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MARIE STUART S'ENFUIT DU CHATEAU DE LOCH-LEVEN

Le 17 mai, dans une barque de pêcheur, elle arrivait à Carlisle, d'où elle invoqua, dans une lettre touchante, la protection de sa cousine.

Hélas ! Suivant le mot d'un de ses historiens : « La princesse fugitive ne devait pas tarder à s'apercevoir que là où elle cherchait un asile, elle n'avait trouvé qu'une prison. »

Son pouvoir de séduction, qui, tant de fois, l'avait sauvée, devait demeurer, cette fois, sans effet.

Femme fourbe et redoutable comédienne elle-même, Elisabeth devait rester insensible aux plus touchantes prières de Marie Stuart.

Elle commença par la faire enfermer. Puis elle lui écrivit qu'elle ne pourrait lui accorder une entrevue que lorsqu'elle serait lavée de l'accusation de meurtre de son mari Darnley.

Elle lui faisait dire, secrètement, pour qu'elle ne s'opposât pas à ce procès, que même si elle était reconnue coupable on lui rendrait sa liberté et on l'aiderait à reconquérir son trône.

En même temps, elle assurait Murray qu'il pouvait être bien tranquille, que même si Marie Stuart était reconnue innocente, elle la garderait en prison !

C'est dans ces conditions qu'une commission d'enquête fut nommée par Elisabeth.

Elle devait siéger à York. Elle était composée de trois membres : le duc de Norfolk, le comte de Sussex et sir Ralph Sadler.

Murray se présentait devant elle dans le rôle d'accusateur. Les pièces du procès sont connues sous le nom de « Lettres de la Cassette ».

Cette cassette^ saisie sur un serviteur de Bothwell, au moment de la fuite de celui-ci, contenait la correspondance qu'il avait reçue de Marie Stuart : lettres d'amour et même sonnets d'amour que la reine avait adressés à Bothwell, avant et depuis la mort de Darnley.

Nul n'avait songé à en faire état jusque-là. C'est qu'en effet ces lettres ne prouvaient rien, sinon, peut-être, que

la scène de l'enlèvement était plus ou moins concertée entre eux. On s'en doutait déjà.

Mais ce n'était pas suffisant pour établir qu'elle eût trempé dans la mort de Darnley, dont, d'ailleurs, Bothwell avait été proclamé innocent.

Aussi, pour pouvoir se servir de ces lettres, leur lit-on subir d'habiles interpolations qui les rendaient plus compromettantes.

Ces lettres de la cassette sont donc, en partie, des faux. Malgré ces faux, Marie Stuart ne fut pas condamnée par la commission d'York.

Elle protesta avec tant d'énergie, elle se débattit si bien et parla si haut, qu'on n'osa point baser une condamnation sur des pièces que, huit fois, elle demanda solennellement à se faire représenter pour en démontrer la fausseté et que, huit fois, on dut refuser de lui laisser voir, par crainte du scandale qui n'eût pas manqué d'en résulter.

11 n'y eut donc pas d'arrêt, car si l'on ne pouvait pas condamner, même pour complaire à Elisabeth, on ne voulait pas, non plus, acquitter, pour ne pas lui déplaire.

Il y eut, pourtant, un résultat, mais fort inattendu, à ce premier procès de la reine d'Ecosse : le duc de Norfolk, l'un des trois juges, conçut le projet d'épouser Marie Stuart.

Il faut vous dire, d'abord, pour que vous compreniez comment cette intrigue, qui dura trois années, fut possible, quelles étaient les conditions d'existence de Marie Stuart dans ses prisons successives.

La première, où elle ne resta que six mois, s'appelait Tutbury : vieille maison de plâtre, humide et sale, où elle

n'avait, à sa disposition, que deux petites pièces sombres, mal fermées et impossibles à chauffer.

Elle y souffrit beaucoup durant le cours d'un hiver rigoureux, y fut continuellement malade et contracta des rhumatismes qui la firent longtemps souffrir et la rendirent presque impotente à la fin de sa vie.

De Tutbury, elle fut conduite, en 1569, à Shefneld, où elle fut confiée à la garde du comte et de la comtesse de Shrewsbury.

