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SES PRISONS, SES DÉFENSEURS, SA MORT

Le 20 juin 1792, l'assaut commença contre les Tuileries. On connaît cette scène, reproduction aggravée des journés d'octobre. Le roi, la reine, le dauphin, coiffés de force du bonnet rouge^ menacés, insultés, bafoués, toute une journée durant par une

populace déchaînée, ivre de fureur, les appartements saccagés, mis au pillage, le flot humain ne se retirant qu'après l'intervention de Pétion.

Dix fois, cent fois, au cours de ces heures tragiques, une pique ou un couteau avait menacé la poitrine de la reine, impassible, entourée de ses enfants. Un poing tendu avec rage dans sa direction avait fait le geste de l'assommer, mais son admirable sangfroid avait imposé à la foule hurlante le respect tout au moins de sa vie, et même lorsqu'elle avait dit avec une inexprimable mélancolie : « Que vous ai-je fait ? J'étais heureuse quand vous m'aimiez... », une émotion, de la pitié, avait passé sur ce peuple un instant ébranlé dans sa haine farouche.

Le calme, enfin, était revenu.

Mais cette alerte apaisée n'améliorait pas la situation. La reine se rendait compte que le péril croissait de jour en jour.

Ses lettres, à ce moment, font penser aux appels désespérés d'un navire en détresse.

Le 3 juillet, elle écrit à Fersen :

« Notre position est affreuse. »

Elle écrit à Mercy-Argenteau, l'ambassadeur d'Autriche :

« Il est plus que temps que les puissances parlent fortement. Tout est perdu si on n'arrête pas les factieux. »

Le 21 juillet, de nouveau à Fersen :

« La troupe des assassins grossit sans cesse. Dites donc que les jours du roi et de la reine sont dans le plus grand danger. Un délai d'un jour peut produire les plus incalculables malheurs. »

Le I" août, suprême appel à Fersen :

« Les assassins rôdent continuellement autour du château. La résistance qu'on peut opposer n'est que dans quelques personnes décidées à faire un rempart de leurs corps à la famille royale et dans le régiment de gardes suisses.

« Depuis longtemps, les factieux ne prennent plus la peine de cacher le projet d'anéantir la tamille royale. Si on n'arrive pas, il n'y a que la Providence qui puisse sauver le roi et sa famille. »

Enfin, le 10 août 1792, ce fut l'assaut final qui emporta la royauté.

Dans la nuit du 9 au 10 août, tout Paris était en fièvre, comme dans l'attente de grands événements.

Aux Tuileries, la famille royale veilla debout, toute la nuit, questionnant anxieusement ceux qui arrivaient du dehors sur la tournure prise par les événements. Tantôt l'orage semblait se dissiper^ tantôt, au contraire, la menace était plus proche.

Chacun, autour du roi, avait pris une arme pour se défendre, couteau, épée, pistolet. « Notre armement avait une figure assez grotesque », note le comte de La Rochefoucauld.

Vers trois heures du matin, le tocsin sonna. Les défenseurs du roi avaient pris toutes leurs dispositions pour résister le plus longtemps possible à l'assaut et vendre chèrement leur vie.

Marie-Antoinette allait de l'un à l'autre, affermissait tous les cœurs par son indomptable énergie.

Vers le matin, le procureur général-syndic Rcederer vint conseiller à la famille royale d'aller se mettre sous la protection de l'Assemblée Législative :

— C'est, dit-il, la seule chose que le peuple respecte en ce moment.

La reine refusa d'abord, indignée :

— Quoi, monsieur, vous nous proposez de chercher un refuge chez nos plus cruels persécuteurs ! Jamais ! Jamais ! Qu'on me cloue plutôt sur ces murailles avant que je consente à les quitter !

— Madame, reprit Rœderer, je le répète, la résistance est impossible. Voulez-vous faire massacrer le roi et vos enfants ?

Encore une minute, une seconde peut-être, et je ne réponds plus des jours du roi, des vôtres, de ceux de vos enfants !

