‹ Les grands procès de l'histoire (volume 3)Chapitre 5 sur 9 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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loo LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

Cette ébauche de roman, toute en silences, est d'une qualité rare.

Fils du feld-maréchal Frédéric Axel de Fersen, d'une noble famille suédoise, le comte Axel de Fersen n'avait que dix-huit ans lorsqu'il vint à la Cour de France, très chaudement recommandé par le roi de Suède Gustave IIL

L'excellent historien Lenotre nous a conté {Le Drame de Varennes), avec infiniment d'esprit, les épreuves que devait subir un jeune gentilhomme étranger lorsqu'il arrivait en France.

Il était indispensable de se faire présenter par son ambassadeur à la Du Barry, maîtresse du roi, d'aller ensuite à Ferney rendre visite et taire sa cour au Patriarche, entouré de sa nièce, de trente horlogers et d'un Père Jésuite ; enfin, de se produire au bal de l'Opéra.

Lenotre ajoute qu'après ce baccalauréat d'un genre spécial, le débutant, après cette série d'examens préliminaires, pouvait songer à paraître à la Cour.

C'est au bal de l'Opéra que le comte de Fersen vit pour la première fois la dauphine. Il lui parla sans savoir à qui il s'adressait, et, quand Marie-Antoinette enleva son loup pour se faire reconnaître, le jeune Suédois fut ébloui.

Dès ce premier soir, il aima la future reine de France et lui donna son cœur pour ne plus le reprendre.

Le comte de Fersen était grand, très bien fait, avec une belle tête un peu froide, au profil régulier de médaille, parlant peu, mais ne disant que des choses justes et bien pensées. Il était, nous dit le duc de Lévis, « circonspect avec les hommes et réservé avec les femmes ».

Comment cet homme du Nord, si froid en apparence, si sérieux dans son maintien, si contraire, semblait-il, de caractère et de tempérament à Marie-Antoinette, n'eut-il qu'à paraître pour faire sur elle une si vive impression ?

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Peut-être est-ce justement parce que tout en lui contrastait, d'une manière frappante, avec la bande d'amuseurs écervelés, fatigants à la longue par leur entrain factice et leur insignifiance, dont la reine avait coutume de s'entourer.

Peut-être aussi est-ce parce qu'à le regarder plus attentivement, on sentait en Fersen, suivant le mot d'une contemporaine, « une âme brûlante sous une enveloppe de glace ».

Ou bien, enfin, fautil croire, comme on le répète souvent, qu'en amour les contraires s'attirent ?

Toujours est-il que la reine distingua presque aussitôt le comte de Fersen et le traita avec une bienveillance marquée.

Fersen, très enthousiaste de son côté, écrit à son père : « La reine, qui est la plus jolie et la plus aimable princesse que je connaisse, a eu la bonté de s'informer souvent de moi. Elle a demandé à Creutz pourquoi je ne venais pas à son jour, et, ayant appris que j'étais venu un jour qu'il n'avait pas eu lieu, elle m'en a tait une espèce d'excuse. »

Cet étrange roman se poursuit presque sans paroles. Réservé,

Le Comte Axel de Fersen.

D'après une gravure de l'époque.

correct et respectueux, d'une délicatesse de sentiments rare, le comte de Fersen sait qu'on ne fait point d'aveu d'amour à la reine de France, et Marie-Antoinette, malgré sa légèreté^ est trop fidèle à son devoir pour ne pas respecter le silence qui sauvegarde sa dignité.

Seuls^ les regards échangés leur ont fait pressentir ce que leurs lèvres se refusaient à dire.

On raconte qu'un soir, au piano, la reine chantant les couplets passionnés de Didon :

Oh ! que je fus bien inspirée Quand je vous reçus à ma cour.

tourna les yeux vers Fersen avec intention et ne réussit point à dissimuler complètement le trouble qui l'étreignait devant l'aveu indirect, mais trop éloquent, qu'échangèrent leurs regards un instant confondus.