Shefneld était un véritable palais, entouré d'un parc immense. Marie Stuart devait y passer seize longues années de captivité, coupées seulement de quelques séjours, trop rares à son gré, aux eaux de Buxton. où elle se plaisait davantage, ainsi qu'en témoigne un adieu mélancolique, en vers latins, qu'elle leur adressa la dernière fois qu'elle y fut.

A Shefheld, la reine captive jouissait, cependant, d'une certaine liberté.

Ce serait une erreur de croire qu'elle y était seule.

Sa suite ne comprenait pas moins d'une quarantaine de personnes, en moyenne, ce chiffre s'étant même élevé, parfois, jusqu'à quatre-vingts pour retomber, en dernier lieu, à moins de vingt, par ordre d'Elisabeth.

Elle avait ses demoiselles de compagnie, de haute noblesse écossaise, ses filles de chambre, ses deux secrétaires : Nau et Curie, son médecin français : le docteur Bourgoing, qui ne devait pas la quitter jusqu'à sa mort et qui nous a laissé un bien curieux journal, sur la captivité, le procès et la mort de Marie Stuart.

Il y avait encore le contrôleur de sa maison, son maître d'hôtel : André Melvil, dont le dévouement et la fidélité

ne se démentirent jamais. Il y avait un chirurgien, un pharmacien, un argentier et un cuisinier dont nous savons que la reine vérifiait parfois les comptes et qui se révoltait contre ce contrôle intolérable.

C'est Marie Stuart qui payait tout ce personnel.

Elisabeth ne se chargeait que de la nourriture et, bien qu'on ne souffrît pas encore de la cherté de la vie, nous savons qu'elle y apportait tant de parcimonie que le comte de Shrewsbury fut, à plusieurs reprises, obligé de se plaindre que ce qu'il recevait était vraiment tout à fait insuffisant pour tant de monde.

Mais Elisabeth trouvait que sa « bonne sœur » (comme elle l'appelait) lui coûtait trop cher, et elle essaya plusieurs fois de la décider à prendre la nourriture à sa charge... ce que Marie Stuart refusa toujours en objectant, non sans raison, que c'était bien malgré elle qu'elle se trouvait à la charge d'Elisabeth.

Marie Stuart était pourtant fort généreuse. Elle avait, du reste, les moyens de l'être. Car si ses revenus d'Ecosse étaient relativement modestes, elle recevait, par l'ambassadeur de France, à titre de reine douairière, une pension de douze mille livres, soit l'équivalent de trois cent mille francs par an, mais qui, vu le coût de la vie à cette époque, représenteraient bien trois millions d'aujourd'hui.

Il est vrai qu'elle entretenait des représentants diplomatiques et des agents de renseignements dans toute l'Europe et que de nombreux agents secrets, à sa solde, étaient chargés de faire parvenir partout sa volumineuse correspondance.

Nous savons, par son médecin, comment la reine employait son temps.

Elle passait d'abord une bonne partie de ses matinées à sa toilette.

Elle recevait de Paris de la parfumerie, des crèmes, des onguents divers, des poudres et, je vous l'ai dit, de la teinture.

Elle excellait à effacer les traces de ses fatigues et de ses souffrances et à conserver, jusqu'à la fin, l'apparence de la jeunesse et l'illusion de sa beauté.

Puis elle brodait, assise sous un dais, au milieu de ses demoiselles de compagnie.

Elle eut même la trop aimable attention de broder des chemises pour sa cousine Elisabeth, que celle-ci hésita longtemps à accepter et dont, finalement, elle ne remercia jamais.

En dehors de la lecture qu'elle aimait beaucoup, un des passe-temps favoris de Marie Stuart était la chasse, soit la chasse à courre, soit la chasse aux canards, au faucon.

Elle s'amusait aussi à apprivoiser des colombes et à dresser des petits chiens.

Enfin, la majeure partie de son temps était absorbée par sa correspondance, qui était généralement chiffrée.

La reine captive était le centre d'un foyer d'intrigues qui s'étendait, par ses partisans catholiques, jusqu'à Rome, Madrid et Paris.

Tout l'espoir du parti catholique, anglais et écossais, également opprimé en Ecosse par Murray et en Angleterre par Elisabeth, reposait sur un retour de la fortune de Marie Stuart.

Le projet de mariage de Marie Stuart avec le puissant et respecté duc de Norfolk devait raviver ces espérances et redonner plus d'activité encore aux intrigues avec Rome et Madrid.

