‹ Les grands procès de l'histoire (volume 4)Chapitre 4 sur 8 · COUTHON · texte numérisé non relu

COUTHON

De nouveau, Robespierre s'est levé. Il a gagné la tribune. Il veut parler. Mais la sonnette couvre sa voix. Il se tourne vers la Montagne : son parti le renie et demeure sourd à sa prière. Vers !e centre :

— Hommes purs ! Hommes vertueux ! c'est à vous que je m'adresse !

Mais le centre, le jugeant perdu, s'associe à sa perte.

Alors, l'ancien avocat d'Arras est désemparé. De la gauche à la droite, il se sent environné de fantômes : Camille Desmoulins, Danton, Vergniaud, Condorcet.

Il s'est retourné, en tendant le poing, vers Thuriot qui a remplacé Collot d'Herbois et qui, silencieusement, conduit sa meute à la curée :

— Président d'assassins ! je te demande la parole !

— Le sang de Danton t'étouffe ! crie Garnier de Saintes. Et la coalition des voix réclame* l'arrestation. L'arrestation de Robespierre ! Bien qu'elle fût prévue

depuis quelques minutes, il y a un moment de stupeur, puis, longuement, les applaudissements retentissent.

Alors, fier, courageux, Robespierre, le jeune, se dresse à son banc.

— Je suis aussi coupable que mon frère, dit-il ; je partage ses vertus ; je veux partager son sort. Je demande aussi le décret d'accusation contre moi.

L'arrestation d'Augustin est aussitôt décidée. Entraîné par l'élément noble de sa nature, Philippe Lebas, député

du Pas-de-Calais, fait à son tour cette déclaration, d'une voix grave :

— Je ne veux pas partager l'opprobre de ce décret! Je demande aussi l'arrestation.

Après Lebas, Couthon et les deux Robespierre, Saint- Just, debout à la tribune depuis midi, impassible, est, lui aussi, décrété d'arrestation. Cinq heures ont sonné. La Convention suspend la séance jusqu'à sept heures. Stupide, épuisée, elle regarde s'éloigner entre les gendarmes ceux qui l'avaient fait trembler si longtemps.

La bataille n'était pas terminée. Plus fin que Tallien, Fouché le savait et il craignait de voir lui échapper sa proie. La Commune, les Jacobins, les sections, la garde nationale ! c'étaient encore autant d'ennemis.

La force armée demeurait entre les mains de Hanriot, homme-lige de Robespierre, ancien commis de barrière dont la Commune avait fait un général, de même qu'elle avait fait son procureur d'Hébert, ancien marchand de contremarques à la porte de théâtres, et d'un homme d'affaires véreux et aigri, Fouquier-Tinville, l'accusateur public, maître tout-puissant de la guillotine.

Cependant, au Luxembourg et à la Conciergerie, les geôliers avaient refusé de recevoir les cinq prisonniers, malgré les protestations de Robespierre qui, comme Socrate, voulait pbéir à la Loi. Fleuriot, le maire, dès que

les incidents de la Convention furent parvenus à sa connaissance, donna l'ordre de fermer les barrières de Paris et de sonner le tocsin. Il avait appelé le Conseil général de la Commune et fait intimer à tous les geôliers un ordre leur interdisant de recevoir les « victimes ». En même temps, il invita ses amis, les Jacobins, à envoyer à l'Hôtel de Ville de solides gaillards, « femmes comprises ». Ce détail a sa valeur : on sait combien les femmes sont à craindre dans les mouvements populaires. Fleuriot jouait sa tête (elle tomba effectivement vingt-quatre heures plus tard), et il faut avouer qu'il montra ce coup d'œil, cette énergie dans la décision qui faisaient complètement défaut à Robespierre.

Dans ces instants critiques, Maximilien apparaît incontestablement timoré. Pour gagner la partie, il fallait frapper sur-le-champ, avant que la Convention fût parvenue à rassembler des forces pour sa défense. Il fallait agir comme au 31 mai : le maire l'entendait bien ainsi. Robespierre, laissé en liberté et ne sachant pas encore quel parti prendre, s'était réfugié quai des Orfèvres, à la mairie. Fleuriot l'en fit enlever et porter en triomphe dans les salons de l'Hôtel de Ville, où il fut rejoint par ses quatre coaccusés. Les deux Robespierre, Couthon, Lebas, Saint- Just : on avait le gouvernement provisoire.

Mais c'est à coups de canon qu'il fallait l'imposer à

l'Assemblée. Qui allait-on charger de cette besogne ? Hanriot. Par malheur, le général était ivre. C'est un véritable épisode de vaudeville au milieu de la tragédie ; au même moment, les uns cherchent Hanriot pour le mettre à la tête de la révolte, les autres pour l'arrêter.

Hanriot sortit de son logis en criant à l'émeute, monta à cheval et se lança au galop dans la direction du Palais- Royal, où les gendarmes de la Convention l'arrêtèrent. Cofïinhal et deux cents cantonniers le délivrèrent au bout de peu de temps et le conjurèrent de faire aussitôt bombarder les Tuileries. La Convention, qui siégeait depuis sept heures et qui mettait en ce moment les rebelles « hors la loi », était cernée et il suffisait d'un peu de sang-froid pour anéantir son pouvoir. Stupidement Hanriot retourna à l'Hôtel de Ville, où il fut reçu par des applaudissements redoublés. La Commune était sans chefs. La Convention, elle, en trouva un dans Barras.

