompu.

Voici cette harangue enflammée :

« Oui, le 2 décembre, autour d'un prétendant, se sont groupés des hommes que la France ne connaissait pas jusque-là, qui n'avaient ni talent, ni honneur, ni rang, ni situation, de ces gens qui, à toutes les époques, sont les complices des coups de force, de ces gens dont on peut répéter ce que Salluste a dit de la tourbe qui entourait Catilina,^ ce que César dit lui-même en traçant le portrait de ses complices, éternels rebuts des sociétés régulières...

Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes,

comme traduisait Corneille.

« C'est avec ce personnel que l'on sabre depuis des siècles les institu-

(1) Spuller raconte qu'il lui avait dit : « Je ne suis pas un homme si je ne me fais pas suspendre pour six mois. »

tions et les lois, et la conscience humaine est impuissante à réagir, malgré le défilé sublime des Socrate, des Thraséas, des Cicéron et des Caton, des penseurs et des martyrs qui protestent au nom de la religion immolée, de la morale blessée, du droit écrasé sous la botte d'un soldat ! »

Le président, devant cette avalanche d'outrages, esquissa une timide protestation. Mais l'orateur était lancé. Le procureur impérial, ne pouvant placer un mot, se contenta de hausser les épaules.

Alors Gambetta :

« Ah ! vous levez les épaules ! Sachez-le ! je ne redoute pas plus vos dédains que vos menaces. En terminant hier votre réquisitoire, vous avez dit : « Nous aviserons ! » Comment, avocat impérial, magistrat, homme de loi, vous osez dire : Nous prendrons des mesures ! Et quelles mesures? Ne sont-ce pas là des menaces? Eh bien ! écoutez, c'est mon dernier mot : Vous pouvez nous frapper, mais vous ne pourrez jamais ni nous déshonorer ni nous abattre ! »

Gambetta passa ainsi « du café Procope à la dictature ». (H. Barboux.) Son discours retentit comme un coup de tonnerre dans la France entière. uLa veille du procès, on parlait de Sadowa, du Mexique, du Pape ; le lendemain, on ne parla plus que du 2 décembre. » (H. Brisson.)

Lachaud, qui aimait Gambetta et détestait ses opinions, avait dit à son fils Georges Lachaud en sortant de l'audience : « Ah ! l'animal, qu'il a été beau ! »

Un magistrat. — Le premier président Séguier.

Pendant près de quarante années, de 1811 à 1848, le premier président Séguier avait été à la tête de la Cour de Paris.

Il était au Palais comme chez lui et le faisait bien voir. C'était, sous Louis-Philippe, un petit vieillard sec et vif. Il écoutait les avocats avec une visible impatience. Le mortier sur les yeux, comme en embuscade derrière son bureau, il « semblait guetter les plaidoiries » (Rousse). Il interrompait les avocats, les critiquait, les rabrouait vertement, refaisait leur argumentation, impitoyable pour ceux qui se montraient médiocres, ou que du moins il jugeait tels. Il distribuait aussi l'éloge : « Me Paille t a plaidé hier d'une façon parfaite, je le dis à l'honneur de tout le barreau. »

Il avait répondu à un ministre de Charles X, M. de Peyronnet : « La Cour rend des arrêts et non pas des services. »

Un jour, à l'ouverture d'une audience, il dit : « Je n'aperçois pas Me Gicquei. Les avocats n'en font jamais d'autres. — Monsieur le Premier, répondit du fond de la salle l'avocat qui arrivait tout essoufflé,

j'étais à la Cour de cassation, occupé à défendre un de vos arrêts. — C'est inutile, nos arrêts se défendent d'eux-mêmes. — Ce qui n'empêche pas que le vôtre vient d'être cassé ! »

Une autre fois, un avocat faisait demander une remise parce que son enfant venait de mourir. Séguier, pompeux et érudit, refuse et il ajoute : « Le jour où le Premier Président se mariait ou perdait sa femme, il n'en venait pas moins à l'audience, et lorsqu'un prêtre perd son père, il n'en doit pas moins dire sa messe... Nous entendrons l'avocat qui est présent à l'audience. »

A la suite de quelques incidents de ce genre, les rapports étaient assez tendus entre la magistrature et le barreau.