— De mes enfants! murmura la reine ébranlée. Non, je ne les livrerai pas au couteau !

Et elle se décida à suivre Rœderer.

Le roi marchait le premier, droit et l'air assuré. La reine, en pleurs, venait ensuite, appuyée sur le bras du comte de La Rochefoucauld. Le dauphin était porté sur les épaules d'un grenadier. M"^^ de Lamballeet M"'^ Elisabeth suivaient.

Il était huit heures et demie du matin. La foule assemblée sur la terrasse des Feuillants hurlait La Carmagnole :

Madam' Veto avait promis De faire égorger tout Paris. Mais son coup a manqué, Grâce à nos canonniers.

Dansons la Carmagnole Vive le son du canon !

L'apparition de la famille royale fut accueillie par une bordée d'injures, de menaces et de vociférations.

Peut-être les plus enragés allaient-ils massacrer le roi comme ils venaient, le matin, de massacrer déjà le journaliste Suleau et Vigier.

Mais Rœderer parlementa et finit par obtenir qu'on les laissât passer.

Le roi, comme indifférent au danger, et d'une impassibilité admirable ou déconcertante, disait, en regardant pensivement les marronniers des Tuileries déjà jaunis et flétris :

— Comrhe les feuilles tombent de bonne heure cette année !

L'Assemblée Législative plaça la famille royale « sous la sauvegarde de la loi, » et la relégua dans la tribune du logographe (ainsi se nommait, en ce temps-là, le sténographe).

Cette loge était fort exiguë. On ne pouvait s'y tenir debout. La chaleur y était étouffante.

C'est là que, pendant dix-sept heures, durent rester les souverains déchus.

Cependant, l'Assemblée Législative continuait de siéger au milieu d'un désordre et d'une anarchie inexprimables, coupés d'incidents tragiques.

C'est ainsi que, vers dix heures, écrit M. de La Rochefoucauld, une troupe considérable de bandits en chemise, couverts de sueur et de sang, firent irruption dans la salle. Ils venaient apporter à l'Assemblée « l'offrande de leurs pillages ».

« A environ sept heures du soir, poursuit-il, je m'approchai de la tribune du roi. Elle n'était gardée que par quelques misérables qui étaient ivres. J'eus le triste spectacle de voir le roi avec un visage abattu et fatigué. Près de lui, était la reine, dont les larmes et la sueur avaient entièrement mouillé le fichu et le mouchoir.

« Elle avait sur les genoux M. le dauphin, qui dormait, et reposait sa tête sur les genoux de M"''' de Tourzel. M""^* Elisabeth, la princesse de Lamballe et Madame, fille du roi, étaient dans le tond de la tribune. »

Quel tableau !

« Dehors, les rues étaient toutes illuminées, remplies de morts, de mourants et de gens ivres dormant près des autres.

« Dans la cour royale, un feu considérable consumait les meubles du château et les corps. Quelques amateurs de sang humain couraient encore sous les grands arbres des Tuileries, avec des fusils pour chercher des Suisses ou des aristocrates. »

Cependant, en quittant les Tuileries, le 10 août au matin, le roi avait l'espoir d'y revenir, une fois l'émeute apaisée.

Cet espoir fut déçu.

Les Tuileries étaient une prison trop somptueuse que Louis XVI ne devait plus revoir.

C'est au couvent des Feuillants que Leurs Majestés furent conduites pour passer la nuit du lo au ii août, en attendant qu'il fût statué sur leur sort.

Nuit affreuse, où, plusieurs fois, la grille faillit être forcée par des émeutiers ivres de carnage et de sang, qui voulaient ajouter la lète du roi et de la reine à celles qu'ils promenaient au bout de leurs piques.

Sauf le dauphin, personne ne put dormir. On entendit distinctement jusqu'à trois heures du matin le vacarme de l'Assemblée, toujours en séance, les cris, les applaudissements, les battements des tribunes.