Et, de fait, tandis qu'une correspondance secrète, d'un tour assez tendre et mélancolique, s'établissait entre la prisonnière de Sheffield et son ex-juge, passé au rôle de soupirant, Norfolk s'engageait dans de dangereuses intrigues avec l'Espagne.

Il se chargeait de soulever contre Elisabeth les catholiques d'Angleterre, à la condition que Philippe II vînt à son aide, par un débarquement simultané.

Mais tout ce complot, bien conçu, échoua au moment où l'on pensait le voir réussir, parce qu'une lettre chiffrée de Philippe II à Marie Stuart fut saisie et traduite, et que tout le plan fut ainsi dévoilé.

L'infortuné Norfolk, arrêté, fut condamné à mort et exécuté.

L'opinion protestante, surexcitée, réclamait la mise en jugement de Marie Stuart.

Mais elle répondit, hautaine, que, souveraine étrangère et indépendante, retenue captive en Angleterre au mépris de tout droit et de toute justice, elle était libre de se défendre comme elle le pouvait et de négocier les conditions de sa délivrance avec ceux qui voulaient bien lui prêter leur concours.

On n'osa point, cette fois-là, l'impliquer dans les poursuites.

Cependant, après la conspiration de Norfolk, d'autres conspirations suivirent, dont toujours Marie Stuart était l'âme et le centre.

Il y eut, notamment, celle où fut impliqué Trockmorton, le fils du grand juge, qui fut condamné à mort et exécuté.

Je ne puis vous les énumérer toutes, ni entrer dans le détail de chacune d'elles.

Les protestants, partisans d'Elisabeth, en vinrent à considérer l'existence de Marie Stuart, même captive, même surveillée de si près qu'elle fût mise dans l'impossibilité de correspondre avec l'extérieur, comme une cause de troubles et comme un danger permanent pour leur reine et pour leur religion, et qu'ils en arrivèrent ainsi, de plus en plus, à penser que la mort seule de Marie Stuart les pouvait délivrer de ce péril.

C'est dans cet esprit que le Parlement vota deux bills, Ici s d'exception impitoyables qui prévoyaient la condamnation capitale de tous ceux qui seraient convaincus d'avoir conspiré contre la vie d'Elisabeth, et de « ceux en faveur de qui » ces complots étaient formés, à condition qu'ils en eussent connaissance.

Ce paragraphe était manifestement destiné à fournir l'arme qui permettrait de supprimer la trop encombrante reine d'Ecosse.

Il ne restait qu'à faire naître l'occasion d'appliquer cette législation nouvelle à celle pour qui elle était faite.

Ce fut Walsingham qui s'en chargea.

La reine d'Ecosse n'était plus à ce moment au château de Sheffield, ni sous la surveillance du comte de Shrewsbury.

La comtesse de Shrewsbury, jalouse des attentions, excessives à son gré, de son mari pour sa royale prisonnière, n'avait pas craint d'accuser celle-ci d'être devenue la maîtresse du comte.

Cette calomnie était venue aux oreilles d'Elisabeth. Et, tant pour mettre fin à cet orage conjugal que pour éloigner Marie Stuart d'un gardien suspect de lui être devenu trop

favorable, la reine d'Ecosse avait été transférée au château de Chartley, situé dans une contrée malsaine et entouré d'eaux stagnantes. Elle y était confiée à la garde de sir Amyas Paulet, dont l'histoire a gardé le souvenir comme du plus impitoyable des geôliers de Marie Stuart. C'était un précurseur d'Hudson Lowe, le tortionnaire de Napoléon. Il la tenait sous une surveillance étroite, elle ne pouvait même plus rien recevoir de l'ambassadeur de France et elle avait dû cesser aussi toute correspondance secrète avec l'extérieur et suspendre toute intrigue. Il s'agissait de les lui faire reprendre.

Walsingham s'y employa.

Secrétaire d'Etat, d'une intégrité absolue sur les questions d'argent, Walsingham était un calviniste convaincu, qui, par fanatisme religieux, était capable de tout, dès l'instant où il pensait servir la raison d'État et la cause du protestantisme, qui se confondaient pour lui en la personne de la reine Elisabeth.

Il était passé maître dans l'art de l'espionnage et s'entendait à organiser les machinations de police, avec une absence de scrupules, mais aussi avec une science du détail, inconnues jusqu'à lui.

