LA PANTHÈRE AUTRICHIENNE
D"après une estampe de la Bibliothèque Nationale.
{Collection Lemare.)
rien oser dire, la loi d'une minorité, la Montagne, dont l'audace était sans égale. La menace, la guillotine et Témeute étaient les moyens d'imposer sa volonté.
Tous les députés de la Plaine, terrorisés, souscrivaient par leur vote à tout ce que proposait la Montagne.
« Je m'attachais, dit l'un d'eux, à ne rien faire, à ne rien dire, qui attirât sur moi l'attention de l'Assemblée et des tribunes : je manquais, j'assistais aux séances sans qu'on s'en aperçût. )>
N'est-ce point là un aveu qui doit rendre songeurs ceux qui accordent trop de confiance au gouvernement du nombre ?
Car ce fut, en tous les temps, la loi des assemblées nombreuses de se laisser diriger par des minorités turbulentes.
Le i^' août, Marie-Antoinette fut transférée du Temiple à la Conciergerie.
C'était la dernière étape avant l'échafaud.
La plupart de ceux qui entraient là devaient laisser toute espérance.
Mais il importait peu à ce cœur crucifié dans toutes ses affections les plus chères, et pour qui l'espérance n'était plus de ce monde !
Un mot d'elle dépeint bien son état d'âme à ce moment. C'était à une heure du matin, qu'on était venu la réveiller pour l'emmener à la Conciergerie.
Docilement, elle s'était habillée et suivait son gardien. Mais, en sortant du Temple, elle se cogna violemment la tête à la porte trop basse.
Comme elle chancelait sous la rudesse du coup :
— Vous êtes-vous fait mal ? lui demanda-t-on.
— Oh ! non, répondit-elle avec une lassitude infinie, plus rien à présent ne peut me faire mal !
A la Conciergerie, elle se trouva dans un dénuement absolu.
On lui avait, au Temple, refusé une couverture et un drap qu'elle demandait. Là, elle n'eut même plus de linge de rechange. Il lui restait, en tout, deux robes : une blanche, une noire, toutes deux moisies d'humidité et qui tombaient en loques.
Là aussi, dans son cachot sombre et exigu, se tiennent en permanence deux gendarmes qui fument la pipe, jouent aux ca-rtes et échangent des propos de corps de garde.
La concierge, la femme Bault, et son mari sont des âmes compatissantes au malheur et qui s'efforcent courageusement d'atténuer la détresse de la reine.
Elle est devenue méconnaissable ; les cheveux blancs, pâlie, décharnée, elle n'est plus que l'ombre d'elle-même.
Sa maigreur fait pitié à tous ceux qui l'approchent. Son infortune suscite encore des dévouements parfois anonymes qui n'en sont que plus touchants.
' Des marchands des Halles apportent au concierge de la prison « des pêches et un melon pour leur bonne reine «. Ainsi le peuple, à l'âme inconstante et mobile, regrette, sans doute, dans le malheur des temps, celle qu'il maudissait au temps de son bonheur.
A la Conciergerie encore, comme au Temple, des amis courageux, au péril de leur vie, préparent une nouvelle tentative d'évasion, connue sous le nom de « la Conspiration de l'Œillet ». Mais il faudrait assassiner deux gendarmes, et Marie-Antoinette n'y veut pas consentir.
La liberté, au prix d'un crime et sans ses enfants, serait trop chèrement achetée.
La reine passa plus de deux mois à la Conciergerie. Fouquier- Tinville, impatient, réclamait les pièces du dossier.
Les débats du procès furent fixés au 15 octobre. Le Tribunal Révolutionnaire, présidé par Herman, compatriote et ami per-
sonnel de Robespierre, avec Fouquier-Tinville comme accusateur public et des jurés choisis, presque tous, parmi les Jacobins, donnait toutes les garanties de zèle et de pureté désirables. [4 Robespierre venait justement de rappeler à Herman, à propos du procès de Custine, qui traînait trop, à son gré, que le Tribunal était établi « pour faire marcher la Révolution tt non pour la faire rétrograder par sa lenteur criminelle ; » que la situation,, au surplus était bien simple, puisqu'il n'y avait « qu'une seule sorte de délit : celui de haute trahison, et qu'une seule peine : la mort. »
La reine, en apprenant la prétention de ces singuliers magistrats de la juger, s'était écriée dans un beau mouvement de dédain méprisant :
— Ils peuvent être mes bourreaux, mais ils ne seront jamais mes juges.
Il y avait eu des interrogatoires préliminaires qui avaient porté, notamment, sur les horribles accusations du dauphin contre sa mère et sa tante.
Les procès-verbaux en avaient été dressés par Pache, le fanatique maire de Paris ; Chaumette, procureur général ; son substitut Hébert, d'autres encore.
« Le jeune prince (il avait alors huit ans à peine), écrit Danjon qui faisait office de greffier, était assis dans un fauteuil ; il balançait ses petites jambes dont les pieds ne posaient pas à terre.
« Pour moi, ajoute-t-il dans ses souvenirs, je n'ai pas pu regarder la réponse de l'enfant comme venant de lui-même ; je ne l'ai regardée, ainsi que tout l'annonçait dans son air inquiet et son maintien, que comme lui ayant été suggérée et le résultat de la crainte des châtiments ou mauvais traitements dont on avait pu le menacer s'il ne la faisait pas. »
Chaumette, poussant l'infamie jusqu'au bout, osa questionner la sœur du dauphin, Marie-Thérèse, âgée de quinze ans, sur ce
que venait de dire son jeune frère contre sa mère et sa tante. « Je fus, s'écrie-t-elle, atterrée par une telle horreur, et si indignée que, malgré toute la peur que j'éprouvais, je ne pus m'empêcher de dire que c'était une infamie. Malgré mes larmes, ils insistèrent beaucoup. Il y a des choses que je n'ai pas comprises ;
Jugement de Marie-Antoinette au Tribunal Révolutionnaire. D'après une estampe publiée en 1793.
(Collection Lemare.)
mais ce que je comprenais était si horrible que je pleurais d'indignation. »
Ce n'est que la veille de l'audience que le président Herman désigna d'office deux avocats pour défendre la reine : Chauveau- Lagarde et Tronçon-Ducoudray.
« Je me trouvais à la campagne le 14 octobre, écrit Chauveau- Lagarde, dans les notes qu'il a consacrées au souvenir de ce procès, lorsqu'on vint m'avertir que j'étais nommé avec M. Tronçon- Ducoudray pour défendre la reine au Tribunal Révolutionnaire et que les débats devaient commencer dès le lendemain, à huit heures du matin. »
Aussitôt, il se rendit à la Conciergerie pour conférer avec sa royale cliente et étudier le dossier. Mais celui-ci comprenait un énorme amas de pièces qu'il était matériellement impossible même de feuilleter seulement en si peu de temps.
Chauveau-Lagarde, d'accord avec son confrère, engagea donc la reine à demander la remise du procès à quelques jours pour leur permettre d'établir sa défense en connaissance de cause.
La reine céda à leurs instances, mais sa demande fut repoussée.
Les avocats arrivèrent à l'audience sans rien connaître de l'affaire.
Fouquier-Tinville donna lecture de son acte d'accusation. C'est un morceau où le fameux pourvoyeur de la guillotine s'est surpassé lui-même.