Ce grand seigneur jacobin, qui nous a retracé ces scènes dans ses Mémoires, était plus connu jusqu'alors par son ardeur démagogique et par ses succès auprès des femmes que par ses exploits sur les champs de bataille. Mais, ce jour-là (peut-être parce qu'il s'agissait pour lui de sauver sa tête en même temps que celle de ses collègues), il sut agir en soldat et même en chef. Ecoutons-le raconter les mesures qu'il prit. Sans doute, fidèle à ses habitudes, il

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exagère son rôle et se donne trop d'importance, mais il fut bien inspiré, il faut le reconnaître.

« Hanriot, un moment arrêté par Merlin de Thionville, avait été remis en liberté par des soldats furieux et ivres que conduisait Coffinhal. La Convention décréta aussitôt la mise hors la loi du général rebelle. Je sortis de la salle de l'Assemblée le décret à la main... Hanriot était là avec les canonniers. Je leur criai d'une voix forte :

» — Retirez-vous misérables ! Hanriot est hors la loi !

» Quelques militants et des citoyens qui me suivaient, en très petit nombre, crièrent à leur tour :

» — Obéissez à Barras ! c'est le général en chef.

» A cette annonce, la peur saisit les insurgés et leur vil commandant : tous se sauvaient pêle-mêle à la Commune. »

Hanriot.

Ce qui acheva la désertion et fit rentrer chez eux les plus zélés partisans de Robespierre, ce fut une pluie torrentielle, prolongée, qui survint au milieu de la nuit. La foudre s'en mêla. Le ciel lui-même semblait prendre parti contre Maximilien.

Donc, celui-ci, qui était demeuré longtemps indécis, quai des Orfèvres, jaloux peut-être du sort de Marat sorti triomphant du tribunal révolutionnaire, et qui, sur les instances de Fleuriot, était revenu à l'Hôtel de Ville, pouvait encore retourner contre la Convention la proscription et la mort dont il était menacé. Sans doute, la mesure qu'il devait prendre était illégale. Mais avait-il délibéré de la sorte, le 31 mai, quand les canons de Hanriot avaient forcé la Convention à se saigner elle-même et à sacrifier les Girondins ? En vain Fleuriot, qui se sentait perdu lié qu'il était au sort de Robespierre, le poussait-il à se faire agresseur pour ne pas être la victime.

Maximilien hésitait, pris de scrupules.

— Une adresse aux armées ? Au nom de qui ? demanda-t-il.

— De la Convention, répondit Couthon.

Et il ajouta ce mot magnifique :

— N'est-elle pas toujours où nous sommes ?

Quand Maximilien voulut signer, il était trop tard, Barras — quatre mille hommes sous ses ordres — avait

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fait lire dans différents quartiers par des députés, à cheval et précédés de porte- flambeaux, l'arrêté de mise hors la loi des cinq vaincus du 9 Thermidor. Ses partisans envahirent l'Hôtel de Ville, franchissant les portes sans la moindre résistance.

Un jeune gendarme de dix-sept ans, nommé Méda (il aurait, assure-t-on, retranché de son nom une lettre par trop retentissante), tira, à bout portant, sur l'Incorruptible, un coup de pistolet qui lui brisa la mâchoire.

Ce Méda, qui, sur le point de passer général, mourut à la Moskova, semble avoir été, malgré ses prouesses, un personnage assez peu intéressant qu'il ne faut croire qu'à demi. Robespierre tenta-t-il de se suicider, ou fut-il vraiment assassiné par Méda, qui s'en glorifie ? La question n'est pas encore résolue. Michelet, qui ne se fait pas scrupule d'appeler Méda par son nom, s'est rallié à sa thèse. Comme la page est assez vivante, je me permets de la reproduire :

« Merda, dit-il, avec trois ou quatre gendarmes, se hasarda dans l'escalier. Ce jeune et svelte cavalier, sans aucune arme apparente qu'un sabre (il avait ses pistolets dans sa chemise) , entra dans un corridor plein des hommes de Robespierre qui lui refusaient le passage, l'assommaient de coups. Il recevait et passait. Il arriva jusqu'à la porte du Secrétariat, frappa plusieurs fois. Enfin, on ouvrit. Il se trouva dans une pièce, où il y avait une cinquantaine

d'hommes fort agités, sauf un, Robespierre, qui était au fond, assis dans un fauteuil, le coude gauche sur les genoux, et la tête appuyée sur la main gauche.

« Je saute sur lui, dit Merda, et lui présentant la pointe de mon sabre, je lui dis :

» — Rends-toi, traître !

» Il releva la tête et me dit :

» — C'est toi qui es un traître, et je vais te faire fusiller !

» A ces mots, je prends de la main gauche un de mes pistolets, et, faisant un à-droite, je le tue. Je croyais le frapper à la poitrine, mais la balle le prend au menton, et lui casse la mâchoire gauche inférieure. Il tombe de son fauteuil. Robespierre gisant à mes pieds, on vient me dire que Hanriot se sauve par un escalier dérobé. Il me restait encore un pistolet armé. Je cours après lui. J'atteins un fuyard dans cet escalier ; c'était Couthon que l'on sauvait. Le vent ayant éteint ma lumière, je le tire au hasard, je le manque. Les grenadiers se jettent sur Robespierre et Couthon qu'ils croient morts et les traînent par les pieds jusqu'au quai Pelletier. Là, ils veulent les jeter à l'eau ; mais je m'y oppose et je les remets à la garde d'une compagnie des gravilliers. »

L'Histoire, du moins, est fixée sur les compagnons de Robespierre. Pendant que Lebas, plus heureux que son idole, se faisait, du premier coup, sauter la cervelle, Couthon se jeta hors de la croisée, et se blessa grièvement dans

sa chute. Robespierre jeune fit quelques pas et se précipita sur les marches sans pouvoir se tuer. Quant à Saint- Just, toujours impassible et dédaigneux, il se laissa emmener. La Convention était définitivement victorieuse La ruse d'un Fouché, la passion d'un Tallien, la haine des uns, la crainte des autres, l'intérêt de tous mirent fin à la Terreur.

