LE CALVAIRE D'UNE REINE
La puissante figure de Catherine II nous montre l'impératrice criminelle et triomphante, usurpant le pouvoir par un assassinat et terminant un règne glorieux dans une apothéose.
L'émouvante évocation de Marie-Antoinette fait revivre la reine innocente et légère, à qui la Fortune avait longtemps réservé ses sourires, détrônée brusquement en plein rêve de bonheur, et gravissant, comme une martyre, le douloureux calvaire du châtiment suprême.
Sans vouloir pousser le parallèle au delà des limites de la vérité historique, nous serons amenés à constater que ces deux grandes figures de femmes s'opposèrent par les traits essentiels de leurs caractères. L'impératrice s'élève et se maintient par la force, l'audace, la ruse et la cruauté : c'est l'Allemande.
La reine n'a comme armes que sa grâce, son charme, sa bonté, sa faiblesse et sa frivolité : c'est l'Autrichienne.
L'une et l'autre furent appelées, par un mariage diplomatique avec un prince inconnu d'elles, à s'exiler encore enfants de leur pays natal, pour s'en aller régner sur une nation étrangère.
Mais comment comparer la destinée de l'obscure petite princesse allemande, Sophie d'Anhalt, traversant incognito, et en quelque sorte clandestinement, cet immense pays glacé, encore à demi barbare, qu'était la Russie, avec le triomphal voyage de
l'archiduchesse Marie-Antoinette d'Autriche, fille préférée de l'impératrice Marie-Thérèse, quittant Vienne, sa capitale éblouissante, au milieu de fêtes splendides, pour aller régner, de par son mariage avec le dauphin de France, sur le trône le plus envié de l'Europe, à la Cour de Versailles, au sein de la nation la plus rayonnante de gloire et de civilisation !
L'une, la future Catherine, semblait le jouet d'une destinée capricieuse qui la lançait, inopinément, dans une aventure inquiétante et prodigieuse, à laquelle rien ne la préparait.
L'autre, Marie- Antoinette, que sa naissance prédestinait à un trône, voyait, par ce mariage, tous ses vœux comblés, s'il faut en croire ce joli mot qu'elle-même avait répondu à l'impératrice sa mère, qui lui demandait « sur quel peuple elle désirerait régner » :
— Sur les Français, avait-elle dit sans hésiter, c'est sur eux qu'ont régné Henri IV et Louis XIV : la bonté et la grandeur !
Ce vœu d'une petite fille devait se rencontrer avec la diplomatie de Louis XV et de Choiseul qui recherchait pour la France l'alliance de l'Autriche contre la Prusse.
Le marquis de Durfort, consulté sur ce projet de mariage, avait envoyé, sur la jeune archiduchesse, les meilleurs renseignements.
« C'est une princesse accomplie, écrivait-il, tant par les qualités de sa belle âme que par les agréments de sa figure.
« Elle a un discernement infini, de la bonté dans le caractère, de la gaieté dans l'esprit ; elle aime à plaire, dit des choses agréables à chacun et possède au suprême degré toutes les qualités qui peuvent assurer le bonheur d'un époux. »
A ce portrait moral si flatteur, le peintre du roi Louis XV, Ducreux, envoyé à Vienne tout exprès, joignit bientôt un portrait physique non moins charmant.
Les fiançailles devinrent officielles.
La jeune princesse se mit en route pour la France.
Le 7 mai, son carrosse arrivait sur les bords du Rhin, frontière naturelle entre la France et l'Allemagne.
Là, l'étiquette de la Cour voulait qu'avant de mettre le pied sur le sol de sa nouvelle patrie, la princesse eût dépouillé tout ce qui pouvait la rattacher encore à l'ancienne.
Elle devait donc, suivant la tradition, quitter ses vêtements nationaux, pour revêtir le costume français qu'on avait préparé pour elle. Ce cérémonial symbolique et assez émouvant devait consacrer aux yeux de tous le changement de nationalité de la future souveraine.
C'est dans une petite île neutralisée du Rhin, située en face de Strasbourg, que Marie-Antoinette subit cette métamorphose, dans un luxueux pavillon dressé là tout exprès.
« Lorsque la porte du salon s'ouvrit, on la vit reparaître, écrit la baronne d'Oberkirch, mille fois plus charmante sous cette mode française. »
Son esprit s'identifia si bien, lui aussi, à son nouveau rôle, que lorsque, à Strasbourg, M. d'Antigny, le chef de la Cité, lui adressa, en allemand, un compliment de bienvenue, elle l'interrompit, dès les premiers mots, pour s'écrier :
— Ne parlez point allemand, monsieur ; à dater de ce jour, je n'entends plus d'autre langue que le français.