Mais Fersen n'eût point été l'être chevaleresque et délicat qu'il était et qu'il voulait rester aux yeux de la reine, s'il se fût prêté à prolonger plus longtemps une intrigue qui commençait à n'être plus un mystère pour quelques-uns et qui, toute idéale qu'elle fût restée, risquait de fournir un prétexte de plus à la calomnie contre l'objet de son amour.

Il prit donc prétexte de la guerre pour l'indépendance de l'Amérique et s'engagea parmi les volontaires de La Fayette.

L'ambassadeur de Suède ne fut point dupe de la raison de ce départ, et il l'annonça à Gustave III en ces termes :

« Je dois confier à Votre Majesté que le jeune comte de Fersen a été si bien vu de la reine que cela a donné des ombrages à plusieurs personnes.

« J'avoue que je ne puis m' empêcher de croire qu'elle avait du penchant pour lui. J'en ai vu des indices trop sûrs pour en

douter. Le jeune de Fersen a eu, dans cette occasion, une conduite admirable par sa modestie et par sa réserve, et surtout par le parti qu'il a pris d'aller en Amérique.

« En s'éloignant, il fallait évidemment une fermeté au-dessus de son âge pour surmonter cette séduction. La reine ne pouvait pas le quitter des yeux les derniers jours : en le regardant, ils étaient remplis de larmes.

« Je supplie Votre Majesté d'en garder le secret pour Elle et pour le sénateur Fersen. Lorsqu'on sut le départ, tous les favoris en turent enchantés.

« La duchesse de Fitz-James lui dit :

« — Quoi, monsieur, vous abandonnez ainsi votre conquête ?

« — Si j'en avais tait une, je ne l'abandonnerais pas, répondit-il. Je pars libre et, malheureusement, sans laisser de regrets.

Marie- Antoinette.

Portrait peint en 1788 par M""* E.-L. Vigée-Lebrun.

{Musée de Versailles.)

« Votre Majesté avouera que cette réponse était d'une sagesse et d'une prudence au-dessus de son âge. »

Fersen partit, mais ne fut point oublié.

Il retrouvera, à son retour, le même accueil et la même flatteuse attention. Il continuera de s'en montrer digne.

Nous le reverrons, aux jours les plus sombres de la Révolution, toujours fidèle à celle à qui il a voué sa vie et que la destinée cruelle, maintenant, accable.

Au péril de son existence, il tentera l'impossible pour la sauver.

Il y consacrera toutes ses forces, toute son intelligence et une grande partie de sa fortune.

Puis, quand la mort sera venue lui arracher son suprême espoir, il en ressentira profondément le retentissement douloureux.

Le 20 juin 1810, à Stockholm, il finiralui-même tragiquement, assassiné, au cours d'une émeute, réalisant ainsi jusqu'au bout, dans son destin étrange et misérable, ce mot prophétique que lui avait dit, un jour, la reine :

— Je porte malheur à ceux que j'aime.

C'est dans cette atmosphère trouble, malveillante, et de plus en plus hostile à la reine, par toutes les jalousies qu'éveillaient les faveurs dont elle était prodigue, qu'éclata soudain, en 1785, le coup de tonnerre de l'Afîaire du Collier '.

Je laisse à penser si la calomnie eut beau jeu et put se donner libre cours.

Jusque-là, les attaques avaient été éparses et, en quelque sorte, sporadiques. Des anecdotes plus ou moins scandaleuses et plus ou moins authentiques en avaient fourni le prétexte. Mais il y manquait la cohésion. C'était une guerre d'escarmouches et

I. J'ai, dans une étude séparée, exposé en détails cette passionnante affaire. Les Gratids Procès d* l'Hutoire (Tome II).

d'embuscades, une guérilla. Ce n'était pas une offensive d'ensemble permettant de grouper et de ramasser, en un même effort, toutes les torces hostiles à la reine.

Cette offensive de grande envergure, rendue plus redoutable par la tension des esprits prévenus, l'Affaire du Collier allait permettre de la déclencher.

L'opinion, préparée comme elle l'était, se jeta avidement sur cette intrigue obscure et ne douta point d'abord de la culpabilité de la reine.

