MARIE STUART QUITTANT LA FRANCE
par A. Debacq.
io LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE
envahit la cour et s'opposa, par ses clameurs et ses protestations, à l'achèvement de la cérémonie.
Elle dut renoncer à entendre la messe au palais. Elle pensait, par sa tolérance et ses concessions, désarmer le fanatisme des protestants et se concilier leurs bonnes grâces en leur laissant toute liberté de conscience.
C'est dans cet esprit qu'elle appela auprès d'elle, comme ministre, son frère naturel, James Stuart, qui était protestant, et le fit, peu après, comte de Murray.
Mais donner des gages à un adversaire n'a jamais eu pour effet de le désarmer.
Tout au contraire, sa tolérance fut exploitée comme une faiblesse, et on lui refusa bientôt à elle-même cette liberté de conscience qu'elle avait eu la noble candeur d'accorder si généreusement aux autres.
Quant à Murray, comblé par elle de faveurs, après l'avoir compromise par sa politique anticatholique, il n'allait pas tarder à la trahir et à se retourner contre elle.
En attendant, chaque dimanche, des homélies dénonçaient les « scandales », les « impiétés » et les « débordements » de la Cour et excitaient contre la reine le fanatisme des fidèles.
La reine était grossièrement apostrophée dans les rues d'Edimbourg. Il fallut lui constituer une garde.
Le commandement en fut confié au comte de Bothwell que nous retrouverons par la suite.
Bientôt, Marie Stuart dut se résigner à renvoyer les seigneurs français qui l'avaient accompagnée, dont l'impopularité augmentait la sienne et dont la présence donnait lieu à trop de commentaires malveillants.
LE PROCÈS DE MARIE STUART n
Le seul qui fût resté, le jeune Chastellard, gentilhomme et poète, élève de Ronsard, chez qui il avait connu Marie Stuart, dont il s'était follement épris, finit fort tristement, condamné à mort par ordre de Murray et exécuté, pour avoir été trouvé caché dans la chambre de la reine.
Il s'en alla, désabusé, au supplice, en répétant ces vers de son maître :
Le désir n'est rien que martyre.
Content ne vit le désireux, Et l'homme mort est bien heureux !
Heureux qui plus rien ne désire !
Au moment de mourir, il soupira, dit-on :
■ — O cruelle dame !
Cette aventure, fâcheuse, à la vérité, fit scandale. L'autorité, déjà critiquée, de la reine eut à en souffrir.
En vain alla-t-elle, à l'instigation de Murray, faire campagne au nord de l'Ecosse contre le comte de Huntly, chef de la faction catholique, qui fut vaincu et tué.
Elle n'apaisa point par là les clameurs. Et, comprenant qu'une femme de son âge ne saurait gouverner seule, elle résolut de se remarier.
Les partis ne manquaient pas : elle n'avait que l'embarras du choix.
Il fut question du roi de Suède, du roi de Danemark, du roi de France, de l'archiduc Charles d'Autriche, de Don Carlos, fils aîné de Philippe II d'Espagne, du duc de Nevers, du duc de Fcrrare... J'en passe.
Les considérations politiques les plus compliquées intervenaient tour à tour pour ou contre chacun de ces multiples projets ; car les reines, victimes du devoir professionnel, à leur manière, doivent, en ces questions,
écouter davantage les suggestions de la politique que celles de leur cœur de femme !
Brusquement, Marie Stuart se prononça pour celui dont personne n'avait parlé : son cousin, Henry-Stewart, lord Darnley, fils du comte de Lennox.
Il était plus jeune qu'elle de deux ans. Mais ce n'était point, pourtant^ une mésalliance.
Darnley était, à la fois, un Stuart et un Tudor. Appartenant donc à l'Ecosse et à l'Angleterre, il était l'un des premiers dans ces deux pays et renforçait ainsi les droits éventuels de Marie à la couronne d'Angleterre.
Pourtant, la nouvelle de cette union fut généralement très mal accueillie : par Elisabeth, d'abord, qui y voyait une menace à son endroit ; par Murray, ensuite, qui, furieux de voir l'esprit de la reine lui échapper, quitta la Cour avec esclandre et fit prendre les armes à ses vassaux, se mettant ainsi en révolte ouverte contre sa bienfaitrice ; par les calvinistes, enfin, qui tenaient Darnley pour un papiste et s'opposèrent de toutes leurs forces à ce mariage.
Il fut, pourtant, célébré à Holyrood, le 29 juillet 1565. Après la bénédiction nuptiale, suivant un cérémonial convenu et réglé d'avance, Darnley embrassa sa femme et quitta l'église, la laissant assister seule à la messe.