Le 10 thermidor, à cinq heures du soir, les charrettes se dirigèrent lentement vers la place de la Concorde. On a, maintes fois, dépeint ce cortège : entourés d'officiers municipaux et de membres du Conseil général de la Commune, vingt-deux accusés sont conduits à l'échafaud. Il y a là Hanriot, dégrisé trop tard, Fleuriot, Lescot qui suit le maître dans sa chute, Saint- Just qui, vingt-quatre heures plus tôt, galopait dans les allées du Bois, Couthon, paralytique et courageux, c'est-à-dire deux fois impassible, Robespierre jeune et Robespierre aîné, déjà unis dans la douleur et dans le sang comme ils vont l'être dans la mort. Aucun outrage n'est épargné par la foule hurlante à ceux qui furent ses tyrans. Partout ce sont des clameurs et des cris de délivrance.

Quand on passa devant la maison du menuisier Duplay, Robespierre tressaillit. Les fenêtres étaient closes. C'est là qu'il avait construit dans son cerveau, derrière ses longues mains pâles, son rêve jaloux et impitoyable. Un jeune garçon sortit brusquement de la boutique d'un

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boucher et vint asperger de sang les portes fermées. « Tu me suivras ! » L'ombre de Danton se profilait sur le mur. Maximilien monta le dernier à l'échafaud. Le bourreau lui ayant ôté d'un geste brutal l'appareil qui maintenait sa mâchoire fracassée, il poussa un hurlement de douleur. Dernier cri de la Terreur, semblable à celui de l'hyène expirant dans le désert.

S'il faut, en terminant, dégager le sens de cette journée, le 9 Thermidor apparaît comme l'éloquente confirmation de cette parole de Bossuet :

« Il n'est point de puissance humaine qui ne concoure, malgré elle à d'autres desseins que les siens. »

Fouché, qui a été l'âme du complot ; Tallien, qui s'écrie à la Convention : « Le jour de la mort du tyran est une fête à la fraternité », n'entendirent nullement, par leurs machinations, changer un régime exécrable, mais seulement, nous l'avons vu, se débarrasser de Robespierre et de sa séquelle. La liberté, le repos de la France ne furent point leurs préoccupations et ils ne donnèrent à notre pays ni la liberté, ni la paix. Mais, bien malgré eux, ils firent tomber les échafauds et la France commença à respirer.

Comprit-on alors la vérité de cette autre parole de l'évêque de Meaux :

« Quand on a trouvé le moyen de tromper la multitude

par l'appât de la liberté, elle suit en aveugle, pourvu qu'elle en entende seulement le nom ? »

On la trompait depuis vingt-cinq ans avec cet appât. Depuis le jour où ce mot de « libertés publiques » avait soulevé aux Etats Généraux de frénétiques applaudissements, jusqu'à ce 7 thermidor, avant- veille de la chute du tyran, où la tête d'André Chénier était tombée sur l'échafaud, que de violences, que de crimes, d'abominations avaient été commis en son nom !

Que la France soupirât après un régime qui pût concilier tout ensemble la liberté et l'autorité ; que les élections donnassent la majorité à des hommes de droite ; les auteurs du g Thermidor n'en avaient cure et l' allaient montrer. Le 18 fructidor devrait être souvent médité par ceux qui croient que des révolutionnaires bien nantis et en possession du pouvoir s'inclinent bénévolement devant le suffrage qui les chasse. La force seule, dans ces cas-là, décide de tout, et sans elle, la légalité n'est rien.

Aussi bien, le 9 Thermidor eut-il pour effet encore éloigné mais très réel de tirer la France de l'abîme en préparant une dictature qui ne rappellera en rien celle de Robespierre, bien que celui qui doive l'exercer soit nommé par Mme de Staël « un Robespierre à cheval ».

Les hommes de Thermidor restèrent les maîtres durant cinq ans. Voltairiens, ls envoyèrent les prêtres sur les

pontons au lieu de les envoyer à la guillotine. Ils ne surent pas ou ne voulurent pas arrêter la guerre que la Révolution avait déchaînée. Loin de combattre la corruption, ils la favorisèrent, et la société élégante, débarrassée des échafauds, se rua au plaisir avec frénisie. Parfois même leurs agents spéculèrent sur les soldats qui, combattant pour eux, reculaient au dehors les frontières de la République. Le massacre de Quiberon est une tache éternelle à leur mémoire.

Sans le savoir, comme cela arrive toujours, les Thermidoriens préparèrent la fortune de celui qui allait les renverser. Barras, le premier d'entre eux, avait remarqué au siège de Toulon le coup d'œil et la hardiesse d'un petit officier corse. Il l'avait protégé, fait nommer général et il n'avait pas été étranger à son mariage avec la veuve du général Alexandre de Beauharnais. Au grand étonnement de quelques-uns, il lui avait fait confier le commandement en chef de l'armée d'Italie. Vous savez le reste : cette merveilleuse campagne qui fit croire au monde qu'Annibal, le stratège et l'entraîneur d'hommes, venait de ressusciter. Le général de vingt-sept ans n'avait qu'à attendre un peu pour devenir le maître de la France. Il attendit. Il mit l'Egypte entre l'Italie et le 18 Brumaire. Ainsi Thermidor avait préparé le Consulat, l'Empire, l'épopée napoléonienne.