C'était un homme jeune encore, très silencieux, à la figure fine, longue, méphistophélique.

Voici le curieux portrait que traçait de lui un contemporain :

« Merveilleuse était sa sagacité à examiner les personnes suspectes, soit pour leur faire avouer la vérité, soit, en la déguisant lui-même, pour les confondre et les désarmer.

« Ses subtiles oreilles pouvaient entendre à Londres ce qui se murmurait à Rome, Innombrables étaient les yeux de

cet Argus et les espions qu'il avait semés dans le monde. « Cet homme pensait que l'intelligence est la seule marchandise que l'on ne saurait payer trop cher. »

Ses espions étaient recrutés dans les milieux les plus fermés en apparence à son influence.

Le secret de la confession même était pour lui un moyen de se renseigner. Et c'est ainsi qu'il avait à sa dévotion deux jeunes prêtres, sortis du séminaire de Reims et dont l'un, Gifford, appartenait à la vieille noblesse anglaise catholique, dévouée à la cause de Marie Stuart. Voici donc quel était le plan de Walsingham : Gifïord, grâce à son nom et à ses relations, était chargé d'amorcer un projet de complot contre la reine Elisabeth. Puis, une fois les intrigues nouées, on mettrait Marie Stuart au courant et on l'amènerait adroitement à se compromettre dans une lettre qui, saisie, servirait de preuve pour sa condamnation.

Mais il fallait pour cela que sa correspondance secrète pût être rétablie, et il fallait, en même temps, qu'elle fût surveillée et contrôlée.

Walsingham avait, pour cette tâche, deux spécialistes redoutables.

L'un, nommé Gregory, excellait à prendre l'empreinte d'un sceau, à faire sauter le cachet, à ouvrir l'enveloppe, puis à la refermer et à la sceller à nouveau sans qu'il fût possible de rien soupçonner de ces délicates opérations successives.

L'autre, non moins précieux dans son genre, Thomas Phelipps, était un spécialiste de la traduction des lettres chiffrées. Il joignait à cette science, déjà remarquable, une incomparable virtuosité pour imiter les écritures, pour

compléter et corser, au besoin, par quelques interpolations judicieuses, les lettres qui n'eussent point été par ellesmêmes assez explicites ni assez compromettantes.

Tels étaient les deux artistes entre les mains desquels Walsingham remettait, confiant dans le succès final, le sort de l'infortunée Marie Stuart.

Gifïord se mit immédiatement en campagne. Grâce au nom de sa famille, à sa qualité de prêtre et à la recommandation de l'archevêque de Glasgow, il réussit, sans trop de peine, à capter la confiance de M. de Châteauneuf, l'ambassadeur de France à Londres, et il se fit remettre par lui les lettres et paquets destinés à Marie Stuart.

Il imagina alors, pour les lui faire parvenir, l'ingénieuse combinaison du brasseur de bière.

Ce brasseur était celui qui, chaque semaine, apportait un baril de bière plein, pour la suite de la reine captive, et remportait le baril vide qu'il avait livré la semaine précédente.

Gifïord alla trouver ce brasseur dont nous connaissons seulement le surnom ironique qu'il lui a donné (il ne l'appelait que « l'honnête homme »), et il persuada cet « honnête homme » de mettre un double fond à ses tonneaux et de faire ainsi passer, à l'aller et au retour, la correspondance de Marie Stuart.

« L'honnête homme » y consentit, et, par ce procédé, il rétablit bientôt la liaison entre la prison et le monde extérieur, pensant ainsi rendre service à Marie Stuart et tromper Elisabeth, alors qu'en réalité, il servait Elisabeth et trompait Marie Stuart.

Toute la correspondance de la prisonnière était, dès lors, à la merci de Walsingham.

Il ne restait plus qu'à faire naître le complot, et ce ne devait pas être bien difficile, étant donné l'état d'esprit des partisans malheureux et persécutés de Marie Stuart.

Gifford partit pour la France, où il fit savoir à tous les amis de la reine prisonnière le nouveau moyen qu'il avait trouvé de correspondre avec elle et l'intention qu'il avait de travailler à sa délivrance, de concert avec eux.