Il avait espéré, par cette petite comédie, ménager les susceptibilités protestantes.
Marie Stuart ne tarda guère à s'apercevoir de l'erreur qu'elle avait commise en épousant Darnley.
Il joignait à la sottise et à la débauche une insatiable ambition personnelle.
C'est ainsi qu'il eut bientôt la prétention de se faire
attribuer la couronne, c'est-à-dire que la royauté lui fût assurée, si la reine mourait sans enfant.
Prudemment, elle refusa.
Il résolut alors de l'y contraindre par la force.
Avec Murray, hors la loi depuis sa révolte, et les chefs calvinistes Morton, Ruthven et Ker de Falconside, Darnley conspira, chose incroyable, contre la reine, sa femme.
Il organisa un odieux guet-apens contre le secrétaire particulier de Marie Stuart, un Italien nommé David Rizzio, qui conseillait la reine, et contre lequel Darnley prétendait avoir de légitimes, motifs de jalousie, ce qui semble bien douteux, car Rizzio était fort laid. Mais sait-on jamais ?
Le 9 mai 1566, à huit heures du soir, la reine commençait à souper dans son boudoir, petite pièce située au premier étage de la tour du palais.
Il y avait avec elle la comtesse d'Argyll, David Rizzio son secrétaire, son médecin français, le docteur Bourgoing, et Robert Stuart, un autre frère naturel.
Soudain s'ouvrit la petite porte, qui donnait sur un escalier tournant, menant à l'extérieur.
Darnley, absent depuis quelques jours, parut, plein d'enjouement, et s'approcha de la reine.
Il s'assit auprès d'elle, passa galamment son bras autour de sa taille et s'enquit de sa santé.
A ce moment, la portière de tapisserie qui masquait la petite porte se souleva de nouveau et, dans l'entrebâillement de celle-ci restée ouverte, s'encadra la haute et farouche silhouette de Ruthven, dont le corselet d'acier brillait dans la pénombre.
— Que voulez-vous? s'écria la reine, en se dressant, surprise de cette apparition.
— Il faut, répondit Ruthven, sinistre et le bras tendu vers Rizzio, il faut que ce jeune homme sorte d'ici. Il y a été trop longtemps. Il a outragé votre honneur !
— Il est ici par mon ordre 1 riposta la reine. Ruthven fit un pas en avant et démasqua Murray
et les autres chefs conjurés, tandis qu'on entendait, derrière eux, une troupe d'hommes en armes qui montait l'escalier.
— Judas ! cria Marie Stuart à son mari. Et elle le repoussa avec horreur.
Mais il la saisit violemment par les poignets et la maintint immobile, tandis que Ker de Falconside osait appuyer la pointe de sa dague sur la gorge de la reine.
Rizzio, se sentant perdu, s'était jeté à terre, et il se cramponnait désespérément à la robe de Marie Stuart. ' Mais Ruthven, lui tordant le poignet de son gantelet de fer, le força à lâcher prise et, lui passant une corde au cou, l'entraîna malgré sa résistance.
Alors, ce fut la curée. Tous se ruèrent sur lui, et, inonde de sang, percé de cinquante coups de poignard, les vêtements lacérés, en lambeaux, il fut précipite avec violence dans l'escalier, où son cadavre roula jusqu'en bas.
La reine, cependant, n'a pas faibli. Et même, seule au milieu de toutes ces brutes déchaînées, elle ose encore menacer.
Bientôt, les conjurés se retirent, l'enfermant, seule toute la nuit, dans cette chambre toute tachée encore du sang de l'infortuné Rizzio.
i6 LES GRANDS PROCES DE L'HISTOIRE
Elle s'y livre aux amères réflexions que vous pouvez imaginer.
Mais c'est une femme de ressources et qui n'abandonne pas facilement la partie.
Ne pouvant plus rien espérer de la force, elle a recours à la ruse. Elle fait son plan, calcule ses effets, compose son visage.
Et, le lendemain, Darnley est tout surpris de trouver, à la place d'une furie exaspérée qu'il s'apprêtait à affronter, une pauvre femme douloureuse, résignée, pleine de tendresse et de soumission. Elle lui demande seulement un médecin, car elle se sent bien malade.
Avec une habileté prodigieuse, une force de dissimulation incroyable, elle joue si bien son rôle, qu'en quarantehuit heures elle a su reconquérir par sa tendresse et sa séduction l'esprit et le cœur de son mari.
Deux jours après, celui-ci désavouait solennellement ses complices et ordonnait contre eux des poursuites.
Ker de Falconside, qui avait osé menacer la reine, était exécuté.