« Citoyen général, fais chanceler la tiare sur le front du

dernier des papes ! » écrivaient les hommes de Thermidor au vainqueur d'Arcole et de Lodi.

Ils ne prévoyaient ni le Concordat, ni la venue à Paris du successeur du « dernier des papes » qui devait sacrer, à Notre-Dame, le destinataire de cette lettre, le petit Corse aux cheveux plats.

Après les grandes tempêtes, la mer reste longtemps agitée, même quand le vent a cessé de souffler. De lentes et longues ondulations font monter à la surface des flots toute l'écume des profondeurs... Après les jours sanglants de la Révolution et les journées libératrices de Thermidor, le Directoire devait connaître encore des destins agités. Des personnages douteux et équivoques allaient sortir de l'ombre et passer au premier plan. L'écume montant à la surface, Barras devient un des maîtres de l'heure.

Robespierre a subi le sort de ses victimes, et a connu les charmes de la guillotine égalitaire ! . . . C'est le règne de l'orgie, de la débauche et de la corruption qui commence ! Barras est roi !

C'est un forban ! Un vaniteux ! Un fourbe !

La main toujours tendue pour recevoir les pots-de-vin, il remplit ses poches pendant que le peuple crève de faim et de froid. Il ne songe qu'à s'amuser pendant que les autres souffrent. « C'est un homme de sac et de corde »,

dira l'un de ses historiens K « C'est le plus effronté de tous les pourris, » écrira Hyppolite Taine.

Voilà une belle oraison funèbre !

Quand il trace, dans ses Mémoires, le portrait d'un brasseur d'affaires enrichi par les troubles sociaux, on croirait qu'il s'est regardé dans la glace pour mieux peindre son modèle.

« N'ayant rien à perdre dans une Révolution, il avait mesuré tout ce que ce genre de commotion sociale présente de chances aux spéculations de l'audace. Il s'était élancé sur les assignats, les approvisionnements et les fournitures. »

Nous serions tentés de l'épargner, de dissimuler ses faiblesses, de voiler ses fautes et de taire ses vices, s'il n'avait été aussi méchant pour les autres. Ses terribles Mémoires ne font grâce à personne. On comprend, en les lisant, le retard apporté à la publication d'autres mémoires. Barras a l'art de la calomnie et le génie de la médisance. Il trempe sa plume dans le venin et dans le vitriol et rapporte avec une joie féroce les potins les plus outrageants et les commérages les plus injurieux. Sa verve s'exerce surtout contre les femmes qui, pourtant, ne lui furent point cruelles. Joséphine de Beauharnais est sa principale victime. La famille Bonaparte, le grand homme lui-même, ne trouvent point grâce devant le terrible censeur.

i. Ernest Hamel.

Impitoyable pour les autres, il n'a d'indulgence que pour lui-même. Il n'a droit à aucun ménagement, il faut exalter les vraies gloires et démolir les fausses idoles.

Le vicomte de Barras est né le 30 juin 1775, à Fox- Amphoux, « village situé sur un pic », du département du Var.

Il proclame qu'il est gentilhomme.

Il nous dit, avec une modestie charmante :

« L'ancienneté des Barras égale celle des rochers de la Provence ; les Blacas, les Castellane, les Pontevès prétendaient à notre parenté. »

Et pour mieux montrer son fol orgueil, il ajoute :

« Bravoure et popularité ont été, de tous les temps, les apanages de ma famille. »

Il ne nous cache pas qu'il est fier d'être gentilhomme et le futur régicide nous décrit complaisamment ses armes et sa devise :

Vivat Barassia proies A ntiquitate no bilis Virtute nobilior !

Un ami de la famille, M. de Talaru, lui propose de le faire entrer comme page chez le duc d'Orléans. Plus fier que les jeunes aristocrates de son temps, il se refuse à porter une livrée et pour suivre les conseils de son père, il s'engage comme cadet-gentilhomme au régiment de Languedoc et

songe à partir pour les colonies. Mais il nous confesse qu'il connaît alors une dame des plus aimables et que l'amour retarde son départ.

Il est précoce. Il a seize ans à peine.

Sa passion juvénile dure peu. Il part pour de lointains voyages et d'aventureuses expéditions coloniales. Il est nommé sous-lieutenant au régiment de Pondichéry et s'embarque à Marseille sur le vaisseau Duc-de-Duras qui fait voile vers les Indes en passant par Madère, le cap de Bonne-Espérance, l'Ile de France.

L'Inde fermente. Nos possessions sont menacées. Les Anglais ont d'âpres convoitises ; Barras va être mêlé aux tristes événements qui marqueront le triomphe de l'Angleterre et la perte de nos conquêtes en Orient.

Le Duc-de-Duras est assailli, avant d'atteindre Pondichéry, par une violente tempête, un de ces typhons meurtriers qui ravagent l'océan Indien. Devant les îles Maldives après une tragique nuit d'angoisse, le vaisseau fait naufrage et se brise sur les rochers. Barras échappe miraculeusement à la mort et, après une série d'aventures tragicomiques, obtient pour lui et ses compagnons d'infortune la protection du sultan des douze mille îles. Le 20 mai 1777, il arrive enfin à Pondichéry, juste à temps pour faire de nouvelles conquêtes féminines, qu'il nous raconte avec une étonnante fatuité, et pour se mettre sous les ordres du général de Bellecombe et prendre part à la défense de la

ville assiégée par les Anglais. La bravoure de nos soldats est inutile. Pondichéry capitule le 18 octobre 1778, Barras est déporté à Madras. Il obtient de revenir à l'Ile de France où il s'embarque pour retourner en France.