Des fêtes splendides avaient été organisées en son honneur au palais épiscopal où elle passa sa première nuit en France.
Le lendemain, 8 mai, sur le seuil de l'admirable cathédrale de Strasbourg, dont les portes, larges ouvertes, laissaient s'échapper, en ondes sonores, la musique des grandes orgues mêlée aux acclamations de la foule innombrable, parmi l'étincellement des vitraux, le parfum de l'encens, la pourpre des tentures, la splen-
8o LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE
deur des uniformes, le coadjuteur Louis de Rohan, en sa longue robe violette épiscopale, recevait et bénissait la petite dauphine, toute confuse de bonheur et d'émotion.
« Vous allez être parmi nous, madame, lui disait-il, la vivante image de cette impératrice chérie, depuis longtemps l'admiration de l'Europe, comme elle le sera de la postérité. C'est l'âme de Marie-Thérèse qui va s'unir à l'âme des Bourbons. »
Qui donc, alors, eût pu se douter qu'un jour un antagonisme mortel dresserait l'un contre l'autre l'élégant prélat et 1 aimable princesse, victimes, tous deux, des ténébreuses machinations de l'Affaire du Collier ?
On était tout à la joie, à la bienveillance, à la sympathie. Le printemps même, plus radieux que jamais, semblait vibrer à l'unisson dans la lumière matinale de ce clair début de mai.
De Strasbourg à Compiègne, où l'attendait la Cour, le voyage de la dauphme se poursuivit comme en un rêve enchanteur.
Tout était paré sur son passage. Elle avançait sur une véritable jonchée de fleurs et traversait les villages sous des arcs de triomphe de roses et de lis, au milieu des applaudissements, des acclamations enthousiastes et des vivats prolongés de tout un peuple en liesse.
Comme on approchait de Compiègne, elle vit soudain s'avancer à sa rencontre, solennellement, en grand cortège, parmi le déploiement des uniformes et les sonneries de trompe, le roi Louis XV et le dauphin dans le cadre admirable des hautes et majestueuses futaies de la vieille forêt.
La jeune princesse se jeta aux pieds du roi, qui la releva aussitôt et la fit asseoir à ses côtés dans son carrosse où prirent place avec elle le dauphin et la comtesse de Noailles.
Au château de Compiègne, attendaient les frères du dauphin : les comtes de Provence et d'Artois ; tous les princes du sang,
les ducs d'Orléans, de Chartres, de Bourbon, le prince de Condé, le comte de la Marche, le duc de Penthièvre et sa belle-fille, la délicieuse princesse de Lam balle.
Marie-Antoinette, qui n'avait pas quinze ans, et que ses titres d'archiduchesse d'Autriche et de dauphine de France n'empêchaient point d'être fort intimidée au milieu de toutes ces figures illustres et pour elle inconnues, se sentit aussitôt attirée par les candides et grands yeux bleus et la ravissante figure, à l'expression si douce et comme enfantine, de cette jeune veuve de vingt ans. Ce fut le début de cette amitié célèbre, qui devait être, un jour, funeste à toutes deux.
De Compiègne, on gagna Versailles, où, le i6 mai, fut célébré le mariage du dauphin et de Marie-Antoinette.
Lorsque le jeune couple parut, le dauphin, un peu gauche dans ses vêtements de cérémonie, donnant la main à sa fiancée
Marie-Antoinette avant son mariage.
Portrait fait à Vienne en 1769, d'après Ducreux.
pour la conduire à la chapelle, un murmure d'admiration s'éleva sur le passage de la petite princesse, gracieuse et jolie à ravir dans sa robe de mariée.
Il n'était pas jusqu'au vieux roi Louis XV, qui ne parût, lui aussi, sous le charme de la petite dauphine. Il avait quitté son air d'habituelle lassitude, et semblait tout heureux et comme tout rajeuni au spectacle du bonheur et du succès de la future reine.
Toute la journée, elle reçut les hommages des ambassadeurs et des grands de la Cour, avec une bonne grâce qui lui ralliait tous les suffrages.
Les fêtes se poursuivirent les jours suivants : grand gala à l'Opéra, feu d'artifice splendide tiré sur le bassin d'Apollon, grand bal à la Cour, que le dauphin et la dauphine devaient ouvrir par un menuet.