Depuis la veille au matin, la famille royale n'avait rien mangé, nul ne s'occupait d'elle : l'heure présente était affreuse..., mais l'heure à venir était plus angoissante encore.

La détention provisoire aux Feuillants dura quatre jours : du 10 au 13 août.

L'Assemblée hésitait sur l'endroit où transférer le roi. On parla successivement du Luxembourg, puis de l'archevêché, puis de l'hôtel du ministre de la Justice, place Vendôme.

Mais la Commune intervint pour s'y opposer. Ce n'était pas un palais qu'il fallait au roi, mais une prison.

Le Temple fut choisi.

Danjon en a fait la description suivante :

« Le lieu nommé Temple, où Capet et sa famille furent conduits et renfermés le 16 août 1792, est un hôtel sans apparence, situé à Paris rue et près le boulevard de ce nom.

« Au milieu du jardin est une tour fort élevée, très solide et flanquée de quatre tourelles. Les murs de la grosse tour ont sept

pieds d'épaisseur, ce qui donne aux embrasures de croisées un air de cabinets.

« On ne recevait la lumière que d'en haut, et il était impossible de rien voir que ce qu'on nomme ciel ».

Les portes en chêne massif, manies de fortes serrures, d'énormes verrous, ajoutaient encore à l'impression de prison que donnait cette tour.

Cette forteresse d'un aspect sévère, rébarbatif, que par une sorte de pressentiment Marie-Antoinette avait toujours eu en horreur et avait demandé qu'on rasât, était très ancienne et avait été édifiée par l'ordre des Templiers.

C'est dans la grosse tour centrale que les prisonniers furent détenus, sous la garde permanente de commissaires de la Commune et de municipaux.

Cette surveillance de tous les instants était la sujétion la plus insupportable qui soit. « La reine est espionnée jusque dans son sommeil », écrit un témoin.

En la voyant passer, les Marseillais de garde chantaient pour se moquer d'elle, sans pitié pour son infortune :

Madame à sa tour monte Ne sait quand descendra.

Le 3 septembre, la bande des massacreurs vint sous les fenêtres de la tour réclamer à grands cris Marie-Antoinette.

Ce sont les farouches égorgeurs qui, ce jour-là, visitant les prisons, assassinèrent tant de femmes, de prêtres et de nobles.

Ils venaient de tuer, avec une sauvagerie inouïe, la malheureuse princesse de Lamballe. Ils l'avaient littéralement dépecée, éventrée. Ils apportaient au bout de leurs piques sa tête et son cœur, et traînaient derrière eux son cadavre mutilé.

Ils avaient l'infernal dessein de faire venir la reine pour lui

faire baiser la tête ensanglantée de sa malheureuse amie, qu'ils lui présentaient au bout d'une pique.

A grand'peine, Danjon, qui est de garde, réussit à en contenir le plus grand nombre. Mais la reine a entendu, elle s'est approchée de la fenêtre et, par une sorte d'intuition douloureuse, elle a compris.

Elle a entrevu, deviné la tête mutilée de sa malheureuse amie balancée devant sa fenêtre au bout d'une pique. Elle ne dit pas un mot, ne jette pas un cri, mais, frappée en plein cœur, elle demeure debout, muette .d'horreur, les yeux fixes agrandis par l'épouvanteet la douleur.

L'existence au Temple, ces alarmes passées, était plutôt morne et sans incidents.

Le roi et la reine ne pouvaient lire aucun

journal, ni écrire la moindre ligne. Ils ne savaient les nouvelles que par ceux de leurs gardiens qui voulaient bien leur en communiquer ou par les annonces des crieurs de journaux sous la tour.

La tête de la Princesse de Lamballe

PROMENÉE sous LES FENÊTRES DU TeMPLE. Composition de A. Robidn.

Le roi lisait beaucoup. Il laissa, notamment, un Tacite annoté de sa main où il avait souligné tous les passages qui pouvaient s'appliquer à son cas.