Il navigue sur un bateau qui porte le pavillon de trêve. Un commissaire anglais est à bord. En dépit de cette sauvegarde, des navires anglais, rencontrés en pleine mer, bombardent copieusement le vaisseau qui porte Barras et sa fortune. L'Anglais qui est à bord, crie, hurle, gesticule, se démène. Les assaillants reconnaissent enfin qu'il y a eu méprise et laissent leurs victimes, un peu désemparées, poursuivre leur route.

Mais les aventures ne sont point terminées. Si le voyage s'est bien passé, l'arrivée à Marseille est p us mouvementée. Le bateau échoue à l'entrée du port et les passagers échappent une fois de plus à la mort.

Barras reste peu de temps en France. Il est jeune, il aime encore les aventures. Il n'est ni assez noble pour faire figure à la Cour, ni assez riche pour s'offrir toutes les satisfactions dont son âme de jouisseur et d'épicurien est avide. Le 22 mars 1781, il retourne aux Indes et va rejoindre son régiment pour prendre part à la lutte finale et malheureuse contre les Anglais.

L'issue de la guerre n'est pas douteuse. Les Anglas ont pour eux leur or, leur nombre et l'incapac té de nos généraux.

Lisez le portrait du comte de Bussy qui commande nos troupes.

« C'est une espèce de caricature fardée, farcie de cordons. Il s'occupait surtout de ses perruques et d'une mécanique qui lui tirait la peau derrière la tête pour d'minuer les rides. »

Rien de nouveau sous le soleil : les modernes instituts de beauté n'ont même pas le mérite d'avoir inventé la torture chirurgicale qui doit tenter par de savantes incisions de réparer des ans l'irréparable outrage...

Aux tristesses de 'a guerre viennent s'ajouter les horreurs de la peste. La nature se venge de la méchanceté des hommes en étant plus meurtrière que les canons et les fusils...

L'Inde est perdue... Barras revient à Versailles où il est reçu par le maréchal de Castries, ministre de la guerre. Il fait au ministre un récit fidèle et douloureux des fautes et des erreurs qui ont coûté la perte d'un admirable empire colonial. Le maréchal se cabre contre ces reproches qui l'atteignent en plein cœur. Barras met la main sur la garde de son épée, prêt à s'en servir contre le ministre. Heureusement, la violence de la discussion a alarmé les officiers qui se trouvaient dans l'antichambre du maréchal. Ils accourent et séparent les deux interlocuteurs au moment où Barras s'écrie : « Je l'aurais tué ! »

Il est guéri de la passion des grands voyages et des expéditions lointaines.

Barras, En grand costume d'apparat de Membre du Directoire.

Ai-je dit qu'il s'est marié en 1791 ? Si je l'ai oublié, ce serait sans importance, car Barras a fait de même pendant toute son existence. Sa femme restera dans le Midi et ne jouera aucun rôle dans sa vie.

Elle ne le gêne pas, c'est l'essentiel. Car c'est un intrépide coureur de jupons. En attendant les orgies du Directoire et les folles nuits du Luxembourg, il fréquente chez Sophie Arnould, chez qui il rencontre quelques futurs grands hommes, dont Mirabeau. Il s'insinue dans tous les milieux, • même les plus tarés. Il est en relations avec la comtesse de la Motte, la triste héroïne du procès du Collier.

Mais la Révolution s'avance à grands pas. Les événements vont se précipiter. On vit alors double ou triple. L'heure de Barras va bientôt sonner.

Il est élu par le département du Var à la Convention Nationale, puis, désigné par ses collègues de la Convention pour aller contrôler les opérations devant Toulon.

Là, il rencontrera pour la première fois le petit Corse. Vous croyez peut-être que Bonaparte a joué un rôle essentiel dans la reprise de Toulon par nos soldats. Détrompezvous. Interrogez Barras, il vous dira que c'est lui qui a tout fait, tout préparé, tout conçu et tout exécuté. Si nous lisons ses Mémoires, nous songeons à ces grotesques stratèges en chambre qui, au coin de leur feu et à l'abri du danger, pendant la grande guerre, critiquaient nos grands

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chefs et proposaient leurs plans infaillibles pour bouter l'ennemi hors de nos frontières et obtenir rapidement le succès final.

Le rôle de Barras va prendre de l'importance. Il a toute la faconde et toute la souplesse d'un homme du Midi. Il parle bien, il est aimable, il a le sourire et la poignée de mains faciles. Il n'en faut pas plus, dans une assemblée politique, pour devenir un personnage d'importance. Il a, outre les qualités primordiales d'un politicien... d'autrefois, un aplomb imperturbable, une certaine bravoure naturelle, une grande faculté d'assimilation, une ambition féroce et une âme légère de scrupules.

Il navigue avec un art consommé à travers les écueils parlementaires, il sait contourner l'obstacle, il se faufile, il est souple et insinuant, hautain avec les faibles, plein d'humilité avec les puissants. Qui pourrait douter de son civisme ? Il a voté la mort du roi, il votera les motions les plus violentes. Cet ancien aristocrate et devenu un ferme républicain. Il a la passion de l'égalité... pour les autres et la haine de la richesse... qui ne lui appartient pas.

Plus tard, quand il écrira ses Mémoires, il se vengera des rebuffades reçues et des affronts qu'il a dû encaisser sans oser protester.

Son entrevue avec Robespierre, tout-puissant, est une page admirable. Un de ses historiens a pu dire, sans exa-

6o LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

gération, que le récit de Barras aurait pu être signé par le duc de Saint-Simon lui-même. C'est un beau compliment. Il est mérité. Jugeons-en.