Les détracteurs de la noblesse, les adversaires de la religion, les ennemis de la reine ou de la royauté, tous ceux en qui commençait à souffler le vent de la Révolution prochaine, s'en donnèrent à cœur joie et firent chorus pour grossir et envenimer à plaisir une si heureuse affaire, qui, selon le mot typique du conseiller de Saint-Just, jetait « de la fange sur la crosse et sur le sceptre ».

Le retentissement en fut énorme.

Le parti de la reine et le parti de Rohan, dont l'intérêt eût été de s'unir pour la recherche de la vérité et de la défense de l'ordre, ne le comprirent point et s'affrontèrent maladroitement en une lutte mortelle pour tous deux.

Marie-Antoinette n'avait voulu voir, en cette affaire, qu'une question d'amour-propre blessé et ne pensait qu'à sa vengeance, en femme orgueilleuse et dominatrice qu'elle était.

Mais finalement, dans le retentissant procès qu'elle poussa imprudemment le roi à entreprendre, elle ne trouva que la première grande humiliation de sa vie. Elle entendit le premier tintement du glas de la royauté.

Le parti des Rohan ne songeait qu'à défendre âprement l'un des siens et, pour mieux le défendre, attaquait la reine qui voulait l'abattre.

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Mais, dans ce conflit de personnes, dans l'ardeur de la lutte, nul, parmi les combattants, ne s'avisait que la question était plus haute et plus grave, et que le vrai drame était celui qu'on ne voyait pas encore, mais que ce prologue déjà semblait annoncer.

Nul ne s'avisait que cette agitation malsaine, qui dressait Tune contre l'autre les deux puissances jusque-là les plus respectées : le Trône et l'Autel, dans les personnes de la reine et du grand aumônier, faisait précisément le jeu de tous les éléments troubles^ de tous les utopistes, de tous les fauteurs de désordre, de tous ceux qui, gagnés aux idées libertaires des encyclopédistes, étaient à rafî"ût de ce qui pourrait diminuer le pouvoir et n'attendaient qu'une occasion de donner l'assaut à la vieille monarchie séculaire qui avait fait la France.

L'Affaire du Collier, n'était-ce point l'occasion rêvée, puisqu'elle opposait et mettait aux prises justement les deux forces qui, jusque-là unies, et par leur union même, avaient pu constituer l'armature invincible de l'ordre héréditaire ?

Il suffisait presque pour leurs ennemis de les regarder s'ébranler l'une et l'autre, de marquer les coups qu'elles se portaient mutuellement dans leur fureur aveugle et suicidaire, et de ramasser, pour s'en servir à nouveau, après les avoir rendues plus venimeuses et plus meurtrières, les innombrables calomnies auxquelles cette passionnante affaire avait donné naissance.

C'est ainsi que nous retrouverons huit ans plus tard, au procès de la reine, les accusations lancées par M""^ de la Motte dans l'Affaire du Collier.

Les libelles diffamatoires qu'elle écrivit à Londres après son évasion, contribueront à envoyer la reine devant le Tribunal Révolutionnaire et suggéreront même des arguments à Fouquier- Tinville.

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Voilà pourquoi Mirabeau a pu dire :

— Le procès du Collier a été le prélude de la Révolution. Voilà pourquoi Napoléon disait aussi, songeant à l'Affaire du

Collier :

— Peut-être la mort de la reine date-t-elle de là. Cagliostro, cet aventurier étrange, étroitement mêlé à cette

troublante affaire, et dont le rôle inexpliqué est resté assez inquiétant et mystérieux, écrivait en 178e, de Londres, où il avait été exilé, ces lignes prophétiques :

« Il est digne de vos Parlements de travailler à cette heureuse révolution. Elle n'est difficile que pour les âmes faibles. Oui, je vous l'annonce : il régnera sur vous un prince qui mettra sa gloire à l'abolition des lettres de cachet, à la convocation de vos Etats Généraux. Il sentira que l'abus du pouvoir est destructif, à la longue, du pouvoir même. Il ne se contentera pas d'être le premier de ses ministres : il voudra être le premier des Français. )>

L'abolition des lettres de cachet, la suppression de la Bastille, la convocation des Etats Généraux, la diminution du pouvoir royal, n'est-ce pas, tracé trois ans à l'avance, avec une étonnante précision, tout le programme de <' l'heureuse révolution » dont l'année 1789 allait marquer le début ?