La reine faisait de la broderie et de la tapisserie. Mais, bientôt, la broderie même lui fut interdite, sous prétexte que ces ouvrages pouvaient cacher une correspondance hiéroglyphique.

Deux fois par jour, les prisonniers étaient autorisés à se promener, sous la garde des municipaux, dans le jardin qui entourait le Temple.

Le 1 1 décembre, Louis XVI fut emmené pour subir son premier interrogatoire.

Lorsqu'il revint, il lui fut interdit de revoir sa femme. Marie- Antoinette, atterrée de cette nouvelle épreuve, passa la nuit debout, dans une douleur si morne que sa fille et sa belle-sœur ne voulurent pas la laisser seule.

Louis XVI avait pris Malesherbes et Tronchet comme défenseurs ; mais les éminents avocats ne réussissaient pas à intéresser leur royal client à son sort. Il montrait pour tout ce qui le touchait une indifférence incompréhensible et déconcertante.

Il semblait avoir déjà renoncé à la vie et dédaignait de se défendre.

«J'ai fini avec les hommes; c'est vers le ciel que se portent mes regards, » écrivait-il à son confesseur.

Les débats durèrent six semaines.

Le 20 janvier, Garet, ministre de la Justice, vint signifier à Louis XVI sa condamnation à mort.

Le roi eut la permission de revoir une dernière fois sa femme et ses enfants. Cette entrevue suprême fut particuHèrement émouvante et resta pour ceux qui y assistèrent un souvenir inoubliable.

Lorsqu'on le$ introduisit près du roi, la reine et ses enfants se

jetèrent à ses pieds, sans dire un mot, et l'on ne perçut d'abord que les longs sanglots de toute cette famille étroitement embrassée.

Puis, Louis XVI parla avec cette résignation chrétienne qui était le fond de son caractère ; il dit qu'il fallait accepter son sort sans révolte, pardonner à ses bourreaux, ne jamais chercher à venger sa mort. Puis, il fit prêter au dauphin ce serment sublime d'abnégation et de pardon. Et l'enfant, docilement, redit après son père les mots admirables d'oubli et de miséricorde.

La reine passa cette veillée d'échafaud tout habillée sur son lit, tremblant de douleur et de froid. Elle ne revit pas son mari le lendemain, comme elle l'avait espéré. Elle l'attendait encore lorsqu'elle comprit, par les clameurs de la foule et les bruits de la rue parvenus jusqu^à elle, que « le fils de saint Louis était monté au ciel ».

Elle demanda aussitôt des vêtements noirs, qui lui furent accordés, et elle resta longtemps abîmée dans sa douleur.

Cependant, des amis dévoués travaillaient à préparer son évasion. Dans ce morne désespoir qu'était devenue sa vie, le mois de mars 1793 fit luire un instant d'espérance.

Toulon et le chevalier de Jarjayes, avec la complicité du municipal Lepitre, combinaient un plan qui permettrait d'enlever la reine, habillée en homme, et de l'emmener avec ses enfants et M"'^ Elisabeth jusqu'au point le plus proche de la côte normande, d'où elle s'embarquerait pour l'Angleterre.

Tout était prévu et calculé. Lorsqu'on s'apercevrait de la fuite, les fugitifs auraient au moins cinq heures d'avance sur ceux qui se lanceraient à leur poursuite. Dans un temps qui ne connaissait ni le télégraphe, ni le téléphone, ni l'avion, et où le moyen de locomotion le plus rapide était le cheval, c'était plus qu'il n'en fallait pour être assuré de n'être pas rejoint.

Malheureusement, au moment où on allait passera l'exécution de ce beau plan, une réglementation plus sévère intervint dans la délivrance des passeports.

Lepitre, qui était chargé de se les procurer, eut peur et ne les obtint pas à temps.

Le plan fut en partie éventé ; ceux qui devaient y collaborer devinrent l'objet d'une surveillance plus étroite.