En voici quelques passages qui donnent une idée du reste :
« Qu'examen fait de toutes les pièces transmises par l'accusateur public, il en résulte :
« Qu'à l'instar des Messaline, Brunehaut, Frédégonde et Médicis, que l'on qualifiait autrefois de reines de France et dont les noms, à jamais odieux, ne s'effaceront pas des fastes de l'Histoire, Marie-Antoinette, veuve de Louis Capet, a été depuis son séjour en France le fléau et la sangsue des Français :
« Que non contente, de concert avec les frères de Louis Capet et l'infâme et exécrable Calonne, son ministre des Finances, d'avoir dilapidé d'une manière effroyable les finances de la France
(fruit des sueurs du peuple) pour satisfaire à des plaisirs désordonnés et payer les agents de ses criminelles intrigues... etc., etc.. ;
« Que la veuve Capet a médité et combiné avec ses perfides agents l'horrible conspiration qui a éclaté dans la journée du 10 août ; qu'à cette fin, elle a réuni dans son habitation, aux Tuileries, les Suisses, qu'elle les a entretenus dans un état d'ivresse.., qu'en même temps qu'elle les encourageait à hâter la confection des cartouches, pour les exciter, de plus en plus, elle a pris des cartouches et a mordu les balles (les expressions manquent pour rendre un trait aussi atroce) ;
« Enfin, immorale sous tous les rapports et nouvelle Agrippine, elle est si perverse et si familière avec tous les crimes, qu'oubliant sa qualité de mère, la veuve Capet n'a pas craint de se livrer à des indécences dont l'idée et le nom seul font frémir d'horreur. »
En vérité, quand on lit ce monument judiciaire, on se demande s'il est bien l'œuvre d'un magistrat, s'appelât-il Fouquier-Tinville, ou si, plutôt, ce tissu d'absurdités ignobles et prétentieuses n'est pas extrait d'un numéro du Père Diichêne. Après tout, le substitut Hébert y avait, peut-être bien, collaboré.
Après cette lecture, qui donne déjà l'atmosphère de ce que devait être l'audience, l'interrogatoire commença.
La reine y fit preuve d'une étonnante présence d'esprit et sut répondre à toutes les questions, sans jamais donner prise à l'adversaire, avec cette habileté suprême et cet art d'éluder les pièges dont Jeanne d'Arc a fourni l'inoubliable modèle.
D. — C'est vous, lui demanda le président, qui avez appris à Louis Capet cet art d'une profonde dissimulation avec laquelle il a trompé trop longtemps le peuple français ?
R. — Oui, le peuple a été trompé, répliqua-t-elle, il l'a été
cruellement ; mais ce n'est ni par mon mari, ni par moi.
D. — Par oui donc le peuple a-t-il été trompé ?
R. — Par ceux qui y avaient intérêt, et ce n'était pas le nôtre de le tromper.
D. — Qui donc sont ceux qui avaient intérêt de tromper le peuple ?
R. — Je ne connais que notre intérêt. Il était d'éclairer le peuple et non de le tromper.
D. — Quel intérêt mettez-vous aux armes de la République ?
R. — Le bonheur de la France est celui que je désire pardessus tout.
Sur le voyage de Varenncs
D. — C'est par vos conseils que Louis Capet a voulu fuir la France pour se mettre à la tête des furieux qui voulaient déchirer leur patrie ?
R. — Il n'a jamais voulu fuir la France. S'il avait voulu sortir de son pays, j'aurais employé tous les moyens possibles pour l'en dissuader: mais ce n'était pas son intention.
D. — Quel était donc le but du voyage connu sous le nom de Varennes ?
R. — De se donner la liberté qu'il ne pouvait avoir ici, aux yeux de personne, et concilier, de là, tous les partis pour le bonheur et la tranquillité de la France.
D. — Vous n'avez jamais cessé un moment de voaloir détruire la liberté. Vous vouliez régner à quelque prix que ce fût et remonter au trône sur le cadavre des patriotes ?
R. — Nous n'avions pas besoin de remonter sur le trône ; nous y étions : nous n'avons jamais désiré que le bonheur de la France. Qu'elle soit heureuse, mais qu'elle le soit, nous serons toujours contents.
Ces quelques réponses suffisent à montrer sa manière, et avec quelle adresse elle flaire et sait éviter les pièges que lui tend sans cesse le président Herman.
« Il faut avoir été présent, dit Chauveau-Lagarde, pour avoir une juste idée du beau caractère que la reine y a développé. »
Elle avait laissé passer une première fois, sans y répondre, la question relative à son attitude vis-à-vîs de son fils.
Un juré, poussé, sans doute, par Hébert qui était là, insista et demanda pourquoi la reine n'avait pas répondu.
Alors, superbe d'indignation, elle eut un cri de révolte qui fit vibrer toute la salle.
« Si je n'ai pas répendu, s'écria-t-elle, c'est que la nature se refuse à répondre à pareille inculpation faite à une mère : j'en appelle à toutes celles qui peuvent se trouver ici ! »
Cette apostrophe directe, lancée d'une voix vibrante d'émotion, qui cingla en pleine face la troupe ignoble des lâches accusateurs, fit une telle impression sur le public (et pourtant quel public que les habitués des audiences du Tribunal Révolutionnaire ! ) qu'il fallut suspendre un instant la séance.
Des femmes s'évanouirent, qu'on dut emporter ; on entendait des cris et des applaudissements : le président dut menacer de faire évacuer la salle.
Cependant, la reine, ayant déjà recouvré tout son sang-froid, se penchait vers Chauveau-Lagarde pour lui demander :
— N'ai-je pas mis trop de dignité dans ma réponse ?
Et comme l'avocat, surpris, l'assurait du contraire et s'étonnait d'une pareille pensée :
— C'est, lui expliqua-t-elle, que j'ai entendu une femme du peuple dire à sa voisine : « Vois-tu comme elle est fière ! »
« Cette observation de la reine^ ajoute Chauveau-Lagarde,
prouve qu'elle « espérait » encore et montre aussi à quel point elle était présente et attentive aux moindres incidents. »
A minuit, après seize heures d'audience, le président donna la parole aux avocats.
Ils ne connaissaient du dossier que leurs impressions d'audience. Cela ne les empêcha pas de prononcer, deux heures durant, une très belle, émouvante et courageuse plaidoirie. Courageuse, certes, car la parole n'était pas libre, il s'en faut, devant le Tribunal Révolutionnaire.
Des défenseurs du roi, l'un, Malesherbes, fut guillotiné ; l'autre. De Sèze, passa quelques mois à la Force.
Peu s'en fallut qu'il n'en advint autant des défenseurs de la reine.
Ils furent, l'un et l'autre, arrêtés après l'audience, et Fouquier- Tinville demandait même la tête de Chauveau-Lagarde.
Il ne faut donc pas se montrer trop sévère pour celui-ci, si, en une si fâcheuse conjoncture, il fit remarquer pour sa sauvegarde qu'après tout il avait été commis d'office et n'avait pas recherché « le malheureux honneur d'être le défenseur de la reine ».
Les jurés s'étaient retirés pour délibérer. Bientôt après, ils rentrèrent à l'audience et firent connaître leur réponse.
A l'unanimité, la reine était déclarée coupable et condamnée à mort.
Elle écouta le verdict d'un air calme et sans donner le moindre signe de crainte, de révolte ou de faiblesse.
Elle descendit seule les gradins, traversa la salle et regagna la Conciergerie.
Il était quatre heures et demie du matin. L'audience avait commencé la veille à huit heures du matin.
Il ne restait plus à Marie-Antoinette que quelques heures à vivre.
Elle commença par élever son âme vers le ciel et implorer la miséricorde divine.
Sur son petit livre de prières (qui se trouve à la bibliothèque de Châlons-sur-Marne), elle écrivit ces simples lignes :
moii i)thi U\nf%. Jhif/'.:k (tioi !
Le livre de prières dans lequel Marie- Antoinette, avant de monter A l'échafaud, data et signa un adieu suprême a ses enfants.
{Bihl. de Châlom-sur-Marnc.)
« Q 1 8 octobre, à quatre heures et demie du matin.
« Mon Dieu ! ayez pitié de moi !
« Mes yeux n'ont plus de larmes pour pleurer pour vous, mes pauvres enfants !
« Adieu ! Adieu !