L'ambassadeur d'Espagne, Mendoza, promit à Gifford tout son appui et il pensait, disait-il, décider Philippe II à marcher pour une cause si juste.

De retour à Londres, Gifford y excita les esprits des catholiques en leur représentant comme sûr et prochain le débarquement de Philippe II, décidé à délivrer leur reine captive et à rétablir par elle le catholicisme en Angleterre.

Mais, ajoutait-il, la plus sûre garantie de succès serait la disparition d'Elisabeth, qui permettrait à Marie Stuart, sans concurrente, de faire valoir ses droits à la couronne.

En semant ainsi la bonne parole, Gifford rencontra un jeune fanatique, Antony Babington, qui, désireux de jouer un rôle, entra dans ses desseins et s'offrit à assassiner Elisabeth.

Bientôt, Babington entraîna à sa suite plusieurs de ses amis.

Il suffisait donc, pour que le but poursuivi par Walsingham fût atteint, que Marie Stuart fût mise au courant des criminels projets de Babington et qu'elle y donnât son adhésion.

Nous allons voir toute l'officine de délation du secrétaire d'Etat, haletante d'espoir et d'impatience, échanger sa joie féroce ou ses déceptions, au fur et à mesure que se

développe la correspondance entre Marie Stuart et les conjurés.

Marie Stuart, avertie que Babington brûlait de s'employer à son service, lui écrivit une première lettre qui n'a rien de compromettant.

Amyas Paulet, qui a pu soupeser cette lettre, retirée du tonneau de « l'honnête homme », n'en augure rien de bon. Et il écrit mélancoliquement à Walsingham :

« Elle est bien mince pour contenir quelque chose d'important ; je le regrette. »

Il espérait toujours, nous avoue-t-il, chaque fois que Marie Stuart confiait un paquet à « l'honnête homme », que ce paquet contiendrait « assez de choses pour la faire pendre ».

Pendant quelque temps, ce charitable espoir fut déçu.

Mais, bientôt, Babington répondit à Marie Stuart. Il eut l'imprudence de lui soumettre les projets de complot dans tous leurs détails.

Cette lettre, naturellement, passa par le « cabinet noir » de Walsingham.

Phelipps, qui la déchiffra, et qui, probablement, la compléta pour la rendre plus explicite et plus compromettante, Phelipps ne put retenir un cri de joie sauvage, et, dans une lettre à Walsingham, il écrit :

« A la prochaine, nous la toucherons droit au cœur ! »

Il ne se tient plus d'impatience ; comme le fauve, il rôde autour de sa proie ; il l'épie, il guette tous ses mouvements.

La reine le rencontre à plusieurs reprises, au cours de ses promenades à cheval dans le parc de Chartley.

Et, bien qu'il la salue obséquieusement, sa vue lui est

désagréable et ne laisse point de lui causer quelque inquiétude et quelque soupçon de la vérité.

Elle écrit, en effet, à ce sujet, à M. de Châteauneuf :

« Tâchez, s'il vous plaît, à découvrir la vraie occasion,

par deçà, d'un gentilhomme nommé Phelipps, qui a

séjourné ici depuis environ un mois, avec démontrance de

beaucoup de crédit et de respect. »

Et elle traçait de lui ce portrait, dans une autre lettre :

« Il est de petite stature, grêle, il a les cheveux d'un jaune foncé, la barbe d'un jaune clair le visage criblé par la petite vérole, la vue basse, le regard en dessous. »

C'est le 17 juillet 1586 que Marie Stuart répondit à Babington.

« Nous la tenons ! » s'écria textuellement Paulet, exultant de joie, après avoir soupesé la lettre. Et il ajoute ce mot, presque incroyable et bien typique de sa mentalité :

« Dieu, enfin, a béni mes efforts et récompensé mes fidèles services. »

Phelipps traduisit aussitôt la lettre, en garda copie, et transmit, prétend-il, l'original à Babington.

S'il faut ajouter foi à la traduction qu'il en a faite, et considérer qu'il n'y ait point ajouté de sa main tout ce qui était nécessaire pour perdre Marie Stuart, celle-ci, dans cette lettre, approuvait le projet de Babington et donnait des conseils pour assurer sa réussite.

C'est fort possible î Mais peut-on dire que ce soit prouvé ? Il est permis d'en douter.