Cette danse si gracieuse, en son rythme suranné, mettait en valeur la légèreté des mouvements et l'harmonie des attitudes de Marie-Antoinette.
La mesure seule eût pu se plaindre, paraît-il, de n'être pas toujours suffisamment respectée. Mais, ainsi que le disait galamment un contemporain charmé :
— C'est la mesure qui a tort !
Cette impression, si favorable, causée à Versailles par les débuts de Marie-Antoinette, on ne saurait plus joliment l'exprimer que par ce mot d'un admirateur lyrique :
— La dauphine parut à la Cour comme la rose au milieu du parterre.
Dans ce concert de louanges, une seule note discordante. Elle est donnée, il est vrai, par la Du Barry, jalouse du succès de Marie-Antoinette, et qui l'appelle dédaigneusement : « La petite rousse ! » Ce dédain, venant de la Du Barry, n'est-il pas un fleuron de plus à la couronne de la dauphine ?
MARIE- A NTOINETTE 83
Mais ce n'est point seulement à la Cour qu'elle suscita l'admiration et conquit la sympathie de tous.
Rappelez-vous aussi son entrée à Paris, le 8 juin 1773, au milieu d'un enthousiasme indescriptible et le vieux duc de Brissac lui disant galamment, en lui montrant la foule immense qui l'acclamait :
— Madame, vous avez là deux cent mille amoureux !
Rappelez-vous cette lettre débordante de joie qu'elle-même écrivait à sa mère :
« Je ne puis vous dire, ma chère maman, les transports de joie, d'affection, qu'on nous a témoignés. Avant de nous retirer, nous avons salué avec la main le peuple, ce qui a fait grand plaisir. Qu'on est heureux dans notre état de gagner Tamitié d'un peuple à si bon marché ! Il n'y a pourtant rien de si précieux. Je l'ai senti et je ne l'oublierai jamais. »
Cette amitié de tout un peuple, cette admiration et cette sympathie de toute la Cour qu'il lui avait suffi de paraître pour conquérir, elle n'allait pas tarder, hélas ! à en connaître l'inconstance et la fragilité !
A l'adulation, la calomnie bientôt allait succéder. D'abord, chansonnettes légères, dont la musique et l'esprit voilaient la méchanceté ; puis historiettes savoureuses que l'on colportait surtout pour paraître bien informé et se tailler à bon compte un succès de curiosité ; la calomnie peu à peu devenait plus venimeuse, plus tenace, plus haineuse, s'enflait, se déchaînait, abandonnait le ton de badinage ou de persiflage que lui avait donné la Cour, pour prendre l'accent des faubourgs et la vulgarité de la rue, et puisant, dans sa grossièreté même, une force nouvelle, rejaillissait, éclaboussant sur son passage tout l'entourage de la reine, et s'acharnait enfin contre elle, invincible, impitoyable, ignoble et mortelle !
Mais comment Marie-Antoinette avait-elle suscité contre elle un pareil déchaînement de haines ?
Il faut bien le dire, car telle est l'ironie cruelle de son sort, c'est par les qualités mêmes qui lui avaient valu d'abord toutes les sympathies.
Mais tel trait de caractère, tel mot d'esprit un peu moqueur, telle attitude spontanée et sans façons, tel geste un peu libre que Ton avait pu trouver adorables au premier abord, de la part de la dauphine de quinze ans, étaient bientôt devenus autant de prétextes à scandales de la part de la reine de France.
Enfant gâtée par le sort et à qui tout avait été trop facile, elle n'admettait point de contrainte et ne connaissait d'autre loi que son caprice. Elle ne comprenait pas que ce qui avait charmé d'abord pût déplaire ou scandaliser ensuite.
L'étiquette est la sauvegarde des souverains qui, pour être respectés, doivent conserver leur dignité et garder une attitude, comme l'idole dans le lointain du temple...
Elevée à la Cour de Marie-Thérèse, dans un milieu de moeurs honnêtes, mais où l'étiquette avait peu de place, elle s'était trouvée toute dépaysée arrivant, à quinze ans, à peine au sortir d'une enfance candide, à la Cour de Louis XV, où l'étiquette tenait lieu de morale, et où les apparences seules semblaient compter.