« Marie-Antoinette. »
JO
Puis, elle écrivit à sa belle-sœur, M"'^ Elisabeth, cette lettre suprême, son testament spirituel, bien connu et maintes fois cité, mais qu'on ne peut relire sans retrouver, toujours aussi vive, dans l'harmonie douloureuse des mots, la poignante émotion qui les dicta :
« Ce 1 8 octobre, à quatre heures et demie du matin.
« C'est à vous, ma sœur, que j'écris pour la dernière fois.
« Je viens d'être condamnée, non pas à une mort honteuse, — elle ne l'est que pour les criminels, — mais à aller rejoindre votre frère. Comme lui innocente, j'espère montrer la même fermeté que lui dans ses derniers moments.
« Je suis calme comme on l'est quand la conscience ne reproche rien. J'ai un profond regret d'abandonner mes enfants : vous savez que je n'existais que pour eux...
« Je pardonne à tous mes ennemis le mal qu'ils m'ont fait...
« Adieu, ma bonne et tendre sœur ! Puisse cette lettre vous arriver !...
« Je vous embrasse de tout mon cœur, ainsi que ces pauvres et chers enfants. Mon Dieu, qu'il est déchirant de les quitter pour toujours !
« Adieu ! Adieu !
« Marie- Antoinette. »
M"'"^ Elisabeth ne reçut jamais cette lettre suprême et ignora même longtemps la fin de sa belle-sœur.
Cette page si émouvante a été retrouvée plus tard, par un miraculeux hasard, dans les papiers de Robespierre, qui la tenait de Fouquier-Tin ville .
C'est vers dix heures du matin que le bourreau Samson se pré-
senta à la prison, accompagné de trois juges et du greffier Fabricius.
On relut à Marie-Antoinette la sentence de la nuit.
Le bourreau lui lia les mains et lui coupa les cheveux, ces pauvres cheveux dont elle avait été si fière au temps radieux de sa jeunesse et que les chagrins et les épreuves avaient prématurément blanchis. Elle attendit, adossée au mur sinistre de sa prison, les poignets meurtris par la corde qui les liait trop 'fort ; lamentable et la face pâlie par les veilles, ravinée par les larmes, elle attendit, elle. Marie-Antoinette, la reine de France, fêtée, célébrée, adorée par tout un peuple, lorsqu'elle avait paru à Versailles « comme la rose au milieu du parterre », — elle attendit, dans le jour blafard de ce matin d'octobre, la misérable charrette de maraîcher qui devait la conduire à Téchafaud, et où l'abbé Girard, prêtre assermenté, l'aida à se hisser péniblement.
— Pourquoi une charrette ? dit-elle. Le roi a été conduit à l'échafaud dans une voiture.
Marie-Antoinette.
Esquisse exécutée à la Conciergerie par J.-L. Prieur.
(Musée Carnavalet.')
Il y avait dans les rues, sur le trajet de la Conciergerie à la place de la Révolution, un imposant déploiement de forces armées.
Des canons étaient même placés aux extrémités des ponts, sur les places et aux carrefours.
De nombreuses patrouilles circulaient. Un détachement de gendarmerie à cheval escortait la charrette.
Marie-Antoinette regardait d'un œil indifférent la double haie de soldats, rangée de chaque côté des rues où elle passait.
Des cris de : « Vive la République ! A bas la Tyrannie ! » retentissaient de loin en loin.
Arrivée place de la Révolution, — aujourd'hui place de la Concorde, — où se pressaient 300.000 spectateurs, les yeux de la reine se fixèrent un instant sur le jardin des Tuileries et elle parut éprouver une très vive émotion.
Sans doute, ce lieu témoin de sa première captivité faisait-il lever en elle trop de souvenirs émouvants pour la laisser insensible.
Mais un effort de volonté lui fit aussitôt recouvrer son impassibilité. Elle monta les trois marches de l'échafaud. Un aide du bourreau voulut lui enlever son fichu. Elle se recula et heurta Samson.
— Excusez-moi, je ne l'ai pas fait exprès, lui dit-elle.
Ce furent ses dernières paroles. A midi et quart, sa tête tombait, au pied de la statue de la Liberté qui entendit la dernière apostrophe de M'''^ Roland.
A l'exception de la Du Barry, les victimes de la Révolution savaient bien mourir !
Le lendemain, Le Père Duchéne, qui ne respectait pas même la mort, décrivait comme « sa plus grande joie d'avoir vu la tête du Veto femelle séparée de son col de grue ».
Tout commentaire affaiblirait une pareille citation.
«Ainsi mourut, s'écria lyriquement Lamartine dans son Histoire des Girondins, cette reine légère dans la prospérité, sublime dans l'infortune, intrépide sur l'échafaud : idole de cour mutilée par le peuple.
« L'Histoire, à quelque opinion qu'elle appartienne, versera des larmes éternelles sur cet échafaud.
« Seule contre tous, innocente par son sexe, sacrée par son titre de mère, une femme, désormais inoffensive, est immolée sur une terre étrangère par un peuple qui ne sait rien pardonner à la jeunesse, à la beauté, au vertige d^ l'adoration. Appelée par ce peuple pour occuper un trône, ce peuple ne lui donne pas même un tombeau. »
Au cimetière de la Madeleine, en effet, où il fut transporté pêle-mêle avec d'autres cadavres, le corps décapité de Marie- Antoinette est resté du 16 octobre au début de novembre oublié sur l'herbe.
Puis, un fossoyeur se décida à l'enterrer, à même la terre, dans un coin ignoré du cimetière.
Telle fut la fin horrible et lamentable de celle qui avait été, à l'aurore de son règne, 1 idole de tout un peuple, qui n'avait point démérité de son amour et dont, pourtant, la calomnie avait fait, pour ce peuple abusé, un objet de haine et d'exécration.
Elle fut victime, en partie, des circonstances, et sa destinée est marquée par cette sorte d'inéluctable fatalité dont les poètes grecs faisaient le ressort de leurs tragédies.
Mais, il faut le dire aussi, elle avait contribué à préparer de ses mains imprudentes la catastrophe qui l'accabla.
Car si la calomnie put si fortement s'attacher à elle et ne plus la quitter jusqu'au delà de la mort, c'est parce qu'elle avait eu, d'abord, la témérité d'y donner prise.
Sans doute, elle n'avait point offensé la morale ! Mais elle avait paru le faire !
Elle avait méconnu l'éternelle et redoutable vérité de cette parole : « Malheur à celui par qui le scandale sera né ! »
Avec une insouciance qu'elle a trop chèrement payée, elle n'avait longtemps songé qu'au plaisir. Souvent, elle avait répété à Mercy-Argenteau qui lui faisait de timides remontrances sur la dissipation de sa vie :
— Oui ; mais, d'abord, il faut s'amuser !
Et s'amuser, sans doute, n'est pas un crime. Mais encore faut-il en avoir acquis le droit en le justifiant par le travail et les services rendus.
Or, Marie-Antoinette ne semblait vivre que pour le plaisir.
Quand le peuple qui peinait et soufirait, pour qui le pain était devenu cher, à cause des années de sécheresse qui avaient compromis les récoltes, pour qui les impôts étaient devenus lourds afin de combler le déficit causé dans les finances par la guerre de l'Indépendance d'Amérique, pour qui la vie était dure et le plaisir rare ou inconnu, voyait passer chaque jour, en bande joyeuse, insouciante et folle, dans de somptueux traîneaux, ou dans des carrosses lancés au grand trot de leur superbe équipe, la reine, entourée de ses favoris, qui se rendait à l'Opéra, au bal, aux courses, à la chasse, au jeu ou à la comédie ; quand il songeait que c'était le fruit de son rude labeur qui s'en allait ainsi en dissipations quotidiennes, comment un ferment de haine et de révolte ne se serait-il pas levé dans son cœur ? Comment n'aurait-il pas rnaudit ceux qui semblaient ainsi insulter à son infortune ?