Commencée avec l'assentiment du roi lui-même, qui avait pris l'initiative de convoquer les Etats Généraux pour étudier avec eux les réformes à entreprendre, cette '< heureuse révolution » dégénéra promptement par l'effet de la fermentation des esprits et des appels à la violence que la faiblesse de Louis XVI ne sut pas réprimer à temps.

Il eût fallu que l'on sentît un pouvoir fort, sûr de lui-même, sachant où il allait et où il voulait s'arrêter.

Or, la collaboration de Louis XVI et de Marie-Antoinette donnait précisément l'impression inverse.

Louis XVI était, par nature, disposé à examiner d'un esprit conciliant les réformes raisonnables dont lui-même comprenait la nécessité, et sa bienveillance était prête à toutes les concessions qu'on lui demandait.

Mais l'influence de Marie-Antoinette intervenait alors, juste en sens contraire.

Sans chercher à comprendre ce qu'il pouvait y avoir d'utile et d'avantageux pour consolider la royauté, même dans les concessions auxquelles le roi avait souscrit, elle employait tout son pouvoir à le faire revenir sur sa décision.

Travaillé, tiraillé entre la tendance révolutionnaire représentée par les Etats Généraux et la tendance réactionnaire représentée par xMarie-Antoinette et son entourage, l'infortuné Louis XVI flottait, usait en luttes stériles le peu d'énergie dont il était capable, taisait alternativement un pas en avant, un pas en arrière, et finalement, par son désarroi, mécontentait tout le monde, donnant aux uns l'impression de l'impuissance, aux autres celle de la mauvaise foi. Le roi n'a aucune suite dans les idées.

« Pour vous faire comprendre son caractère, dit le comte de Provence, imaginez des boules de billard huilées, que vous vous eflorcerez vainement de retenir ensemble. »

Laissé à sa propre inspiration, il eût peut-être réussi à maintenir l'existence d'une monarchie constitutionnelle, puisque c'était, d'abord, tout ce que demandaient les révolutionnaires.

De son côté, Marie-Antoinette, si elle avait été seule, eût sans doute réussi, par une répression énergique et l'emploi de la force, dès le début, à sauvegarder toutes les prérogatives de la royauté absolue. Elle est fille de Marie-Thérèse, elle a de qui tenir pour être énergique !

Mais en se contrecarrant l'un l'autre, le roi et la reine neutra-

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lisaient, en quelque sorte, TetAcacité de leurs tendances respectives et marchaient ensemble à la catastrophe.

Car Marie-Antoinette, jalouse de ses prérogatives, ne voulait point entendre parler des concessions nécessaires qui eussent peut-être calmé les esprits.

Et Louis XVI, scrupuleux à l'excès, même lorsque son existence fut menacée, se relusa toujours « à régner par la violence ».

On peut donc dire que Louis XVI et Marie-Antoinette se firent, réciproquement, le plus grand tort et contribuèrent également l'un et l'autre à amener la catastrophe qui devait les engloutir tous deux : la reine par son impopularité, qu'elle fit peu à peu partager au roi, en l'incitant sans cesse à revenir sur les concessions nécessaires qu'il avait d'abord accordées de son propre mouvement ; le roi, en paralysant par son inertie et son refus de sévir la défense de la sécurité du trône que la reine eût, libre de ses actes, assurée avec la dernière énergie et par tous les moyens.

En somme, le mot de Mirabeau est vrai :

« Le roi n*a qu'un homme : c'est sa femme. »

Le comte de Provence, égoïste et épicurien ; le comte d'Artois, débauché et rétrograde, ne peuvent être d'aucun appui.