Forte et fière de son honnêteté, au milieu d'une Cour dissolue, elle n'avait pas jugé utile de respecter ces vaines apparences, sauvegarde bonne tout au plus, pensait-elle, pour ceux dont la conduite pouvait prêter à scandale. Elle s'était imaginé qu'elle pouvait prendre plus de liberté d'allures et qu'il lui suffisait de ne point mal faire pour n'être pas mal jugée.
Aussi voyons-nous la dauphine se comporter avec une inconséquence dangereuse.
C'est une enfant écervelée qui se croit tout permis et qui, dans sa joie de vivre, se soucie peu du qu'en-dira-t-on.
Elle s'amuse même à scandaliser à plaisir les formalistes de l'étiquette, à bouleverser toutes les traditions.
C'est ainsi qu'elle obtient du roi Louis XV la permission de monter à âne. Et ce sont des courses échevelées, telles qu'en pourrait faire une petite grisette en vacances, où la dauphine, parfois, est déposée par sa monture un peu plus vivement que le voudraient la bienséance et le souci de sa dignité.
Elle en rit aux éclats, assise dans l'herbe, sa robe en désordre ; tandis que son âne s'éloigne au galop en pétaradant, elle s'écrie, en battant des mains :
— Vite ! allez cherclier M""^ de Noailles, qu'elle me dise ce qu'exige l'étiquette quand une future reine de France est tombée d'un âne !
Elle se plaît à tourner ainsi en dérision toutes les questions de forme, avec plus d'esprit que de clairvoyance.
M""^ de Noailles, qui a accepté la tâche difficile d'éduquer la dauphine à ce point de vue, est surnommée plaisamment par elle : « Madame l'Etiquette ».
En vain, le comte de Mercy-Argenteau, que l'impératrice Marie-Thérèse a chargé spécialement de veiller sur Marie-Antoinette, de la diriger, et de lui rendre compte de ses défauts, jointil ses efforts et ses instances à ceux de M"'^ de Noailles. Il ne réussit pas mieux à se faire écouter.
La dauphine, pour être une royale écolière, n'en reste pas moins une écolière indisciplinée, irrespectueuse, aimant les gamineries.
Dans les réceptions de Cour, elle éclate de rire à la tête des vénérables douairières qui viennent la saluer.
L'effet est déplorable. L'impératrice Marie-Thérèse, qui en
reçoit l'écho de son fidèle Mercy-Argenteau, ne peut se tenir d'en faire à sa fille de véhéments reproches !
« On prétend, lui écrit-elle, que vous commencez à donner du ridicule au monde^ d'éclater de rire au visage des gens. Cela vous ferait un tort infini et ferait même douter de la bonté de votre cœur. Ce défaut, ma chère fille, dans une princesse^ n'est pas léger. »
Louis XV, de son côté, trouve aussi que la petite dauphine manque de tenue. Elle est suivie de toute une cour de jeunes gens empressés à lui plaire, et dont l'assiduité fait jaser d'autant plus que le dauphin n'est encore, à ce qu'on murmure, son mari que de nom.
Comme Pierre III de Russie, Louis XVI mit longtemps, en efiet, à se décidera témoigner sa tendresse à la dauphine.
— Ce n'est pas un homme comme un autre ! soupire tristement le vieux Louis XV, surpris de trouver tant de réserve chez ses descendants.
Marie-Antoinette, elle, soupire peut-être tout bas ; mais en public, elle s'étourdit en une insouciante et folle gaieté et s'amuse plus que ne le voudrait la bienséance.
Elle va au bal, à l'Opéra, à la Comédie, joue des nuits entières au pharaon, suit les chasses à courre et se moque de tout.
Partout, elle est accompagnée des mêmes amuseurs, en tête desquels le comte d'Artois, le frère du dauphin, connu pour sa vie déréglée et ses bonnes fortunes retentissantes.
Marie-Antoinette, sans craindre de prêter à la médisance précisément parce qu'elle est sûre de sa conscience, se montre à tous obligeante, familière, pleine d'abandon et de gaieté. A la chasse, elle distribue libéralement aux jeunes gens qui l'entourent une partie des provisions qu'elle a emportées pour son déjeuner. Et ce simple geste, auquel on n'est point habitué de la part d'une dauphine, prête à mille commentaires malveillants.
Cependant, si, à la Cour, la réputation de Marie-Antoinette
MARIE- A NTOINETTE
commence à se ternir, dans le peuple son crédit est plus fort que jamais.
C'est qu'on cite d'elle des traits jolis et touchants, des actes de bienveillance, de générosité, d'exquise bonté qui témoignent de son grand cœur.