Comment ne leur aurait-il pas prêté des sentiments égoïstes, une âme impitoyable aux malheureux et n'aurait-il pas ajouté foi à toutes les inventions de la calomnie ?
ni<ivt^trit>u ^ j^oM DE LA REPUBLIQUE
au Commandant •' gi' niralde tùSQtxt arnfi*
parisienret
JLi' ACCUSATEUR PUBLIC , prcs le •Tribunal criminelrévolutionnaire, établi à Pans par la loi du lo mars 1793, ^^•jTïSîîNexécution du jugement du'Trlbunnl ^e c^atoû}h*»y %>^\^ requiert le citoyen commandanf-
général de U force armée parisienne, de prêter mainforte et mettre sur pied la force publique , nécessaire i Texécution du4i,t jugement reûdu contre ^U<tx,u>îif*iou^^^<J^ /inaxx^-Ht^ at^/U-cfu. /^ ^-c c/^U^ ^fpt4L^^ct qui- Icv
condamne j la pemc de ^i'^T^LO \yL , laquelle
exécution aura lieu CUc^ff^^^D '^^•y <^ . .
^5v/^ neurexdiU..^^'^»<a^'"^»»t-y-
sur la place publique de o/tc ,i:yix^oH*iM^ n-..^^
-" de cette v^J^, Le citojCD
commandant-général est requis d*eDvoyer ladite force' pubbquc , cour du Palais, ledit jour, à /t<-t*£j heures précises du ■'rf'to^l**^ — —
Fait à Paria, le ^f ^*^^*»«'^ ^*<^^***— ♦^^ Pan Lccir^ de la Képubliquc itançaiae , une ei mdivuiWe. hns^JU MUiCA^y -^PtCt^ Xl*t*...-,<7,,J772rZ^
Accusateur public
L'ordre d'exécution de Marie- x^ntoinette.
Si encore la reine ne se fût pas mêlée de gouverner ? Mais on disait son influence prépondérante. Et, bien loin de s'en défendre ou de le démentir, il ne lui déplaisait nullement qu'on le dise.
« Je laisse croire au public, écrivait-elle à son frère, que j'ai plus de crédit que je n'en ai véritablement, parce que, si on ne m'en croyait pas, j'en aurais encore moins. »
Elle paya cher cette illusion qui flattait son amour propre. Car, dès lors, le public attribuait à son influence tous les événements fâcheux qui pouvaient survenir.
Le renvoi d'un ministre populaire ou le rappel d'un ministre impopulaire étaient, aussitôt, mis au compte des intrigues de la reine.
C'est donc sur elle que s'accumulaient, peu à peu, tous les ressentiments, tous les mécontentements, toutes les rancœurs, toutes les haines. Le peuple lui pardonnait d'autant moins de continuer sa vie de plaisirs qu'il jugeait plus néfastes ses interventions dans le gouvernement.
Elle, toute à l'orgueil d'avoir sa part du pouvoir, ne s'avisa que trop tard du tort qu'elle se faisait à elle-même.
Un jour qu'elle sortait de chez le roi, en petit comité, elle entendit un musicien de la chapelle dire assez haut sur son passage pour qu'elle n'en perdît pas un mot :
— Une reine de France qui fait son devoir reste dans ses appartements à faire du filet.
Cette parole la frappa vivement.
— Il n'y a plus de bonheur pour moi depuis qu'ils m'ont faite intrigante, dit-elle à M""^ Campan. Les reines de France ne sont heureuses qu'en ne se mêlant de rien.
Elle s'était mêlée de trop de choses, elle avait dispensé trop de faveurs, elle s'était prêtée de bon gré ou à son insu à trop d'intrigues, elle avait, par complaisance ou par amitié, servi trop
d'ambitions, souvent injustifiées, pour que le poids de ses fautes ou de ses imprudences ne retombât pas un jour sur elle. Mais, par une cruelle ironie du sort, c'est précisément au moment où elle ne la méritait plus que l'impopularité s'acharna contre elle.
Ainsi, elle avait connu la faveur la plus étonnante au temps où rien ne la justifiait encore. Et elle était frappée d'une disgrâce imméritée lorsqu'elle se fut rendue digne de tous les respects.
C'est qu'il y eut, en effet, en quelque sorte, deux Marie- Antoinette successives.
Ne l'a-t-elle pas, d'ailleurs, reconnu elle-même, lorsqu'elle écrivait à sa mère, après sa première maternité :
« Si j'ai eu, anciennement, des torts, c'était enfance ou légèreté. Mais, à cette heure, ma tête est bien plus posée, et je sens bien tous mes devoirs. D'ailleurs, je le dois au roi pour sa tendresse et j'ose dire pour sa confiance en moi. »
Malheureusement, il était déjà trop tard pour effacer les effets du scandale, pour arrêter la calomnie lancée, pour retrouver la faveur perdue.
Bien mieux : l'influence même qu'elle s'était laissé imprudemment attribuer dans les conseils du gouvernement, la désignait la première aux coups des adversaires de la Monarchie.
Rendue plus vulnérable par ses imprudences passées, on visait à abattre en elle, selon le mot de Mirabeau, « la plus forte barrière du trône, la sentinelle qui veille le plus près à la sûreté du monarque. »
Il eût fallu, pour y résister, pour se maintenir et pour vaincre, le génie politique d'une Catherine II, mûri par le travail dans la solitude et l'adversité. Il eût fallu sa volonté puissante trempée par le malheur et le danger. Il eût fallu aussi, ne craignons pas de le dire, son absence de scrupules, qui ne s'embarrassait pas du
choix des moyens pour briser tous les obstacles et abattre ses adversaires.
Mais Marie-Antoinette n'avait pas connu, elle, la rude école de la douleur.
Ses qualités de grâce, de charme, d'esprit, de légèreté, d'indulgence, d'honnêteté, qui s'étaient épanouies dans le bonheur d'une vie trop facile et comblée de toutes les joies qu^'elle avait pu désirer, ne la préparaient pas à affronter la lutte sanglante de la Révolution.
Entre elle et ses adversaires, c'était une question de force.
Mais rien de son existence passée, ni de son caractère ne la prédisposait à user de la force, et les scrupules du roi le lui interdisaient même. La lutte, dès lors, était trop inégale pour que l'issue en pût être douteuse : la reine était vaincue d'avance.
Nous pouvons, avec le poète, verser « des larmes éternelles » sur cette destinée éblouissante et tragique.
Il est permis de s'indigner généreusement du châtiment immérité qui frappa, en plein bonheur, cet être de charme et de grâce.
Les historiens, du point de vue de la morale qu'elle n'avait point offensée, trouveront toutes les excuses à ses imprudences et à ses légèretés.
Mais il faut comprendre aussi que les lois de la politique ne sont point celles de la morale, qu'il est possible d'être restée honnête femme et d'avoir été une reine mal inspirée.
L'exercice du pouvoir ne s'improvise pas entre un bal à l'Opéra, une partie de pharaon et un souper à Bagatelle. Il y faut une préparation, une application et un travail assidus que la bonne volonté ne saurait suppléer, et à se jeter, comme elle le fit parfois, au travers de la politique de Louis XVI et de ses ministres, avec toute l'impétuosité d'une jolie femme habituée à tout voir
céder à ses caprices, Marie-Antoinette assuma, sans même s'en rendre compte, une lourde responsabilité.
Ses partisans objectent, il est vrai, pour sa défense, que Louis XVI était notoirement incapable de régner par lui-même et que la reine n'avait dû se mêler de gouverner que parce que le roi ne gouvernait pas.
Mais Louis XIII non plus n'avait pas eu de volonté. Louis XIII aussi avait été un roi hésitant, indécis, influençable et scrupuleux à l'excès, et Louis XIII, pourtant, avait su trouver et garder Richelieu, qui fut un des meilleurs artisans de la grandeur française.
Le Richelieu de Louis XVI eût pu s'appeler peut-être Turgot ou Malesherbes. Ces ministres ne plaisaient point à Marie-Antoinette, et ce fut, pour beaucoup, la cause de leur disgrâce.