Le comte de Provence, de plus, est incapable d'une résolution; Mirabeau flétrit sa nolonté. C'est Marie- Antoinette qui agit et qui gouverne.

A l'heure où la monarchie est en danger, où l'on peut encore espérer la sauver, elle tente un suprême effort, oubliant ses griefs et ses répugnances, pour trouver un appui en Mirabeau.

Il taut lire, dans le très beau livre de Louis Barthou, les détails du Contrat à Titre Onéreux passé entre la Cour et Mirabeau par l'intermédiaire de M. de la Marck et de la créature de la reine, M. de Fontanges, archevêque de Toulouse.

Le roi paie les dettes du grand tribun, qui reçoit, en outre,

MARIE-ANTOINETTE m

six mille livres par mois « au titre d'honoraires d'avocat consultant chargé de défendre la royauté. »

Lisez aussi le récit saisissant que fait Louis Barthou de l'entrevue du roi et de la reine avec Mirabeau. Celui-ci arrive, le 3 juillet 1790, au château de Saint-Cloud. La reine, d'abord hautaine et réservée, est bientôt conquise par Mirabeau qui se montre éloquent, séduisant, habile et convaincant. Il enveloppe le roi et la reine de toutes les caresses de sa voix admirable. Avant de se retirer, le tribun baise la main de la reine et s'écrie :

— Madame, la monarchie est sauvée !

Illusion généreuse ! Mirabeau mourra à temps pour ne pas être renié par ses partisans et désavoué par la Cour...

Il ne nous reste plus, maintenant, qu'à retracer les étapes connues de ce drame émouvant qui amena, en quelques mois, les royales victimes du trône à l'échafaud.

La prise de la Bastille, que nous commémorons encore, n'avait pas eu par elle-même, le 14 juillet 1789, le retentissement que Ton pourrait penser. Chose incroyable, sur le carnet où Louis XVI notait, au jour le jour, les événements importants, parmi ses parties de chasse et ses déplacements, il n'en est même pas fait mention.

C'est qu'en réalité, même à la Cour, la Bastille était condamnée. Depuis 1787, le ministre Breteuil avait inscrit sa disparition au programme de ses réformes. Personne ne s'était levé pour la défendre. Qu'importait donc que la fureur populaire eût devancé les projets du pouvoir ! Il importait, cependant, beaucoup, car la prise de la Bastille, c'est la première offensive de la violence jacobine usurpant le pouvoir. Et, à ce titre, c'était un symptôme qu'il n'eût point fallu négliger. Car l'impunité devait forcément enhardir l'audace révolutionnaire dans ses manifestations et en assurer la récidive.

Le roi avait pensé calmer les esprits en se rendant à Paris le 17 juillet.

Là, il avait, avec une lamentable faiblesse, arboré la cocarde tricolore et souscrit à tout ce qu'on lui avait demandé. C'était capituler devant l'émeute et, en quelque sorte, lui reconnaître officiellement des droits qu'elle avait usurpés.

L'été s'était passé sans amener de nouveaux troubles. Déjà, le roi trompé par cette apparence favorable, se reprenait à considérer les choses avec plus d'optimisme.

Mais Fersen, lui, jugeait clairement la gravité de la situation. Le 25 août, il écrit à son père :

« Je partage avec vous l'attachement que vous portez à la France, et je ne puis voir sa ruine sans la plus vive douleur... Tous les liens sont rompus, l'autorité du roi est nulle ; l'Assemblée Nationale elle-même tremble devant Paris, et Paris tremble devant quarante ou cinquante mille bandits... Il y a des agents secrets qui distribuent de l'argent, on les connaît presque partout ; mais soit faiblesse, soit crainte, soit complicité, on ne sévit pas contre eux... »

Le 30 septembre, eut lieu le banquet des gardes du corps. Le roi et la reine y parurent. Marie-Antoinette, tenant dans ses bras le petit dauphin, fit le tour de la table, au milieu d'un enthousiasme indescriptible. On prétend que la cocarde blanche fut arborée avec la cocarde noire autrichienne, et la cocarde tricolore foulée aux pieds.

