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« Je suis établie pour huit ou dix jours à Trianon, afin de faire le matin des promenades à pied qui sont essentielles pour ma santé ; cela n'était pas possible à Versailles. Le roi paraît s'y plaire beaucoup ; il y vient souper tous les jours et vient me voir le matin comme dans mon appartement à Versailles. J'ai choisi ce moment pour mon séjour ici, parce que c'est le mois où le roi chasse presque tous les jours et où il a le moins besoin de moi. Ma santé et celle de ma fille sont fort bonnes. »
En vérité, quoi de plus honnête, et je dirai même de plus bourgeois, que cette lettre et la vie qui s'y dépeint ? - C'est qu'en réalité, Trianon a été, comme Marie-Antoinette, l'objet de trop de légendes calomnieuses.
Sans doute, la reine y avait fait faire de nombreux aménagements et y avait dépensé des sommes relativement considérables. Mais il y avait loin de la réalité aux racontars malveillants. Et c'étaient, cependant, les exagérations les plus folles qui trouvaient le plus de crédit dans le peuple.
On avait surnommé Trianon « le petit Vienne ». On parlait mystérieusement des orgies qui s'y passaient et des milhons qui s'y étaient dépensés. Or, il y avait là simplement une ferme modèle où la reine et ses amies, en costumes de paysannes, chapeaux de paille et tabliers, sans suite, pages, ni personne, jouaient aux bergères de Watteau. Il y avait aussi, il est vrai, une jolie salle de théâtre où, sous la direction d'acteurs en renom, et sous l'œil bienveillant de Louis XVI, Marie-Antoinette et ses amies jouaient des pastorales aussi innocentes que Le Devin du Village, La Gageure Imprévue ou Rose et Colas.
Mais, à force de se plaire ainsi, sans cesse, à oublier qu'elle était reine, Marie-Antoinette finissait par le laisser oublier aux autres.
Son abandon charmant, son aimable simplicité, sa liberté
d'allures, son gracieux enjouement où se peignait la sérénité d'une âme honnête et sûre d elle-même, donnaient, au contraire, à ses ennemis une apparence de vérité lorsqu'ils en prenaient prétexte pour incriminer sa vertu.
De ce qu'elle se souciait moins d'imposer que de plaire, de ce qu'elle recherchait moins le respect que les applaudissements, on se croyait autorisé à suspecter la pureté de ses mœurs, et la calomnie avait bientôt fait de lui prêter une âme de courtisane.
On racontait avec des mines scandalisées la fantaisie qu'elle avait eue de partir une nuit en bande joyeuse, avec le duc de Chartres et les frères du roi, pour aller assister au lever du jour, sur les hauteurs des bois de Marly.
Jean-Jacques avait pourtant mis à la mode l'amour de la nature^ et la reine, en sacrifiant à son culte, eût dû trouver grâce aux yeux de ses disciples. Mais il était dit que ses fantaisies les plus simples seraient dénaturées à plaisir, et une venimeuse chanson intitulée : Le Lever de V Aurore, circula bientôt pour commenter à sa manière cette innocente équipée.
Ainsi, peu à peu, la calomnie cheminait, prenait prétexte de tout, pour salir la réputation de la reine.
Un accident de voiture en se rendant à l'Opéra avec la duchesse de Luynes, une banale aventure sur la terrasse de Versailles, un soir de musique, où Marie-Antoinette, confondue dans la foule, fut abordée par un galant commis qui ne la reconnut point tout d'abord et échangea avec elle quelques propos insignifiants, le moindre incident, le plus minuscule détail avidement saisi est aussitôt exploité, grossi, détormé, devient le point de départ des calomnies les plus odieuses.
Quelque parti que la reine prenne, d'ailleurs, on trouve aussitôt le moyen de lui en faire grief. C'est ainsi qu'on avait d'abord
incriminé, et non sans quelque raison, son luxe, ses dépenses de toilette et son goût des bijoux.
Marie-Thérèse avait même écrit, à ce sujet, à sa fille pour lui faire de sévères remontrances.
y[me jg Polignac, dont la beauté aimait la simplicité et qui ne portait jamais de bijoux, avait fini par avoir à cet égard sur la reine, son amie, une heureuse influence.
A son exemple, Marie-Antoinette adopta les robes d'étofles légères, d'une élégance simple et sans apprêt.
C'est ainsi qu'elle se fit peindre en robe blanche, unie, par M'''^ Vigée-Lebrun, dont le beau portrait lut exposé, en 1783, au Salon du Louvre. Pensez-vous que ses détracteurs lui en surent gré ! Ce serait bien mal les connaître !
Car, aussitôt, ce fut un tollé :
La reine voulait donc ruiner les industries de luxe ? Etait-il permis de s'habiller de la sorte « en chemise » ? C'était vraiment par trop manquer de tenue. Et c'était aussi sacrifier les intérêts de la ville de Lyon avec ses velours et ses soieries, au profit de la Belgique, et cela, sans doute, pour complaire à son frère Maximilien.
Bref, les critiques furent si violentes qu'il fallut enlever le tableau.
Les souveraines ont un sort peu enviable. Si elles favorisent le luxe, c'est un scandale ; si elles recherchent la simplicité, c'est la ruine du commerce. Pour les malveillants, et ils sont légion, leurs amitiés féminines sont suspectes, et leurs amitiés masculines compromettantes.
Ainsi la calomnie était partout et s'emparait de tout.
« Ecoutez, ont écrit les Concourt, écoutez ce chuchotement et ce murmure d'un peuple qui remonte et redescend, redescend et remonte des Halles à Versailles et de Versailles aux Halles.