<( La Vérité, a écrit le marquis de Ségur dans son livre. Le Couchant de la Monarchie, a des droits comme la Pitié. »
Rendons hommage à la Vérité en reconnaissant les fautes de Marie-Antoinette.
Laissons parler la Pitié en nous inclinant devant les infortunes de cette auguste victime des folies sanguinaires de la Révolution.
Imprudente et maladroite, légère et inconséquente, elle ne fut ni méchante ni cruelle. Elle n'avait pas fait tuer des millions d'êtres humains, elle ne méritait pas la mort.
Marie-Antoinette a souffert, elle a pleuré... Elle a payé de sa vie ses erreurs et ses inconséquences.
Respectons la femme et plaignons la souveraine.
Marie-Antoinette, reine de France, a droit à l'indulgence de l'Histoire.
L'existence dramatique du jeune duc d'Enghien pourrait être représentée en une suite de tableaux de composition et de tonalité différentes, où se marqueraient, du berceau princier de Chantilly aux sinistres fossés de Vincennes, les fortunes diverses de cette courte vie traversée d'étonnantes vicissitudes.
C'est au château de Chantilly, dans la somptueuse demeure des princes de Condé que le duc d'Enghien est né le 2 août 1772.
Sa mère, la duchesse de Bourbon, fille de Louis-Philippe d'Orléans, avait eu, deux mois auparavant, une alerte assez vive dont elle nous a laissé le récit dans une lettre charmante à M'''^ de Montcalm, où se peint trop bien la grâce spirituelle, galante et légère des mœurs de ce temps pour que je résiste au plaisir de vous en citer quelques passages.
Elle raconte qu'ayant été souffrante à la suite d'un faux pas, son beau-père, le prince de Condé, s'était empressé de faire quérir, en toute hâte, à Paris, ses deux médecins, Sorden et Millot qui étaient arrivés à Chantilly au milieu de la nuit.
Mais^ déjà, ses alarmes étaient dissipées, et les deux médecins, après avoir pronostiqué l'heureux événement seulement pour la fin de juillet, se bornèrent à prescrire quarante-huit heures de repos à la chambre.
Dès le lendemain soir, le prince de Condé eut la galanterie de
tirer de cette fâcheuse alerte un aimable et gracieux divertissement.
« Je fus charmée, écrit la duchesse, par les sons d'une musique qui me parut céleste. J'ouvris une fenêtre et j'aperçus un bateau à demi éclairé, rempli de musiciens qui jouaient l'air : Réveillezvous, belle endormie ! Après le premier air, M. d'Auteuil chanta les deux couplets que je joins ici. Puis, cela fut suivi de plusieurs airs, tous nouveaux et charmants. Cette attention me parut ne devoir venir que de M. le prince de Condé. J'en fus attendrie. Toutes ces choses sont faites pour émouvoir un cœur qui n'est pas insensible ».
Voici l'un des couplets improvisés pour la circonstance :
Dormez encor, poupon charmant, Ne réveillez pas votre mère.
Et si le sort qui vous attend Vous fait désirer la lumière,
Moins d'empressement,
Parce que Maman Ne peut encor vous satisfaire !...
Hélas ! le sort qui attendait dans la vie ce « poupon charmant » devait cruellement démentir l'optimisme du poète de cour qui le célébrait par avance.
Comment le prévoir ? Qui donc eût pu penser alors que, moins de dix-sept années plus tard, la puissante et glorieuse famille des Coudés serait contrainte d'abandonner précipitamment sa demeure ancestrale pour se soustraire aux fureurs homicides de la vindicte publique ? Qui donc eût pu dire que le jeune duc d'Enghien ne reverrait plus sa patrie que pour y périr misérablement et tomber sous les balles françaises du peloton d'exécution ?
Les premières années de sa vie furent telles que son rang et sa
naissance le faisaient présager. Elles se déroulèrent à Chantilly ou à Versailles, dans le cadre enchanteur où l'ancien régime, entraîné dans une fête perpétuelle, ne sentait point venir la catastrophe prochaine et l'agonie inévitable.
Dès l'âge de cinq ans, il eut un précepteur, M. l'abbé Millot, de l'Académie française, historien distingué, qui, deux heures de suite, matin et soir, se consacrait consciencieusement à la tâche, d'abord ardue et ingrate, de former l'esprit du jeune prince et de lui donner le goût de l'étude.
« t'était de quoi m'affliger », avoue l'abbé sans détours. Et il parle, non sans effroi, <( de la tête pétrie de salpêtre » de son élève, incapable de fixer son attention sur un objet, se rebutant vite à la première difficulté, ne voulant plus rien écouter, et versant des torrents de larmes.
L'ingéniosité du savant professeur, son inlassable patience eurent raison des pleurs, de la mauvaise volonté et de la dissipation naturelles de son élève.
Inaugurant avec lui un système d'instruction très souple, très
Louise-Marie-Thérèse-Bathilde d'Orléans, duchesse de Bourbon, Princesse de Condé, la
MÈRE DU duc d'EnGHIEN (175O-
Peinture de Ribon.
i6o LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE
varié, utilisant la valeur éducative des fables de La Fontaine qu'il lui faisait apprendre et commenter pour exercer à la fois «sa mémoire, son esprit et son goût », s'ingéniant sans cesse à l'amuser par d'alertes petits dialogues écrits et, en même temps, à l'instruire, lui apprenant enfin le latin sans grammaire, dès l'âge de six ans, par la méthode vivante de la conversation, l'abbé Millot réussit en peu d'années à faire acquérir au jeune prince « plus de connaissances et surtout plus de jugement » qu'on n'en trouve habituellement dans un âge même plus avancé.
Triomphe des humanités justement chères à tant de bons esprits !
Tout jeune encore, le duc d'Enghien possédait à fond le latin et écrivait en français d'un style alerte, spirituel, plein de verve, trouvant naturellement le trait juste, l'expression frappante et au besoin pleine de verdeur.
En janvier 1788, à l'âge où nos collégiens passent leur baccalauréat, le duc d'Enghien se rendit à Versailles, accompagné de son père, le duc de Bourbon, pour être reçu chevalier des Ordres du Roi. Ce qui fit dire assez drôlement — les mots faisaient alors fureur à la cour — que « le père et le fils étaient venus ensemble chercher le Saint-Esprit ! »
Pendant cette première période de son existence, le jeune duc n'avait encore connu que la « douceur de vivre ».
Par sa naissance, il était destiné à la fortune la plus éclatante sans qu'il eût même besoin de prendre la peine de la mériter. Son enfance, sa première jeunesse s'étaient écoulées, comme en un rêve enchanté, dans le décor merveilleux du château de Chantilly, au milieu d'un luxe inouï, adulé, flatté, servi par une foule de gens empressés à lui plaire^, à satisfaire ses moindres désirs, ayant entendu murmurer dès son berceau cette appella-
tion de « monseigneur », qui implique une déférence et un respect que son âge ne semblait guère justifier.
A dix-sept ans, au moment où la vie s'ouvre devant lui, plus belle, plus attrayante qu'il ne l'avait rêvée, au mo- r——— __.«.,,...,™....»^ -^ ^^
ment où toutes les séductions d'une existence princière vont s'offrir à lui, le tableau change, les feux de l'apothéose s'éteignent, le ciel se couvre de nuages sombres et tragiques... Et, soudain, comme un coup de tonnerre, éclate l'insurrection populaire qui devait amener, le 14 juillet 1789, la prise de la Bastille.
M"'^ Elliott, cette charmante Ecossaise qui était devenue à Paris l'amie du duc d'Orléans, après avoir été longtemps, en Angleterre, celle du prince de Galles, nous a laissé, dans ses Mémoires si pleins de vie, le récit de ces premières journées d'émeute.