Tous prêtèrent à la reine serment de fidélité et jurèrent de mourir, s^l le fallait, pour la sauvegarde de sa couronne.

Le récit de ce banquet fit le tour de Paris.

Les révolutionnaires, exaspérés, voulurent avoir leur revanche. Le 5 octobre au matin, les meneurs, exploitant la disette dont souffrait Paris, par suite des émeutes et des pillages, réussirent

à convaincre la foule crédule que la faute en était à Marie- Antoinette qui avait accaparé tout le blé pour aiîamer le peuple.

Aussitôt, Témeute gronda ; on sonna le tocsin, le tambour battit le rappel, et des hordes farouches, hurlant à la mort et réclamant « les boyaux de la reine », s'ébranlèrent dans la direction de Versailles.

La reine, prévenue du péril qui s'approchait, invitée à fuir, répondit avec une noble fermeté :

— Non ! Si les Parisiens viennent ici pour m'assassiner, c'est aux pieds du roi que je le serai, mais je ne fuirai pas !

Louis XVI, qui revenait de la chasse, attendit le choc de pied ferme et ne voulut pas qu'on repoussât les émeutiers à coups de canon, comme M. de Narbonne le suppliait de le laisser faire.

Au petit jour, les grilles du château furent forcées et la marée humaine déferla vers les appartements royaux.

Sauvez la Reine ! *

A Versailles, le 5 octobre 1789, devant la porte des appartements de la Reine.

— Sauvez la reine ! crièrent aux dames d'atours MM. de Beaurepaire, du Repaire et de Sainte-Marie, grièvement blessés en défendant l'entrée.

La reine s'enfuit chez le roi, par le couloir secret qui reliait les appartements royaux.

Puis, crânement, elle parut au balcon et, par sa fière attitude, réussit à arracher des applaudissements à la foule.

Mais les émeutiers exigèrent le transfert à Paris de la famille royale.

Le trajet dura sept heures, et, dans le carrosse qui l'emmenait, entourée par la meute criant : « Vive la Nation ! » et bafouant son infortune, Marie-Antoinette, les yeux pleins de larmes refoulées à grand'peine, tenait sur ses genoux le petit dauphin qui pleurait et répétait :

— J'ai faim !

L'arrivée aux Tuileries, inhabitées depuis un siècle, causa à tous une impression pénible.

— Tout est bien laid, ici, maman ! s'écria le petit dauphin.

— Louis XIV s'y trouvait bien, répondit tristement la reine, nous ne devons pas être plus difficiles que lui.

Fersen, qui avait suivi les péripéties de ces journées tragiques, écrivit à son père, encore sous le coup de l'émotion :

« Dieu me préserve de jamais voir un spectacle aussi affligeant que celui de ces deux journées ! »

Hélas ! il devait, par la suite, en voir bien d'autres et de plus affligeants encore !

Le retentissement de cette journée du 6 octobre fut énorme en Europe.

Tous les trônes en ressentirent le contre-coup. A l'étranger, on jugea sévèrement la faiblesse de Louis XVI de ne s'être pas défendu.