Elle a adopté un petit paysan dont la mère était morte, l'élève auprès d'elle à la Cour et s'occupe, elle - même, de lui.
Un jour, à la chasse, un rabatteur ayant été blessé par un cerf, elle Ta pansé de ses propres mains, lui a donné tout le contenu de sa bourse, et l'a fait emporter dans sa voiture pour qu'il puisse recevoir plus vite les soins dont il a besoin, tandis qu'elle-même attendait patiemment, en pleine forêt, pendant plus d'une heure, le retour de son carrosse.
Elle secourt elle-même un postillon blessé, s'employant pour lui obtenir plus vite du secours, l'appelant familièrement « mon ami », ne consentant enfin à poursuivre sa route qu'après s'être assurée qu'il ne manquait de rien,
Louis XVI dauphin.
Portrait par L.-M. Van hoo (Mîi<;cc de Versailles.)
Sa popularité est immense, elle est acclamée chaque fois qu'elle paraît, et chacun va répétant avec enthousiasme (( qu'Henri IV reconnaîtrait en elle sa digne héritière ».
Elle possède au plus haut point cette bonté naturelle, toute spontanée, qui se prodigue dans le premier moment, qui remplit de confusion ceux qui en sont l'objet, mais qui oublie aussi vite qu'elle s'est donnée et ne récolte finalement qu'ingratitude, en décevant l'espérance que ceux qu'elle a obligés avaient tout d'abord mise en elle.
Le 30 avril 1774, la nouvelle se répand brusquement que le roi Louis XV est atteint de la petite vérole et que sa vie est en danger. Pendant douze jours, il lutte contre la mort.
La Cour attend l'issue de cette lutte tragique dans le silence et le recueillement.
Toutes les fêtes, toutes les réceptions sont suspendues. La dauphine reste cloîtrée, ne voit plus personne. Son attitude en cette conjecture est parfaite et lui vaut l'approbation de tous.
Le peuple, assemblé devant le palais, regarde, anxieux, la bougie qui vacille à la fenêtre de la chambre du roi.
Soudain, une rumeur s'élève de la foule : la bougie vient de s'éteindre ! C'est le signal ! Louis XV a rendu le dernier soupir. Alors, retentit le vieux cri : « Le roi est mort. Vive le roi ! » Et la foule se précipite en flots tumultueux pour saluer l'aurore du règne de Louis XVL
Marie-Antoinette, très émue de ces acclamations, murmure, les larmes aux yeux, en embrassant son mari, ce mot plein d'une mélancolie prophétique :
— Nous régnons trop jeunes !
Elle n'a pas vingt ans et n'a connu encore que les sourires de la vie.
D'un esprit naturellement dominateur, elle ne possède ni les
connaissances générales solides, ni la volonté ferme et lucide qui justifient l'exercice du pouvoir !
Elle a le goût de commander, mais n'en a pas l'expérience. Avec une intelligence personnelle très vive, elle manque complètement de sens social et politique.
Ses impulsions sont aussi fortes que passagères, et ses ordres, dont elle n'a ni pesé ni prévu les conséquences, ressemblent singulièrement à des caprices impérieux, mais éphémères, de jolie femme.
Le pouvoir est pour elle, avant tout, une satisfaction d'amourpropre dont elle entend avoir sa large part. Il lui plaît d'être puissante pour obliger ses amis et nuire à ses ennemis. Mais sa politique ne voit pas au delà des impulsions de son cœur.
Toute résistance à ses fantaisies l'irrite, l'ancre davantage dans son idée, lui fait perdre le sentiment de la juste mesure, et la pousse à mettre tout en oeuvre pour obtenir une chose qu'elle n'avait point d'abord semblé si vivement désirer, et qui est appelée à lui causer le plus grand tort, sans qu'elle paraisse même s'en douter.
Malheureusement, Louis XVI, dont le rôle de mari serait d'apporter à sa femme la pondération qui lui manque, de tempérer ce que ses caprices ont d'excessif, de prendre sur elle, enfin, un ascendant bienfaisant et salutaire, n'est pas du tout l'homme de la situation.
Etait-ce désir de faire oublier ses débuts peu brillants dans la vie conjugale ? Etait-ce apathie, nonchalance et faiblesse naturelles ? Toujours est-il qu'il ne savait pas résister aux désirs qu'elle exprimait, fussent-ils des moins raisonnables et des plus impolitiques.
Il n'était pas, cependant, sans posséder des qualités solides, une instruction étendue, une intelligence appliquée et une vue assez claire de la situation politique et sociale.