Murray, l'orgueilleux et fourbe Murray, en était réduit à s'humilier et à implorer son pardon.
Morton et Ruthven ne trouvaient leur salut que dans la fuite.
Deux mois après, la reine mettait au monde un fils : le futur Jacques VI.
Six mois plus tard, Darnley, méprisé de tous, abandonné de tous, malade dans une petite maison isolée, où la reine avait consenti à venir, compatissante, passer la soirée à son chevet, Darnley sautait avec sa maison et ses serviteurs, entre une et deux heures du matin, tandis que sa
femme, qui l'avait quitté depuis onze heures du soir, dansait à un bal masqué.
Un baril de poudre, secrètement amené dans la cave, avait provoqué l'explosion.
Quel était l'auteur de cet attentat ?
Toute la ville d'Edimbourg désignait le lendemain, comme coupable, le comte de Bothwell, amiral héréditaire d'Ecosse, et, comme complice et inspiratrice du crime, la reine elle-même.
Elisabeth se fait l'écho de ce bruit dans une lettre qu'elle adresse à Marie Stuart, pour l'adjurer de défendre son honneur.
Mais il semble qu'elle s'en soit d'abord fort peu souciée, car elle continuait d'accabler Bothwell des marques de sa faveur.
Elle passait son temps avec lui, en chasses à courre et en fêtes, au grand scandale de tous.
Cependant, elle crut bon, pour désarmer les accusations, d'organiser un simulacre de procès d'où Bothwell sortirait publiquement lavé de tout soupçon.
Bothwell comparut donc, libre et tout-puissant, sans même qu'il y ait eu d'instruction préalable, devant un tribunal improvisé que présidait l'un de ses amis, et devant lequel aucun accusateur n'osa se présenter.
Un verdict unanime d'acquittement lui permit de rentrer en triomphateur au palais, le 12 avril 1567.
Douze jours plus tard, il enlevait la reine sur la route de Linlithgow, en saisissant son cheval par la bride et en l'entraînant.
Comme ses gardes, accourus, s'apprêtaient à dégainer, Marie Stuart, très calme, leur commanda de laisser leur
épée au fourreau et déclara qu'elle se soumettait à la violence qui lui était faite.
Et, trois mois après l'attentat où Darnley avait trouvé la mort, Marie Stuart épousait celui que l'opinion publique considérait toujours comme le meurtrier de son mari.
C'est le 15 mai que fut célébré cet étrange mariage et que, vêtue de deuil, Marie Stuart fut unie au comte de Bothwell par l'évêque protestant d'Orkney et suivant le rite protestant.
Car rien ne manquait à la déchéance de Marie Stuart. Elle n'hésitait point à sacrifier sa foi religieuse, en même temps que son honneur de femme et sa dignité de reine, à cet aventurier sans scrupules, à ce soudard brutal, si indigne d'elle à tous points de vue.
— Je le suivrais jusqu'au bout du monde, avouait-elle à Du Croc, l'ambassadeur de France, qui s'efforçait de la détourner de cette mésalliance.
Amour !
Mais un tel défi à l'opinion ne pouvait demeurer sans sanction.
Tous les lords d'Ecosse, indignés, se liguèrent contre Bothwell.
Cernés d'abord dans le château de Borthwick, qui était incapable de soutenir un siège, Bothwell réussit à s'évader de nuit> et la reine, déguisée en page, s'échappa, bientôt après, et courut le rejoindre, dans une invraisemblable chevauchée nocturne.
Ils rassemblèrent leurs troupes. Mais à la première bataille, Bothwell, abandonné de ses derniers partisans,
dut s'enfuir jusqu'en Danemark, et la reine tomba aux mains des lords confédérés.
Amenée captive à Edimbourg, elle y fut accueillie par
des cris, des insultes ignobles et des menaces de mort.
On l'enferma dan s la demeure du prévôt. Là, à bout de nerfs, elle fut prise d'une sorte de crise de frénésie, et, se ruant à la fenêtre, à demi nue, les cheveux épars, elle appela désespérément le peuple à son secours.
On l'emmena le lendemain d'Edimbourg, où elle menaçait de faire la grève de la jaim^ et les confédérés l'enfermèrent au château deLoch-Leven, où Murray, nommé régent, vint la persuader d'abdiquer, en la menaçant d'une poursuite pour meurtre de Darnley.
Elle n'avait pourtant pas perdu l'espérance.
Dans ce château isolé du monde, bâti sur un rocher au milieu d'un lac, cette femme de vingt-cinq ans, tombée si bas après être montée si haut, abandonnée de tous ses partisans, seule, déchue de sa puissance et déchue mora-