« Il est inconcevable, écrit Léopold, grand-duc de Toscane, comment, au moment de l'attaque de Versailles, le roi ne s'est pas fait plutôt tuer que de céder. Il faut avoir le sang d'eau claire, les nerfs d'étoupe et l'âme de coton, pour se conduire de cette façon. J'en suis inc'igné et ne plains que la reine, car j'ai un pressentiment qu'on finira par l'enfermer... » Et rappelez-vous aussi cette belle page de Burke : « Il sera gravé dans l'histoire que, dans la matinée du 6 octobre 1789, le roi et la reine de France, après un jour de confusion, d'alarme, et de meurtres, sous la garantie d'une sécurité qui leur avait été promise, s'étaient retirés dans leurs appartements pour accorder à la nature quelques heures de repos et à leur profonde douleur un répit de quelques instants ; que la voix de la sentinelle qui était à la porte de la reine interrompit en sursaut dans son sommeil ; qu'il lui cria de se sauver ; que c'était la dernière preuve de fidélité qu'il pût lui donner ; qu'on arrivait à lui, qu'il allait périr et qu'à l'instant il fut massacré ; qu'une bande de scélérats et d'assassins, tout couverts de son sang, se précipitèrent dans la chambre de la reine et que, ne trouvant plus cette illustre infortunée qui venait d'échapper à leurs coups, en fuyant par des dégagements qui leur étaient inconnus pour chercher un asile auprès d'un époux et d'un roi dont la vie n'était guère plus assurée, ils avaient percé son lit de cent coups de poignard ; que ce roi, pour ne rien dire de plus de lui, que cette reine, que leurs jeunes enfants (qui, d'un seul coup, pouvaient devenir la gloire et l'espérance d'un peuple nombreux et généreux) furent forcés d'abandonner le sanctuaire qui les retenait dans le palais du monde le plus splendide et de fuir un séjour dégouttant de sang, souillé de meurtres et jonché des membres de tous les corps qu'on avait mutilés; que, de là, ils furent conduits dans la capitale de leur royaume ; que, dans

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le carnage confus et sans motifs des gentilshommes qui composaient la garde du roi, on en avait choisi deux pour être décapités au milieu de la cour du palais, avec toute la pompe d'une exécution juridique ; que leurs têtes, portées sur des piques, servirent de guides, qu'elles ouvrirent et dirigèrent la marche ; que le roi et sa famille la terminaient en captifs ; qu'on traîna lentement leurs Majestés au milieu des hurlements horribles, des cris perçants, des danses frénétiques, des propos infâmes et de toutes les horreurs inexprimables des furies de l'Enfer, sous la forme des femmes les plus viles ; qu'après avoir été forcées de goûter ainsi goutte à goutte une amertume plus cruelle que la mort, à endurer un semblable supplice pendant un trajet de douze milles qui a duré plus de six heures, leurs personnes royales ont été confiées à la garde de ces mêmes soldats qui les avaient amenées au milieu d'un tel triomphe et confinées dans une des anciennes maisons royales de Paris, que l'on a convertie aujourd'hui en Bastille pour les rois. »

Le roi, en efl^et, ne pouvait guère se faire d'illusions. Dans son palais des Tuileries, il était, en réalité, déjà le prisonnier de la Commune.

Son transfert à Paris n'avait pas eu d'autre but que de s'assurer de sa personne et de le tenir, en quelque sorte, à la merci de l'émeute, privé de tout secours.

La reine ne peut sortir pour se promener sans être escortée d'une garde nationale, qui était là beaucoup plus pour la surveiller que pour lui rendre les honneurs...

Marie Antoinette n'en est pas dupe :

— Que ma mère serait étonnée, dit-elle à M"^^ de Tourzel, si elle voyait sa fille — femme, fille et mère de roi, ou du moins destinée à le devenir — entourée d'une pareille garde !

En même temps, elle éprouve un sentiment de grande insé-

curité. Il n'est pas de jour où elle ne reçoive quantité de lettres anonymes, pleines de menaces pour son existence.

Le simulacre de jugement, par le Châtelet, diQs désordres des journées d'octobre achevait de Téclairer sur l'état d'esprit du public à son égard.

Interrogée sur ce qu'elle en savait, elle avait fait cette belle et magnanime réponse, pour n'accuser personne :

— Je ne serai jamais la dénonciatrice de mes sujets : J'ai tout vu, tout su, tout oublié 1

Le rapporteur Chabroud avait conclu :

« Les attentats d'octobre ne sont qu'une leçon aux rois ! »

Et l'on avait passé l'éponge !

Par contre, on songeait à ressusciter l'Affaire du Collier. L'ignoble pamphlet intitulé : Vie de Jeanne de Saint-Rêmy de Valois, que la comtesse de la Motte venait de faire éditer à Londres, servait de prétexte pour demander la revision du procès. Hébert et Marat la réclamaient tous les jours à grands cris. Mirabeau discerna clairement la raison véritable de ce projet.