Nous ne pouvons pas oublier, en effet, que Phelipps était capable de tout, qu'il se vanta lui-même, par la suite, d'avoir, en d'autres circonstances, forgé toute une corres-

pondance fausse ; et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il est bien téméraire de le croire sur parole et, plus encore, de baser une condamnation à mort sur les déclarations incontrôlables d'un espion tel que lui.

Au surplus, n'est-il pas à tout le moins étrange que Phelipps, s'il n'altéra pas le texte de la lettre de Marie Stuart, dans la copie qu'il en fit, se soit dessaisi d'une pièce aussi importante, puisque toute la machination policière de Walsingham avait précisément pour but de s'en emparer ?

S'il s'en est dessaisi et s'il l'a transmise à Babington, qui avait ordre de la brûler, n'était-ce pas, justement, au contraire, pour qu'il devînt impossible par la suite de confronter l'original avec la copie et de contrôler ainsi la fidélité de cette si suspecte copie ?

Quoi qu'il en soit, ce qui est certain, c'est que cette lettre chiffrée de Marie Stuart n'a été lue que par le seul Phelipps, et qu'il a été impossible d'en retrouver l'original.

Babington et ses complices, arrêtés successivement, furent envoyés à la Tour, et leur procès commença.

Cependant, Marie Stuart à Chartley ne se doutait de rien.

Voici quelle mise en scène fut imaginée pour la faire sortir de sa quiétude :

Paulet lui proposa de suivre une chasse à courre au cerf dans le parc de Tixall, avoisinant Chartley.

Elle accepta aussitôt, avec joie, cette occasion trop rare de prendre quelque exercice et quelque distraction. Et, le 19 août, elle partait à cheval, suivie de ses secrétaires,

Nau et Curies, de son médecin, qui nous raconte la scène, d'André Melvil et, bien entendu, de sir Amyas Paulet, qui montait mal et avait peine à suivre le train.

Comme la reine arrivait à l'entrée du bois, surgit brusquement une troupe de cavaliers qui lui barrèrent la route.

En même temps, sir Thomas Gorge, qui se trouvait à leur tête, s'avança vers elle, lui reprocha en termes véhéments d'avoir conspiré contre la vie d'Elisabeth et lui fit connaître que, par ordre de celle-ci, il venait pour arrêter Nau et Curies ; que, pour le reste, sir Amyas le lui dirait. La reine, révoltée de ce procédé, protesta avec indignation. Mais toute résistance eût été vaine : déjà, sous bonne escorte, on emmenait Nau et Curies qu'elle ne devait plus revoir.

— Rentrons ! dit alors Marie Stuart à Paulet. Celui-ci semblait acquiescer à ce désir, et l'on se remit

en route. Mais, bientôt, la reine s'aperçut qu'il ne la ramenait pas à Chartley.

Elle s'arrêta net et lui demanda :

— Où me conduisez-vous ? Je refuse d'aller plus loin !

— J'ai ordre, répondit Paulet, de vous conduire dans une résidence où vous serez bien mieux qu'à Chartley !

Après une discussion assez vive, comme la nuit tombait, Marie Stuart consentit à le suivre, et ils arrivèrent à Tixall, où elle fut logée chez sir Walter Aston, juge de paix de la contrée.

Pendant ce temps, on mettait son absence à profit pour perquisitionner dans ses papiers à Chartley, car cette soidisant chasse au cerf n'avait été proposée que dans ce but.

On emporta trois coffres pleins de ses papiers et on fit aussi main basse sur ses cassettes et ses bijoux.

On espérait trouver contre elle une pièce décisive, ou, tout au moins, des souvenirs compromettants de Bothwell. Grande fut la déception d'Elisabeth lorsqu'elle apprit qu'on avait seulementtrouvé les trois portraits de la mère de Marie Stuart, de son fils et de son mari Darnley.

Pas une ligne de son écriture ne put être retenue contre elle, et les pièces ainsi saisies ne figurèrent même pas à son procès.

Au bout de neuf jours, on se décidait à ramener Marie à Chartley.

Cependant, Babington et ses^compagnons, jugés sommairement, furent mis à la torture et moururent suppliciés sans avoir avoué la complicité de la reine d'Ecosse. Leur mort fut saluée de toute l'Angleterre protestante par des feux de joie et des sonneries de cloches.

L'opinion publique et le Parlement n'étaient point

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