Le 12 juillet 1789, un dimanche soir, au retour d'une partie de campagne et d'un déjeuner qu'elle avait été faire au château de Raincy, dans la forêt de Bondy, avec le duc d'Orléans et quel-
A pH& cet trziii- «jmndi ^ *"»'» i«'t t-»rt^.tr«f >
Le Duc d'Enghien enfant D'après un dessin de la fin du xviii* siècle.
(Colleclion de M. Henri Lavedan.)
i62 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE
ques amis, au moment où sa voiture s'arrêtait à l'entrée de Paris, à la Porte Saint-Martin, elle eut l'étonnement de retrouver la ville, qu'elle avait quittée le matin même calme et paisible, pleine de tumulte et de confusion.
Elle apprit qu'il y avait eu, toute la journée, des scènes de désordre et de violences, des attroupements, des manifestations tumultueuses en faveur de Necker, que le roi venait de congédier. La foule, très excitée, avait parcouru Paris en criant : « Vive Necker ! Vive le duc d'Orléans ! »
La cavalerie avait dû intervenir, il y avait eu des collisions sanglantes.
Le soir venu, l'effervescence ne s'était pas calmée. Les théâtres avaient été fermés, mais les rues étaient pleines de monde, de bruit et d'agitation. Des troupes, l'arme au pied, occupaient la place Louis XV.
Le lendemain, 13 juillet, les troubles recommencèrent plus violents que la veille. L'autorité était débordée, et, bientôt, le sang coulait : Foullon et Flesselles, prévôt des marchands, étaient assassinés. Toute la nuit, la tête de Foullon fut promenée au bout d'une pique, à travers les rues de Paris, par une bande d'émeutiers ivres, à la lueur sinistre des torches.
Le 14 juillet enfin, la Bastille était prise. Une foule furieuse massacrait les invalides qui formaient la garnison ; le gouverneur, M. de Launay, tombé vivant entre les mains des émeutiers, était froidement assassiné. M. Berthier, intendant de Paris, ramené de force de sa maison de campagne par une bande d'énergumènes, était massacré, lacéré de coups de sabre et, tout sanglant, à demimort déjà, était pendu à la lanterne !
En apprenant ces graves désordres et ces crimes impunis, le prince de Condé, le duc de Bourbon et le duc d'Enghien sautèrent à cheval et, en toute hâte, se rendirent de Chantilly à Versailles
pour y voir le roi et organiser, d'accord avec lui, la résistance et la répression.
Lorsqu'ils arrivèrent au château, Louis XVI, le bon et faible Louis XVI, avait déjà virtuellement capitulé. Cédant à la menace, espérant éviter d'autres effusions de sang, se flattant d'apaiser l'émeute et de ramener le peuple, il avait promis de reprendre Necker et d'aller seul à Paris.
En vain, les princes voulurent-ils lui représenter les dangers de son attitude et de sa capitulation... Le prince de Condé était indigné et ulcéré de la décision royale, à laquelle il était loin de s'attendre. Il essaya de faire comprendre à Louis XVI que ses concessions maladroites ratifiaient le triomphe de la Révolution et soumettaient la royauté à la puissance illégale de la violence.
Le duc d'Enghien note dans ses souvenirs :
« Le roi commençait à céder, soit à l'instigation de Necker, soit entraîné par sa bonté ordinaire. Le peuple n'en devint que plus entreprenant. Toujours enhardi par la faiblesse, il résolut d'amener le roi à Paris, [seul, sans gardes, et comme un prisonnier qui comparaît devant ses juges.
Cette humiliation et le refus du roi qui ne voulut point permettre à mon grand-père de le suivre à Paris, décidèrent mes parents à sortir du royaume et à chercher des remèdes aux maux de la France. »
Ainsi, d'après le duc d'Enghien, le prince de Condé et sa famille ne prenaient la grave résolution d'émigrer que parce qu'ils désespéraient de sauver la situation avec le concours de Louis XVI qui se refusait « à régner par la violence. » Ils quittaient la France pour conserver leur liberté d'action et, sans doute aussi, pour conserver la liberté de vivre.
Le prince de Condé était considéré comme le chef de la réaction. A ce titre, l'opinion populaire était déjà dangereusement ameutée contre lui et contre sa famille.
Les scènes sanglantes des 12, 13 et 14 juillet, la capitulation du roi devant l'émeute triomphante, l'impunité accordée aux assassins, donnaient à penser au prince de Condé que lui et les siens n'étaient plus en sûreté à Chantilly.
— Il faut jeter dans l'Oise princes et princesses ! hurlaient les meneurs assoiffés, dans les cabarets voisins du château.
M™^ Elliott, témoin des événements qui se déroulaient avec une rapidité foudroyante, écrit dans ses mémoires :
« Ils avaient parfaitement raison de partir, car ils auraient été certainement égorgés, mais ils ne croyaient pas alors, sans doute, quitter leur pays pour toujours. »
C'est le 17 juillet 1789, de grand matin, que deux carrosses, dont on avait prudemment fait disparaître les glorieuses armoiries sous une couche de peinture, quittèrent Chantilly clandestinement pour la frontière belge.
Il faisait une chaleur accablante. Les fugitifs avaient dû s'entasser six dans des voitures à quatre places déjà encombrées d'armes et de bagages. Les chevaux surchargés n'avançaient que lentement sous le soleil ardent.
A Valenciennes il y eut une vive alerte.
Les deux voitures, s'étant arrêtées un instant en ville pour permettre de s'enquérir de la route à suivre et laisser souffler les chevaux, furent bientôt entourées d'une foule hostile et menaçante. Des cris s'élevaient :
— Quels étaient ces voyageurs inconnus ? Où allaient-ils ? Pourquoi partaient-ils ?
Déjà, un curieux suggérait que des armoiries avaient bien pu être recouvertes de peinture fraîche et qu'il fallait, pour s'en assurer, gratter les panneaux des portières.
Enfin, les voyageurs purent repartir — plus heureux que la famille royale à Varennes — et la frontière fut franchie.
Le 19 juillet ils arrivaient à Bruxelles, où ils restèrent quinze jours, puis à Spn. De là, ils gagnèrent la Suisse et l'Italie.
Il ne faut pas croire que les grands seigneurs émigrés trouvaient un accueil chaleureux auprès des souverains étrangers. Le duc d'Enghien tenait des notes de voyage où l'on trouve ce curieux passage sur l'état d'esprit des étrangers à cette époque. N'oublions pas que c'est un prince, imbu des principes de la monarchie du droit divin, qui écrit :
« C'est une chose bien étrange que la façon de penser démocratique de la plupart des souverains.
« Dans ce m^oment, ils aimaient la Révolution. [Rappelonsnous les premiers enthousiasmes de Catherine de Russie.] Ils en trouvaient les principes sublimes, comme si ces principes reconnus n'entraînaient pas infailliblement leur ruine. Quand les horreurs qui se sont passées en France les ont forcés à changer de manière de voir, la peur les a
Louis-Henri-Joseph, duc de Bourbon, prince
DE CONDÉ (le dernier DES CONDÉ), I756- 1830), LE PÈRE DU DUC d'EnGHIEN.
Portrait par Danloux. {Musée Condé^ Chantilly.)
contraints, pour la plupart, à ne pas changer de conduite. » Si l'accueil des souverains était froid et réservé, celui des
bourgeois, des paysans et même des nobles était franchement
hostile.
Les émigrés étaient presque toujours fort mal accueillis.
C'était à qui éviterait de leur donner asile. On les trouvait
Chantilly en 1781. Vue prise du Vertugadin.
Tableau de H. de Cort. (Musée Condc, Chantilly.)
fâcheux et compromettants. On le leur laissait comprendre ou même on le leur signifiait sans ménagement.
Des poteaux, placés un peu partout en Allemagne, portaient cette inscription : // est interdit aux vagabonds, aux émigrés et aux mendiants de séjourner ici.