L'affaire futmanquée. Marie-Antoinette, cependant, eût encore pu fuir, mais à la condition départir seule et en abandonnant son fils. Elle ne le voulut pas. Elle écrivit au chevalier de Jarjayes :

« Nous avons tait un beau rêve : voilà tout. Mais l'intérêt de mon fils seul me guide, et quelque bonheur que j'eusse éprouvé à être hors d'ici, je ne peux consentir à me séparer de lui. Je ne pourrais jouir de rien en laissant mes enfants, et cette idée ne me laisse pas même de regrets. »

Il ne restait plus à Marie-Antoinette qu'un dernier sacrifice à consommer, qu'une dernière épreuve à subir, avant de se préparer elle-même au châtiment suprême.

Ce dernier sacrifice et cette dernière épreuve, ce sont, il est vrai, les plus cruels au cœur d'une mère qui n'a plus au monde que cette consolation.

Le 3 juillet 1793, des municipaux se présentèrent pour signifiera Marie-Antoinette le décret-que venait de rendre le Comité de Salut Public :

' « Le Comité arrête que le fils Capet sera séparé de sa mère. »

— Tuez-moi d'abord ! s'écria-t-elle dans un élan de tout son être en révolte.

Et pendant plus d'une heure, faisant de son corps un rempart, devant le lit où le dauphin dorm.ait, elle lutta comme un lionne qui défend ses petits, avec l'énergie du désespoir.

Mais, à la fin, il fallut bien céder à la force, et le petit dau-

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phin tut arraché à sa tendresse pour être confié à la garde avilissante du savetier Simon.

Elle avait connu le calvaire de la reine^ le calvaire de Tamie, le calvaire de l'épouse, elle avait tout supporté ! Mais ce fut le calvaire de la mère, le plus atroce, le plus inhumain de tous, celui qui acheva de la briser !

On sait comment le malheureux dauphin, travaillé par l'infâme Hébert, martyrisé, abruti par l'alcool et le vice, menacé de la guillotine s'il n'obéissait pas, terrorisé au point qu'on le vit parfois s'évanouir de peur, subissant par les ignobles propos de ses geôliers la pire déchéance morale, finit par renier les siens et répéta docilement devant ses bourreaux, devenus les juges de sa mère, les accusations révoltantes qu'on avait eu l'ignominie de lui inculquer.

Cette atrocité, dont Tinfamie paraîtrait trop incroyable si les documents les plus certains ne l'attestaient, donne la mesure des moyens employés par les révolutionnaires pour abattre Marie- Antoinette.

Toute cette période a marqué contre elle le déchaînement le plus inouï de haines infâmes, l'accumulation la plus folle d'injures ordurières dont jamais, en aucun temps, aucune femme, aucune mère, ait été l'objet.

C'était le journal du lâche Hébert, l'ignoble Père Duchêne, qui se signalait entre tous par son acharnement et ses fameuses (( grandes colères ».

Dans tous ses numéros, Le Père Duchêne invectivait contre « Madame -Veto ».

Il la gratifiait des épithètes les plus variées. C'était « la Louve Autrichienne », c'était « la Tigresse assoiffée de sang », « la Mégère sanguinaire », la Nichée de hiboux du Temple », « la Bête Fauve », « la Veuve Capet », « la Gueuse ».

Il lui prête, au cours de dialogues imaginaires qu'il aurait échangés avec elle, les propos les plus insolents pour le peuple, les intentions les plus criminelles contre la France, les projets de massacre les plus révoltants contre les patriotes.

« Il dépasse Marat, non en férocité, mais en bassesse », a écrit de lui M. Chaix d'Est-Ange.

Et toute cette grossière calomnie porte sur la foule. On s'arrache Le Père Duchêne et ses grandes colères ; on savoure cette prose haineuse, cette excitation ignoble contre les infortunés prisonniers du Temple qu'on trouve le moyen de rendre responbles de tous les malheurs du temps. L'influence du Père Duchêne est toute-puissante sur l'opinion. Songez qu'il tire parfois à plus de 600.000 exemplaires !