Robespierre habite alors une pauvre maison, rue Saint- Honoré, près de la rue Saint-Florentin. Il est logé chez le menuisier Duplay, membre influent du club des Jacobins, un pur, dont le civisme est à l'abri du soupçon. La fille du menuisier, Cornélia, — à qui Danton, par allusion à la profession paternelle, donnera le surnom de Cornélia Copeau, — fait son ménage. Robespierre, tel un curé de village apprenant à ses jeunes paroissiens le catéchisme, lit et commente l'Emile de Jean- Jacques aux enfants Duplay.

C'est un tableau idyllique et touchant.

Barras parvient à grand'peine auprès de Robespierre. Il le trouve en chemise, en peignoir, les cheveux poudrés à blanc, raclant avec son couteau la poudre qui lui couvre le visage.

Fréron accompagne Barras. Robespierre n'a pas l'air de s'apercevoir de leur présence. Il continue sa toilette, l'œil atone et les dents serrées. Il n'ouvre la bouche que pour se laver les dents et cracher l'eau sur les pieds des visiteurs. L'Incorruptible « est impassible, insensible, avec une moue bilieuse au coin de ses lèvres pincées ».

Quel tableau !

Le petit avocat d'Arras, devenu îe maître tout-puissant, n'ouvre les lèvres que pour laisser tomber des sentences de mort.

La guillotine fonctionne en permanence. Le bourreau Samson n'a plus de vacances. Ses aides sont surmenés.

Danton est arrêté le n germinal an IL La Révolution commence à dévorer ses enfants. Il est condamné à mort sur le rapport de Saint- Just. Ses cris et ses hurlements font trembler ses bourreaux... En passant devant la maison de Robespierre pour aller au supplice, sa grande voix lance ces mots prophétiques : « Tu nous suivras bientôt. »

Bientôt, c'est le 9 Thermidor !

Lisez Barras. C'est ui qui a encore tout fait ! C'est lui qui a précipité la chute du tyran !

Il exagère : mais il est certain qu'il a contribué à la fin de la Terreur. Il a bien travaillé parce que son intérêt personnel était en jeu. Peu de jours avant le 9 Thermidor, Robespierre avait dit :

— Il faut que je périsse ou que je débarrasse la République des fripons et des tra très qui veulent la perdre.

L'Incorruptible avait même ait voter une loi contre les concussionnaires. Quelle imprudence ! Les intérêts menacés devaient s'unir Dour perdre le gêneur et l'empêcheur de profiter.

Celui que Melchior de Vogue, rapportant l'opinion de

Larevellière-Lépaux, a appelé « le répugnant Barras, l'intrigant plongé dans la crapule, prêt à se vendre à tous les partis », avait compris que c'était un duel à mort et que l'un des deux devait disparaître. Il préférait que ce fût Robespierre !

Après le 9 Thermidor, les Jacobins, hier encore toutpuissants, s'évaporent. Les plus compromis ont été tués, les comparses se sont terrés, les plus malins ont retourné leur veste et sont devenus presque modérés.

Barras est membre de la Commission des Cinq, chargée d'élaborer une nouvelle Constitution. L'anglomanie va devenir à la mode. Il y aura donc deux Chambres. Comme il ne faut pas copier trop servilement l'Angleterre et paraître créer une chambre des Lords, il y aura un Conseil des Anciens, c'est-à-dire un Sénat, et un Conseil des Cinq- Cents ou Chambre des Représentants. Le résultat sera le même, mais les principes seront saufs, puisque les étiquettes seront différentes.

La tâche des nouveaux gouvernants n'est pas facile. Il faut rétablir l'ordre, ressusciter le principe d'autorité, faire renaître la confiance sans laquelle il est impossible d'avoir de bonnes finances.

La tâche est trop lourde pour les hommes du Directoire. Il a f al u la rude poigne de Napoléon pour la mener à bien. Ils ont eu du moins le mérite, parmi tant de vices et de si

grands défauts, de préparer les voies et d'empêcher le retour de l'abominable régime de la Terreur.

Ils ont jeté quelques grains de bon sens dans les cerveaux empoisonnés par les utopies et les chimères des rhéteurs de la Convention.

On distribue alors le fameux Catéchisme Révolutionnaire qui devait montrer à tous la nécessité de vivre en lin dans une société organisée. Voici quelques extraits de cet excellent document de propagande :

d. — Quel est le but d'une révolution ?

R. — Détruire pour changer et changer pour détruire.

d. — Quels sont les éléments d'une révolution ?

R. — Le déficit, la disette, l'audace et la peur.

d. — Quelles sont les vertus révolutionnaires ?

R. — Le pillage et l'assassinat.

d. — A qui profitent les révolutions ?

R. — Aux fripons et aux ambitieux.

d. — Quel est le droit du Peuple ?

R. — Il change de maître.

D. — Comment finit une révolution ?

R. — Par l'excès du mal, l'aveuglement des chefs et le réveil des peuples.

La France est délivrée d'une tyrannie sanglante, mais la réaction sera plus violente. On a pu dire avec raison que

« les victimes ont une tendance à devenir à leur tour des bourreaux ».

La presse « démuselée » rugit et veut mordre. On crie ou on imprime ces paroles de haine, de colère et de vengeance :

Les Crimes des Jacobins.

Les Jacobins Assassins.

A bas les Jacobins ! La France est sauvée !

Les Dernières Paroles de F ouquier-T inville. Etc..

La réaction est parfois injuste et violente. La tâche du Directoire est malaisée.