Mais toutes ces qualités étaient rendues inopérantes par un manque absolu de décision personnelle, et par sa soumission aveugle à la volonté de sa femme.
C'était, en somme, un bon bourgeois, studieux, honnête et paisible, aimant la paix et sa tranquillité, prêt à sacrifier à la bonne harmonie conjugale les idées justes qu'il pouvait avoir.
Pour son malheur, cette âme de bourgeois s'était égarée dans la peau d'un roi, à l'une des périodes critiques de la royauté.
Tandis qu'il se complaisait, dans la solitude de son atelier d'amateur, à ses travaux innocents de serrurerie ou de maçonnerie, sa femme gouvernait à sa place, distribuait des faveurs scandaleuses, dépensait au jeu de l'argent sans compter, intriguait, faisait déplacer ou arriver des ministres, disgraciait ou récompensait des ambassadeurs, et^ par-dessus tout, ne songeait qu'au plaisir. S'amuser était devenu la grande affaire de la Cour.
Tout le monde se rendait compte de l'incapacité de Louis XVI à vouloir par lui-même et de sa sujétion vis-à-vis de sa femme. Mercy-Argenteau avait écrit à Marie-Thérèse :
« M. le dauphin, avec un sens juste et de bonnes qualités dans le caractère, n'aura probablement jamais ni la force ni la volonté de régner par lui-même ».
Une autre fois, il avait lâché ce mot terrible pour Louis XVI :
— Sa complaisance ressemble à de la soumission.
Marie-Thérèse avait répondu avec une clairvoyance de mère alarmée :
« Je vous avoue franchement que je ne souhaite pas que ma fille gagne une influence décidée dans les affaires. Je connais sa jeunesse et sa légèreté, jointe à son peu de goût pour l'application, et qu'elle ne sait rien, ce qui me ferait d'autant plus craindre pour la réussite dans le gouvernement d'une monarchie aussi délabrée que Test à présent celle delà France. Et si l'état de cette
monarchie venait à empirer encore de plus en plus, j'aimerais mieux qu'on en inculpât quelque ministre que ma fille, et qu'un autre eût la faute. )>
Cependant, le pouvoir semblait jusque-là réussir à Marie- Antoinette. Son crédit et sa popularité étaient immenses.
Louis XVI DANS SON ATELIER DE SERRURERIE. Tableau de E. Fichel.
« C'est la plus haute position où se soit jamais trouvée une reine de France », écrit encore Mercy, en 1775.
« Ces progrès de ma fille surpassent mon attente », répondit Marie-Thérèse.
A rOpéra, quand la reine paraît dans sa loge, elle est longuement acclamée.
Lorsqu'on joue VIphigénie de Gluck, Tartiste se tourne vers elle pour chanter l'air : « Chantons, célébrons notre reine », tandis que toute la salle, debout, applaudit vigoureusement et crie avec enthousiasme : « Vive la reine ! »
Le roi lui avait donné depuis peu le Petit-Trianon. Il avait suffi qu'elle exprimât le désir d'avoir une demeure à elle, où il lui fût permis de fuir les splendeurs accablantes de Versailles et de n'être point reine de France. On prétend que Louis XVI lui avait fait cette galante réponse :
— Trianon a toujours été donné aux favorites des rois de France : il vous revient de droit !
Construit pourM""^ de Pompadour, Trianon avait, en effet, été habité ensuite par la Du Barry.
Mais c'est Marie-Antoinette, l'enchanteresse, qui l'anima vraiment de cette vie frivole et charmante qui l'a rendu célèbre et dont la nostalgie est encore enclose en ces syllabes, gracieuses comme le cadre même qu'elles évoquent : « Le Trianon de Marie-Antoinette. »
Là, en robe légère de linon, dans l'aimable intimité d'une vie à la fois raffinée et champêtre, au milieu d'un parterre de fleurs rares, entourée de ses jolies amies : la princesse de Lamballe ou la duchesse de Polignac, en compagnie de la duchesse de Guiche et de la vicomtesse de Polastron, Marie- Antoinette se plaisait à dire joyeusement :
— Ici, je ne suis plus la reine ; je suis moi.
Sa belle-sœur, M"^^ Elisabeth, venait aussi l'y retrouver, et leur principal plaisir était de s'y reposer, dans un cadre charmant, dans une vie de rêve, loin des obligations officielles de la Cour.
Elle écrit à sa mère :
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