Ecoutez la populace, écoutez les porteurs de chaises, écoutez les courtisans ramenant la calomnie de Marly, la ramenant des bals de la reine, la ramenant, en poste, à Paris. Ecoutez les marquis au foyer des comédiennes, chez les Sophie Arnould et les Desmare, chez les courtisanes et les chanteuses. Interrogez la rue, Tantichambre, les salons, la Cour, la famille royale elle-même : la calomnie est partout et jusqu'aux côtés de la reine ! »
Convenons, toutefois, que par la liberté de ses allures la reine y prêtait singulièrement. Une reine, sans doute, a le droit d'avoir des amitiés. Mais elle doit se rendre compte de tout ce que ces amitiés suscitent d'envie et de jalousie et y apporter quelque mesure et quelque discrétion.
, Or, Marie-Antoinette affichait ses nombreuses amies sans souci de l'impression causée, et imposait même au Trésor la charge de les entretenir en leur distribuant, avec une folle libéralité, toutes les faveurs, les pensions et les places dont sa qualité de reine et la faiblesse du roi lui permettaient de disposer.
C'est ainsi qu'elle avait fait rétablir pour la princesse de Lamballe, la charge de surintendante de sa maison, avec un traitement annuel de 150.000 francs.
C'est ainsi que tout l'entourage de M'^'^ de Polignac, qui avait la délicatesse de ne rien demander pour elle-même, se vit comblé, comme par une manne céleste, de toutes les faveurs les plus inattendues et les moins justifiées.
Les favoris, cette cohorte de jeunes gens que la reine traînait partout à sa suite et qu'elle appelait plaisamment : « Mes charmants mauvais sujets », Bézenval, Luxembourg, d'Esterhazy, Guines, Coigny, Lauzun, Dillon, n'étaient pas oubliés non plus dans la distribution de la provende royale, et l'on pense bien qu'ils n'alimentaient pas moins la calomnie que les amitiés féminines.
Le plus visé de tous, peut-être, c'était le comte d'Artois, inséparable de la reine, boute-en-train de toutes les parties de plaisir.
Allait-on aux courses, c'était le comte d'Artois qui présentait à la reine les jockeys vainqueurs. Dînait-on à Bagatelle, soupaiton à la Muette, le comte d'Artois avait organisé dîner ou souper.
On le retrouvait encore au bal de TOpéra, où la reine dansait parfois jusqu^à six heures du matin.
Parties de chasse, parties de traîneau sur la neige, parties de pharaon, où l'on jouait gros jeu, toute la nuit durant, à Compiègne ou à Fontainebleau, chez la princesse de Guéménée, en toutes occasions, partout, le comte d'Artois était toujours là.
— C'était le frère du roi ! dira-t-on.
Sans doute. Mais on le voyait avec la reine beaucoup plus souvent que le roi même.
Louis XVI, qui aimait à se coucher tôt, n'accompagnait que bien rarement Marie-Antoinette à ses diverses parties de plaisir, tandis que le comte d'Artois n'en manquait pas une.
En faut-il davantage pour que les langues se délient et que les commentaires malveillants aillent leur train ?
La rougeole de la reine fut aussi l'occasion d'un joli scandale. Les médecins avaient mis en garde Louis XVI contre la contagion et lui avaient déconseillé de pénétrer dans la chambre de la malade.
Louis XVI, sur les instances de sa femme elle-même, avait donc cessé de la voir.
Mais la rougeole était bénigne et le temps semblait long à la malade.
Ses habituels amuseurs, Esterhazy, Coigny, Guines, Bézenval s'offrirent à braver la rougeole pour venir la distraire.
La reine eut l'inconcevable légèreté d'accepter, et Louis XVI
l'insigne faiblesse de laisser faire. Dès lors, les quatre chevaliers servants ne quittèrent plus le chevet de la royale malade, où la princesse deLamballe avait été, jusque-là, seule à venir s'asseoir.
Et le roi errait comme une âme en peine, retenu à la porte par la crainte un peu ridicule de la contagion.
Il en était réduit à écrire chaque jour à sa femme et à l'entrevoir à son balcon.
Cette situation paradoxale excita, comme bien on pense, les railleries faciles. On demanda plaisamment, si Louis XVI tombait malade à son tour, quelles seraient « les quatre dames choisies pour le garder ».
On ne se priva point de critiquer l'inconséquence de la reine, qui n'avait d'égale que la complaisance du roi pour les caprices de sa femme.
On ne douta plus que Marie- Antoinette n'eût de coupables faiblesses pour ceux qu'elle admettait ainsi à l'intimité de son chevet, en bravant l'opinion. On les avait appelés jusqu'alors ses favoris, et ils étaient déjà, à ce titre, fort impopulaires.
Ils le devinrent encore davantage, dès lors qu'on les considéra comme ses amants.
Est-il besoin de dire qu'ils ne l'étaient pas et que cette imprudence de conduite était justement la preuve que la reine les considérait comme insignifiants et incapables de la compromettre ?
Mais l'inconvenance de la situation n'en était pas moins réelle et choquante.
L'attitude de Marie-Antoinette fut tout autre avec le beau Fersen. Et c'est pourquoi, sans doute, par une conséquence étrange, quoique logique, ce fut précisément lui dont on parla le moins, alors qu'on eût dû, à juste titre, s'en préoccuper le plus.
Le comte Axel de Fersen fut, en effet, le seul qui sut faire battre le cœur de la reine.