Lorsqu'il s'agit d'organiser le Conseil des Directeurs, cinquante candidats sont proposés par les Cinq-Cents, quarante-cinq sont des inconnus. Les élus n'ont pas une notoriété beaucoup plus grande : ce sont Barras, Rewbell, Larevellière-Lépeaux, Letourneur et Sieyès, qui refuse et est remplacé par Carnot. La notor'été des nouveaux directeurs est mince. Ce n'est pas surprenant. On peut gouverner son pays sans être un homme illustre. Dans cinquante ans, qui donc connaîtra le nom de la plupart de nos ministres actue's ?

Avant de tenter d'esquisser le tableau de Paris sous le règne de Barras, il est utile, pour bien peindre le personnage, de citer quelques-unes de ses plus joyeuses facéties.

Le 13 vendémiaire, il est général en chef de l'armée de

l'Intérieur. Lisez ses Mémoires admirablement résumés par Georges Duruy. Ce jour-là, c'est lui qui a encore tout fait. Bonaparte s'est contenté de suivre ses inspirations. Il Ta accompagné « à pied, alors qu'il était à cheval ». Il recon-

Palais du Luxembourg.

Une audience du Directoire (30 Brumaire, An IV).

D'après Jean Duplessis-Bertaux.

naît pourtant au petit Corse un grand bon sens parce qu'il lui a dit :

— Si vous étiez tué, tout serait perdu ! Personne ne pourrait vous remplacer !

Bonaparte ayant ajouté, en lui serrant les mains : « Vous

avez sauvé la République », il trouve que le jeune général a un excellent jugement.

Mais sa bienveillance est de courte durée. Dans sa haine aveugle contre Bonaparte, il se plaît à le diffamer ou à le ridiculiser. Il nous le montre recherchant les faveurs d'une vieille actrice, la Montansier, en faisant des courbettes pour obtenir ses entrées dans son théâtre. Il prétend qu'il aurait été éconduit par Mme Tallien, d'ordinaire si accueillante et si hospitalière. Enfin, il le représente comme un besogneux qui n'a même pas les moyens de s'habiller décemment et à qui il doit faire donner un bon sur les Magasins de la République pour obtenir des aunes de drap bleu, rouge et blanc qui serviront à lui faire un habit, un manteau, un pantalon, une veste et un gilet. Grâce à Barras, il aura un accoutrement décent et pourra paraître chez le directeur, « se tenant à la distance la plus respectueuse et toujours son chapeau à la main qu'il portait aussi bas que son bras pouvait descendre ».

Le Directoire est divisé comme un Conseil des ministres qui se respecte. La discorde sévit et ce sont des discussions interminables, des querelles violentes comme « des combats de gladiateurs dans l'arène ».

Les directeurs se jalousent et se haïssent. Ils ne se contentent pas de faire espionner les ennemis du régime, ils s'espionnent entre eux et se délectent à la lecture des

rapports ou contre-rapports de police qui révèlent toutes les tares et tous les honteux secrets de la vie privée de leurs collègues.

Fouché a commencé sa ténébreuse besogne. Il est dans son élément et s'exerce à son rôle futur de ministre de la Police.

La préoccupation dominante de Barras est de se procurer des papiers compromettants pour mieux tenir ses collègues.

Le Palais du Luxembourg, où les directeurs sont installés, est le théâtre des plus

scandaleuses orgies. Barras y vit au milieu d'une sorte de Cour composée « de femmes perdues, d'hommes tarés, de trafiquants, de brasseurs d'affaires, de débauchés des

Bonaparte.

Général de l'Armée d'Italie.

deux sexes », de fournisseurs aux armées, de nobles ayant renié leur noblesse, de prêtres assermentés ayant renié la relig on et de révolutionnaires ayant renié la révolution. Le directeur est superbe dans son costume d'apparat, mais Larevellière-Lépeaux, son collègue, nous dit « qu'il manque de distinction et qu'il a mauvais ton. Sa taille est belle et sa figure mâle, mais il a l'air commun » ; voilà pour le physique. Au moral, « il est faux, dissimulé, ses vices se fortifient avec l'âge. Il vit entouré de l'anarchie la plus crapuleuse et de l'aristocratie la plus corrompue ».

Sa probité est au-dessous de tout soupçon. Sieyès dira en raillant :

• — Il faut qu'il prenne tous les jours quelque chose pour sa santé.

Du reste, il a une excuse ; il agit comme les camarades et n'est pas le seul à être prévaricateur ou concussionnaire. La malhonnêteté est à la mode. L'improbité est la règle. Il y a sans doute d'honorables exceptions et de très honnêtes gens — mais la tourbe des profiteurs règne. La plupart des maîtres de l'heure sont cupides. Ils n'ont qu'un souci : l'argent ; qu'une préoccupation : s'enrichir et sans perdre de temps ! Il faut aller vite, l'avenir est incertain. Les grands mots avec lesquels on endort la misère et la douleur du pauvre peuple paraissent démodés.

Liberté, égalité, jraternité sont remplacés par vénalité, improbité y avidité.

Barras n'a qu'un souci : durer et jouir. Il cherche des appuis tantôt à droite, tantôt à gauche, vivant sur la corde raide en état d'équilibre instable. C'est le règne de Robert Houdin ou de Robert Macaire.

Pour s'excuser, Barras nous raconte avec une joie non déguisée les concussions de ses camarades. Il est ravi de nous apprendre qu'il avait de nombreux imitateurs. Une des pages les plus curieuses de ses Mémoires, qui forme pour ainsi dire un pendant au tableau de l'entrevue avec Robespierre, est le récit de la joie de Talleyrand lorsqu'il est pour la première fois ministre.

Dès qu'il apprend la bonne nouvelle, Talleyrand accourt en carrosse chez Barras pour le remercier. Pendant tout le trajet, il déborde de joie et ne cesse de répéter en pressant fortement le genou de son compagnon :

■ — Il faut faire une fortune immense, il faut faire une fortune immense et rapidement !