« Ce ne serait plus, écrit-il, pour amuser simplement la malignité publique que la révision du procès de M""" de la Motte serait provoquée. Dans ce projet, la reine, dont ils connaissent le caractère, la justesse d'esprit et la fermeté, serait le premier objet de leur attaque comme la première et la plus forte barrière du trône, comme la sentinelle qui veille le plus près à la sûreté du monarque. »

Et il s'écriait, avec une belle indignation :

« J'arracherai cette reine infortunée à ses bourreaux, ou j'y périrai... »

Ce que fut la situation précaire de la famille royale aux Tuileries, au milieu des menaces quotidiennes, des insultes de toute une presse de sang, ameutée contre elle, des cris de mort de la

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foule réclamant la tête de Marie-Antoinette dès qu'elle se montre à une fenêtre, il suffit de lire les quelques lettres qu'on a conservées d'elle pour s'en rendre compte.

« Les choses qu'on peut écrire sont si désagréables qu'on n'en est pas souvent tenté, hélas ! écrit le roi à M""^ de Pohgnac, le 3 janvier 1791. Voilà une bien triste année, et Dieu seul sait ce qui arrivera dans celle-ci. L'horizon ne s'éclaircit pas... Il faut être autant en garde contre les conseils et les volontés des soi-disant amis que contre les menées des ennemis... On ne prend pas d'humeur, mais on est peiné, contristé d'être contrarié sur tout et souvent mal jugé. »

La reine écrit à M™"" de Fitz-James, parlant de Louis XVI, que les émigrés accusaient d'insouciance :

« Dites bien, dans la conversation, qu'il est aussi malheureux qu'on peut l'être, car c'est bien vrai. »

Et, dans une autre lettre, elle ajoute :

« Je ne vous dis point de nouvelles de ce pays-ci. Chaque jour, chaque heure dément ce qu'on vient d'apprendre ; il n'y a de constant, de suivi et de réel que notre profond malheur et celui de tous les honnêtes gens. »

Le roi avait, jusque-là, refusé de partir, malgré toutes les instances des émigrés et l'insistance de Marie-Antoinette.

Il pensait que son devoir était de rester tant qu'il subsistait un espoir de pouvoir ramener les esprits.

Aller se mettre à la tête des émigrés pour reprendre, par la force, possession du pouvoir, c'était, en effet, déclencher une guerre civile dont la seule pensée faisait horreur à Louis XVI, profondément humain.

— A Dieu ne plaise, disait-il, qu'un seul homme périsse pour ma querelle.

Mais les mois passaient et la situation ne faisait qu'empirer. Le

roi se décida enfin, trop tard, au parti qu'il eût du prendre d'abord, ou ne pas prendre du tout.

Il n'est pas besoin de redire tous les détails bien connus de ce fameux voyage de Varennes : le roi, la reine, quittant les Tuileries clandestinement, montant dans une lourde berline qu'avait procurée le dévouement du comte de Fersen et que lui-même conduisait, au départ, déguisé en cocher.

On sait comment les fugitifs, reconnus en passant à Sainte- Menehould, furent arrêtés à Varennes-en-Argonne, au moment où ils touchaient au but : Montmédy ; comment ils furent ramenés prisonniers par Pétion et Barnave, dépêchés au-devant d'eux à Epernay par l'Assemblée Constituante ; comment les cheveux de la reine avaient blanchi en une nuit, par suite des émotions éprouvées, s'il faut en croire M"^^ Campan ; comment, enfin, en arrivant, brisée de fatigue, aux Tuileries, soumise à une surveillance étroite, elle eut encore la délicate attention et l'énergie de faire passer un mot à Fersen pour lui dire :

« Rassurez-vous sur nous, nous vivons ! «

Ils vivaient, en effet, et l'on peut dire que c'était, de toutes les prérogatives qu'avait eues la royauté, la dernière qui lui fut encore concédée... pour bien peu de temps !

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