Les émigrés ainsi placés comme indésirables, entre les vagabonds et les mendiants, n'avaient que l'embarras du choix pour dire dans laquelle de ces deux catégories, il leur paraissait moins injurieux d'être classés. Il arrivait, du reste, que, même en l'ab-
sence de poteaux indicateurs, l'accueil ne fût pas plus flatteur. « Nous sommes vexés autant qu'il est possible, » écrit M. de Chateaubriand.
Et quelle existence lamentable pour tous ces fugitifs qui ont suivi l'exemple du prince de Condé, du duc de Bourbon, du duc d'Enghien, sans compter les frères du roi, les comtes de Provence et d'Artois ! Ils sont rares ceux qui ont pu emporter de l'argent ou des bijoux pour subvenir aux frais de leur existence. A Londres ou à Coblence, leur situation est aussi précaire : les uns mènent une vie d'oisiveté et de gêne, les autres, plus courageux, demandent au travail auquel ils ne sont point accoutumés, de médiocres ressources . . .
Pour nous représenter ce qu'étaient à l'étranger les émigrés français pendant la Révolution, nous n'avons qu'à regarder autour de nous : les Russes réfugiés à Paris nous offrent le douloureux et vivant spectacle de leur misère et de leurs pénibles épreuves.
Ce n'est qu'au début de l'année 1791, que les émigrés conçurent, à l'instigation du vicomte de Mirabeau, le projet de s'organiser en armée contre-révolutionnaire sous les ordres du prince de Condé.
« Notre rassemblement, écrit un officier, M. de Saint-Romain, se compose non seulement de gentilhommes et de militaires accourus de toutes les provinces, mais encore de magistrats, de négociants, de bourgeois et même de cultivateurs qui brûlent tous du désir de dégager le roi de ses fers.
« O Révolution ! A quelles extrémités tu réduis les vrais enfants de la patrie ! C'est pour elle, c'est pour la sauver, que tous ces compagnonsd'armesont entrepris la croisade des croisades , celle qui a pour objet la gloire du Christ et les droits du monarque. »
Voilà l'état d'esprit des émigrés. Ils s'imaginaient partir pour la croisade ! Ils oubliaient que les Croisés du temps de saint Louis
i68 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE
combattaient les Sarrasins et les infidèles et non point les Français...
Pour apprécier et juger équitablement la conduite des émigrés il ne faut pas perdre de vue, comme l'a justement fait remarquer un grand historien, Albert Sorel, « que le roi présentait aux Français l'image même, l'image vivante de la France. L'amour delà patrie se confondait avec le dévouement au roi. »
Lorsque se constitua l'armée de Condé, en février 1791, la guerre n'avait pas encore été déclarée aux ennemis de la France. La patrie n'avait pas été proclamée en danger. Les émigrés voulaient d'abord ne rien devoir aux secours de l'étranger. « C'est une question de force, disait le duc d'Enghien, nous sommes contraints de nous réunir pour opposer la force du droit à la force brutale. »
Lorsque les émigrés sont devenus les alliés de l'étranger coalisé contre la France, ils ont avili et compromis leur cause. Malouet avait beau prétendre : « La proscription proclamée contre nous justifie tous les moyens de défense, » c'est commettre un sacrilège que de porteries armes contre la patrie.
Le drapeau blanc, aux royales fleurs de lis, emblème glorieux de saint Louis, de Henri IV, qui, à travers dix siècles d'histoire, avait flotté sur le chemin de l'honneur et de gloire, fut terni d'une ombre douloureuse lorsque, porté par des mains françaises, il vint se ranger aux côtés des étendards ennemis pour combattre la France...
Il a fallu qu'il fût placé entre le rouge et le bleu, dans les plis du drapeau tricolore, pour retrouver sa blancheur immaculée !
Les émigrés, nous le savons, avaient reçu un mauvais accueil à l'étranger. L'Electeur de Mayence, la municipalité de Worms les prièrent d'aller chercher un asile ailleurs, par crainte des représailles révolutionnaires.
Le 2 janvier 1792, ils furent réduits à se réfugier sur la rive droite du Rhin, à Httenheim,dansle bailliage du cardinal deRohan, le trop fameux cardinal de ï Affaire du collier — qui fit preuve, en cette circonstance, d'un courageux esprit de famille.
Les déceptions ne faisaient que commencer : mal équipés, mal armés, trop peu nombreux, desservis par les circonstances, les émigrés durent bientôt se rendre compte qu'il fallait renoncera leurs illusions de faire à eux seuls la contre-révolution.
Ils pressentirent l'Autriche pensant obtenir son appui pour sauver Marie-Antoinette et le roi. Mercy-Argenteau lui-même, qui avait été longtemps l'ambassadeur de Marie-Thérèse à Versailles, répondit cyniquement : « Les puissances ne feront rien pour rien ». Les émigrés se flattaient qu'on leur vînt en aide pour l'amour du droit et voulaient, avant tout, que fût scrupuleusement respectée l'intégrité du territoire français.
— Tous les princes de la maison de Bourbon préféreraient un exil éternel à l'amoindrissement de leur pays, disait fièrement le prince deCondé.
Cependant, lorsqu'en avril 1792, la Convention déclara la guerre à l'Autriche, l'armée de Condé décida d'entrer en campagne aux côtés des ennemis de la France ! C'était une grave résolution et d'autant plus imprudente que le roi l'avait combattue. Il avait envoyé Malletdu Pan à Francfort a pour conseiller à ses frères de ne pas prendre part à la guerre étrangère ».
Les princes décidèrent de ne pas écouter ces sages conseils, ne se rendant pas compte combien il était pénible, au moment où la France tout entière, aux accents de La Marseillaise, s'était levée pour repousser l'envahisseur, de se trouver mêlés aux rangs des ennemis...
Ils n'eurent d'ailleurs pas à se féliciter de leur décision : reniés et maudits par les Français comme traîtres à la patrie, ils étaient
traités comme quantité négligeable par les Autrichiens qui les tenaient en tutelle et les laissaient dans l'inaction. Toute la campagne de 1792 se passa, pour l'armée des princes, aux environs de Liège, sans qu'on leur permît d'intervenir effectivement.
Durant tout ce temps, il fallait subvenir aux besoins des troupes et c'était une charge bien lourde pour le duc de Bourbon, dont les ressources s'épuisaient.
Le pain, l'avoine manquèrent. Le duc d'Enghien écrit tristement : c( Mon père se trouva dans l'impossibilité de conserver le commandement d'un corps qu'il ne pouvait plus ni nourrir, ni entretenir. »
L'humiliant besoin d'argent commençait à se faire rudement sentir pour la plupart des émigrés, bientôt réduits à implorer les subsides des étrangers.
Vainement, Catherine II leur tend une main secourable ; leur sort reste précaire et l'inscription qui place les émigrés entre les vagabonds et les mendiants devient une triste réalité.
Leur moral est cruellement atteint par la douleur de l'exil. Ils sont hantés par le regret d'un passé plein de charmes, la nostalgie de la France lointaine, la détresse de l'heure présente, l'influence déprimante de l'inaction forcée et l'incertitude angoissante du lendemain.
Vraiment, nous comprenons toute l'émotion poignante éprouvée par le duc d'Enghien le jour où le margrave de Baden lui montre, dans le lointain, les tours de la cathédrale de Strasbourg... C'est un peu du visage chéri de sa patrie qu'il aperçoit à travers le ciel bleu... Comme un malheureux naufragé, il se retient pour ne pas crier : « Terre ! » à cette vision douloureuse, « mais je craignais d'être impoli, note le duc d'Enghien, et un soupir refoula ce sentiment au fond de mon cœur. »
Il est impossible, ici, de suivre, par le détail, la campagne
de Tarmée de Condé, durant les neuf années qu'elle resta sous les armes. ^
Dans cette malheureuse épopée, de 1792 à 1801, le duc d'Enghien fut sans cesse au premier rang, forçant Tadmiration et la sympathie, même de ses adversaires, par sa bonne humeur, sa simplicité, sa gaieté si française au milieu des épreuves et des dangers, autant que par son élan, sa bravoure chevaleresque et son précoce sang-froid .