En 1833, Marie, un grand avocat, une haute conscience, surnommé « le philosophe du barreau », défendait devant la cour d'assises Cabet, accusé d'avoir excité à la haine contre le gouvernement. Pendant qu'il plaidait, un avoué demande pour lui une remise à la Cour. Séguier refusa sèchement et dit à l'avoué : « C'est pour la Cour d'assises que Me Marie nous a quittés, notre client vaut bien Cabet et nous valons bien la Cour d'assises. Il est déplorable que les avocats s'occupent d'affaires politiques. » Il accorda quand même la remise, mais il ajouta, s'adressant à l'avoué : « C'est pour vous, car nous savons votre manière franche et loyale de penser et votre attachement à l'ordre public. »

Marie se plaignit au Conseil de l'ordre. Le bâtonnier Pasquier, dans un discours, critiqua vivement la Cour. Il fut frappé de la peine de l'avertissement. L'affaire alla jusqu'en cassation, puis le temps passa et tout sembla s'apaiser.

Dix ans après, le barreau se jugea insulté par des paroles regrettables du Premier Président. Le Palais fut en rumeur. La presse s'en mêla, ce qui n'était peut-être pas le mo\en d'arranger les choses. Le Conseil de l'ordre écrivit au Premier Président une lettre où il lui demandait de retirer ses paroles sous peine de ne plus voir un avocat à son audience. La Cour répliqua en frappant de la peine de l'avertissement les membres du Conseil, parmi lesquels on comptait Berryer, Paillet, Lupin et Jules Favre.

Alors ce fut le vide à la première chambre de la Cour : plus d'avocats ! Le Premier s'entêtait et faisait plaider les avoués. Il parut d'abord prendre goût à la brièveté de leurs explications, mais bientôt il regretta les plaidoiries. Visiblement, il n'était plus dans l'atmosphère où il avait vécu si longtemps ! Que devenaient ses chères habitudes et comment interrompre des avoués qui plaidaient en style nègre et pour tirer la Cour d'embarras?

Les vacances arrivèrent. A la rentrée, Séguier n'hésita pas à faire des avances. La paix fut signée...

Le barreau et la magistrature.

Voici deux incidents qui sont restés célèbres.

En 1859, un jeune avocat — Emile Ollivier — fut frappé pour quelques mots prononcés dans le feu de l'improvisation, et où le parquet voulut voir une insulte à la magistrature.

Emile Ollivier plaidait pour le philosophe Vacherot, dont le livre La Démocratie était jugé subversif. Il commença ainsi sa plaidoirie : « Je ne répondrai pas aux parties irritantes du réquisitoire de M. l'avocat impérial. Cet appel aux passions est mauvais... » Il n'en fallut pas plus ! On l'interrompt, on le somme de se rétracter, il refuse. Il est suspendu pour trois mois.

Nous avons un plus récent exemple d'intolérance. En 1894, un jeune avocat, à l'aurore d'une brillante carrière, plaidant devant le tribunal d'Albi, avait qualifié « d'injuste, d'étrange, d'arbitraire » la poursuite dont son client était l'objet. Il fut suspendu pour un mois (1)... Il est devenu depuis le chef de la magistrature française et un de nos hommes politiques les plus éminents... C'est mon ami René Viviani...

La guerre de 1870 et la Commune.

En juillet 1870, un de mes prédécesseurs, le bâtonnier Rousse, disait à ses confrères en les remerciant de l'avoir élu : « Écoutez le premier appel que vous adresse votre nouveau bâtonnier: Oubliant les dissentiments qui nous divisent, rangeons-nous et serrons-nous autour du drapeau de la France ! »

C'était déjà la formule de l'union sacrée.

Le 4 septembre, l'Empire est emporté dans le désastre national. Le gouvernement provisoire est un gouvernement d'avocats : Emmanuel Arago, Jules Favre, Jules Ferry, Gambetta, Ernest Picard, Crémieux. D'autres avocats : Floquet, Brisson, Clamageran, mon maître regretté Durier, acceptent des fonctions ou des postes pour être utiles à la patrie en danger.

Le barreau donne son concours à la justice militaire. Le Conseil de l'ordre est chargé du choix des membres du conseil de revision militaire dont Dufaure est le président. Les commissaires du gouvernement

(1) Malgré l'éloquente plaidoirie de notre vénéré doyen ,1e bâtonnier Cartier.

près les conseils de guerre sont tous ou presque tous des avocats désignés par le bâtonnier Rousse.

Au théâtre de la Porte-Saint-Martin, des avocats font des conférences patriotiques...

Le préfet de police est un confrère qui deviendra le chef de Tordre : Cresson.

Dans la grande salle des assises, le Palais (magistrats, avocats et offi-

Crémieux. E. Picard. Jules Favre.

Général Le Flô. Amiral Fourichon.

Trochu. Dorian. Jules Simon.

Gambetta. MagniD

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