Songez, chose à peine croyable, que Le Père Duchêne est le journal officieux, subventionné par le gouvernement.

Il est arrosé par les fonds secrets de propagande révolutionnaire, il est encouragé par des abonnements ministériels.

Le ministère de l'Intérieur consacre plus de 250.000 livres pour des subventions à cette presse de provocation au meurtre et à rémeute, dont Le Père Duchêne est resté le modèle.

Le ministre de la Guerre, Bouchotte, souscrit un abonnement de 12.000 exemplaires du Père Duchêne, pour les armées de la République.

Hébert, devenu un personnage considérable, un pilier du régime, lui qui avait débuté dans la vie par une condamnation pour abus de confiance et diffamation, Hébert, substitut du procureur général Chaumette, Hébert, nouveau riche et puissant du jour, grâce à sa feuille d'excitation, Hébert, satisfait de son sort et content de son habileté, écrit sans vergogne à sa sœur ;

« J'ai su me faire un état agréable et lucratif. )>

Cependant, Marie- Antoinette agonise au Temple... Elle n'est

plus que l'ombre d'elle-même. Pendant des heures entières, elle guette afin de l'entrevoir peut-être, de loin, quelques brèves secondes, le passage du dauphin qui remonte à sa chambre sous la garde de son geôlier. Elle suit avec angoisse et douleur, sur le visage de son enfant chéri, le progrès des stigmates des vices qu'on lui inculque.

Et, dans la rue, les pamphlets, les chansons^, les gravures, les journaux, les discours continuent d'ameuter contre elle l'opinion égarée.

C'est « la Panthère Autrichienne » vouée à Texécration de la nation dans sa postérité la plus reculée.

C'est son portrait, encadré dans une lanterne, avec cette légende gracieuse :

« La Médicis du xviii^ siècle, l'affreuse Messaline dont la bouche fétide et infecte recèle une langue cruelle qui se dit, pour jamais, altérée du sang français. »

A la tribune de la Convention, c'est Robespierre qui s'étonne et s'indigne que la veuve Capet attende encore son châtiment.

« Assez et trop longtemps l'impunité fut accordée aux grands coupables. La punition d'un tyran sera-t-elle donc le seul hommage que nous ayons rendu à la liberté et à l'égalité ?

« Souffrirons-nous qu'un être non moins coupable, non moins exécré par la nation attende tranquillement le fruit de ses crimes ? »

Et il concluait que la République attendait avec impatience cette mort qui doit ranimer une sainte antipathie pour la royauté et donner une nouvelle force à l'esprit public.

(( Plaçons la Terreur à Tordre du jour, s'écrie à son tour Barère. Les royalistes veulent du sang... Ils auront celui de Marie- Antoinette.

« L'arbre de la liberté ne croît qu'arrosé du sang des tyrans ! )>

Et Billaud-Varenne réclame aussi la tête de l'Autrichienne.

« La Convention, dit-il, vient de donner un grand exemple de sévérité aux traîtres. Mais il lui reste un décret important à rendre.

« Une femme, la honte de l'humanité et de son sexe, la veuve Capet, doit enfin expier ses forfaits sur l'échafaud. »

Et il conclut :

« C'est par des mesures aussi vigoureuses qu'on parvient à donner de l'aplomb à un nouveau gouvernement. »

— Mais quoi ! dirat-on, passe encore pour Robespierre, Barère et Billaud-Varenne qui se signalaient constamment par leur impitoyable cruauté. Mais les autres ? Ne s'éleva- t-il donc pas une voix dans cette nombreuse assemblée en faveur

de la reine déchue, de la veuve infortunée, de la mère martyrisée ? N'y avait-il donc là que des misérables ?

Certes non, il y avait, même à la Convention, beaucoup de braves gens, mais anéantis par la peur et qui subissaient, sans

Marie- Antoinette, la Médicis du xviiie siècle,

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