Le 2 décembre 1792, à Berstheim, il charge à la tête de deux escadrons et rentre, le soir, ensanglanté, poudreux, magnifique, avec des vêtements tailladés par les coups de sabre.
A sa vue, le vieux prince de Condé reconnaît le sang de sa race héroïque. « Voici des boutonnières qui appellent une croix de Saint- Louis, s'écrie-t-il, nous la
demanderons au roi. » Et lui, si peu expansit d'ordinaire, serre contre son cœur et embrasse longuement son petit-fils.
Le 2 octobre 1796, à Biberach, la vaillance et l'habileté du duc d'Enghien et de sa petite troupe sauvent l'armée autrichienne d'un désastre. « Sans cette poignée d'émigrés, disait le général
Louis-Antoine-Henri de Bourbon, Duc d'Enghien (1772- 1804).
D'après une miniature ayant appartenu au duc de Bourbon et placée au Musée de Chantilly.
Moreau, avec autant de dépit que d'admiration, l'armée autrichienne était à moi. » Le duc d'Enghien était devenu populaire, même parmi les troupes françaises qui l'avaient surnommé : « Le duc va de bon cœur. »
Le général Abbattucci lui rendit un jour hommage. Il avait fait demander une entrevue sur un pont de Flsar qui séparait les troupes, pour discuter les conditions d'un armistice.
Le comte de Puymaigre nous a laissé ce joli tableau :
« On voit s'avancer, arrivant chacun d'un côté, deux hommes à cheval. Ils sont sans escorte... L'un a vingt-six ans ; à l'écharpe bleue, au panache tricolore, on reconnaît le général de brigade républicain : c'est Abbattucci. L'autre, plus jeune de deux ans, a la plume blanche au chapeau, le brassard fleurdelisé au bras gauche. C'est un Condé, c'est le duc d'Enghien. Tous deux braves, brillants, généreux, rivaux de gloire. Ils s'estiment parce qu'ils se sont souvent combattus...
« — Monseigneur, dit Abbattucci, vous n'aviez pas besoin de naître prince ; fils de charbonnier, vous auriez le même grade dans l'armée française. »
Le duc d'Enghien aurait pu répondre par cette phrase qu'il aimait à répéter : « Il n'y a d'égale en la valeur des Français royalistes que la valeur des Français républicains. » En 1796, il écrit sur les soldats français : « Ce ne sont plus les hommes de 93, ce sont des dieux ! »
Hélas ! pourquoi tant de braves gens, si bien faits pour s'entendre, se heurtaient-ils en des luttes fratricides que l'étranger expLitait sans vergogne !
Le duc de Bourbon se rendait compte des marchandages, de la mauvaise foi, de la cupidité mal déguisée de ses alliés. Il en était profondément irrité.
« Je vois toujours le même plan des puissances, écrivait-il
le 31 décembre 1796, de nous tenir en tutelle et de ne point nous laisser agir... L'Autriche tient à son plan de démembrement, l'Angleterre, à celui d'avoir nos îles ; voilà ce qui les intéresse le plus. »
Et il note encore : « Les Anglais mettent sans cesse de nouveaux bâtons à la roue et ne terminent rien, sous des prétextes peu fondés. »
L'Angleterre avait promis des bateaux pour débarquer un corps d'émigrés en Vendée. Après de longs retards, le plan de débarquement qui, pour réussir, exigeait le secret, fut ébruité...
Les moyens fournis pour l'exécution étaient insuffisants et mal calculés... On sait le tragique dénouement de l'expéduion de Quiberon et le lâche abandon des émigrés par la flotte anglaise, que Sheridan jugeait de ce mot si sévère : « L'honneur anglais a coulé par tous les pores. »
Les malheureux émigrés avaient été victimes d'un calcul de l'Angleterre, intéressée surtout à l'abaissement de la France, sa rivale pour l'empire des mers, désireuse plutôt d'entretenir le désordre que de rétablir la royauté.
N'est-il pas conforme à la politique traditionnelle des Anglais de profiter toujours des divisions, au besoin de les faire naître et de les cultiver pour régner plus sûrement ?
L'armée de Condé avait passé par les plus rudes épreuves, elle les avait vaillamment supportées et son jeune chef, le duc d'Enghien, n'avait perdu ni son entrain, ni sa confiance.
La mort de Louis XVI même n'avait pu abattre les courages. Dans la petite église de Villingen, réunis pour un service solennel autour d'un simulacre de tombeau, les émigrés en pleurs avaient entendu le vieux prince de Condé lancer avec confiance le cri traditionnel de la monarchie héréditaire : « Le roi est mort ! Vive le roi ! » Ensemble et d'un seul cœur, ils avaient fait le
triple et solennel serment de venger Louis XVI, de délivrer le petit Louis XVII de ses fers, et de rendre la France à son roi.
Deux ans plus tard, le 8 juin 1795, Louis XVII mourait dans sa prison du Temple, et la petite troupe des émigrés se réunissait dans la forêt où elle était cantonnée à ce moment, pour entendre le prince de Condé proclamer le comte de Provence roi, sous le nom de Louis XVIII.
Or, ces émigrés, que rien ne décourageait et qui voulaient continuer à lutter et à espérer contre toute espérance, virent une seule fois leur jeune chef abattu, déprimé, céder au plus noir pessimisme. Le duc d'Enghien écrivait à son père une lettre découragée dont le refrain était : « Tout va mal, très mal de partout. »
Un état d'esprit si anormal chez lui se trouvait bientôt expliqué. Le duc d'Enghien, dont la jeunesse était encore insuffisamment aguerrie, avait eu à supporter trop de fatigues et de privations. Il était malade, très malade même.
Les médecins qui l'examinèrent ne cachèrent point à son grand-père leurs vives inquiétudes... 11 fallait des soins prolongés et attentifs qu'il était impossible de lui donner dans un cantonnement de fortune. Le prince de Condé n'hésita pas, il fit demander au cardinal de Rohan de vouloir bien hospitaliser son petit-fils jusqu'à sa guérison. Le duc d'Enghien, accompagné d'un médecin, gagna aussitôt Ettenheim. Il y arriva épuisé, brûlant de fièvre, la figure terreuse, les yeux creux, presque mourant.
Il lui fallait un garde-malade, une infirmière. La princesse Charlotte de Rohan, nièce du cardinal, s'installa à son chevet.
C'était une ravissante jeune fille de vingt-six ans, blonde, fine, distinguée, avec un sourire charmant un peu mélancolique.
de grands yeux bleus couleur de pervenche, pleins de douceur et de rêverie ^ .
Fille de Mgr Charles-Jules-Armand de Rohan, prince de Rochefort, maréchal de France, frère du cardinal, elle était, par sa grand'mère, la cousine du duc d'Enghien.
Elle le connaissait depuis l'enfance, mais depuis deux ans elle ne l'avait point vu.
Charlotte de Rohan fut bouleversée de retrouver sous les traits amaigris de ce malade, prostré ou grelottant de fièvre, le beau jeune homme plein de vie, de feu et d'ardeur combative qu'elle avait quitté deux ans auparavant, si confiants tous deux dans le succès, qu'ils s'étaient donné rendez - vous à Versailles ! Avec le dévouement d'une mère, bien qu'elle eût à peine l'âge d'une sœur aînée, elle s'installa au chevet du malade, nuit et jour, pendant des semaines, sans jamais céder à la lassitude ni au
Charlotte-Louise-Dorothée, Princesse de Roh an-Roch ei- ort ( i 767- i 84 i ) .
D'après une miniature ayant appartenu au duc de Bourbon et placée au Musée de Chantilly.