Il est si ému, si heureux qu'il embrasse le portier avant de se jeter dans les bras de Barras et de le mouiller de ses larmes. Le Directeur est offusqué par cette inondation imprévue et intempestive. Pour se venger, il manifeste sa surprise de cette joie exubérante et il se moque de l'ancien évêque d'Autun. Pour achever le portrait, il ajoute :

— Plus tard, il croira pouvoir trouver la dignité dans l'insolence.

Pendant que Barras s'amuse et s'enrichit, le peuple

yo LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

souffre. Il est privé de lumière et de pain, il a froid. Il gronde et murmure. La Marseillaise, jouée dans les théâtres de Paris, est accueillie par des huées.

Dans La Gazette Française, on donne l'état du Baromètre National pendant le Directoire. Ce bulletin météorologique est assez curieux :

Les Jacobins à la tempête.

Le Conseil des Cinq-Cents à l'orage.

Le Conseil des Anciens tempéré.

Le Directoire exécutif au variable.

Les assignats au vent.

Le peuple au très sec.

Le Luxembourg ne suffit pas à l'orgueil du parvenu et au désir de paraître du directeur Barras ; il mène au château de Grosbois un train princier. Les récept ons sont magnifiques. Les plus jolies femmes s'empressent autour de lui. C'est un homme à bonnes fortunes. Il n'est pas discret. Il veut que ses conquêtes féminines soient connues de tous. Non content d'avoir affiché ses liaisons de son vivant, il prend soin de les raconter dans ses Mémoires pour que la postérité n'en ignore.

Les salons du Luxembourg ruissellent de lumière, la fête bat son plein... les plus jolies femmes de Paris viennent faire leur cour au Directeur. Notre-Dame de Thermidor, la reine du Directoire, la belle Térésina Cabarrus, qu a

épousé Tallien et deviendra princesse de Chimay, est la favorite du moment. Elle régnera jusqu'au jour où Barras la repassera à Ouvrard, le grand brasseur d'affaires, fournisseur aux armées.

Barras circule dans les salons en habit bleu, tout chamarré d'or et couvert de broderies, pantalon collant, écharpe tricolore, une large et haute cravate avec un col de dentelles, des souliers à bouffettes. Quand il sort, il ajoute à son accoutrement un manteau écarlate, un immense chapeau de feutre avec trois belles plumes et un glaive !

Il court au-devant d'une forte femme aux formes viriles qui s'avance accompagnée d'un grand jeune homme, à l'allure gênée, agité d'une sorte de danse de Saint-Guy, qui « n'a pas d'yeux, mais seulement deux petites prunelles d'albinos »... C'est Mme de Staël et son inséparable, Benjamin Constant. Derrière eux on voit entrer Mme Bonaparte, ci-devant comtesse de Beauharnais et Mme Récamier.

Les trois femmes sont les reines de la fête et tous les regards se tournent vers elles jusqu'au moment où une nouvelle venue pénètre dans les salons... Mme Tallien pâlit de rage, elle se sent tout à coup reléguée au second plan et le dépit creuse ses traits déjà marqués par les meurtrissures de la maturité.

Arnault nous a tracé le portrait ressemblant de la ravissante jeune femme qui a fait battre tous les cœurs et tourner toutes les têtes.

« De grandes yeux bruns, un nez parfaitement dessiné, une bouche, admirable de forme et de fraîcheur, ornée de dents de la blancheur la plus éblouissante, un teint dont l'éclat est encore relevé par celui de ses longs cheveux châtains. »

Vous l'avez tous reconnue ! C'est la belle Elisabeth, Mlle Lange !

Fille d'un musicien et d'une artiste de la Comédie- Italienne, elle est la plus jolie fille de l'époque. Sa grâce, son charme, sa jeunesse, sa beauté lui conquièrent tous les cœurs.

Au foyer du théâtre, un de ses admirateurs lui tourne ce compliment mérité :

— Dites-nous, l'Ange, qu'avez-vous fait de vos ailes ?

Un autre lui envoie ces vers :

Ton parrain t'a donné, sans qu'on le trouve étrange, Le nom de l'habitant le plus digne des cieux ;

Aucun ne te convenait mieux, Puisqu'ayant la beauté, tu fais tout comme un ange !

C'est une bonne fille, elle a le cœur sur la main et ne sait pas refuser ses faveurs. Un de ses amants, simple clerc de notaire, fabrique de fausses lettres de change pour subvenir à ses coûteux caprices. Le faussaire est condamné à mort et exécuté. Le pau\re Fortunio a vécu cent ans trop tôt — aujourd'hui il serait acquitté avec félicitations

et applaudissements. Les jurés feraient une collecte pour lui permettre d'offrir un cadeau à sa maîtresse.

Les aventures de Mlle Lange défrayent la chronique scandaleuse. Elle plaide contre un de ses anciens amis, Hopper, au sujet de la jeune Palmyre, sa fille.

Elle plaide contre Girodet qui a fait son portrait. Mécontente de la ressemblance incertaine et du prix exagéré, elle lacère le tableau. Pour se venger, Girodet la peint en Danaé n'ayant pour tout costume qu'une pluie d'or.

La ville ne veut pas être en reste avec la Cour du Luxembourg et invente Mme Angot. C'est le type de la parvenue, de la nouvelle riche, avec ses ridicules, ses cuirs et ses manières de Mme Sans-Gêne. On lui donne l'allure et le langage d'une poissarde :

Marchande de marée A la Halle aux poissons, Elle était adorée Pour cent mille raisons.

Pas bégueule,

Forte en gueule, Possédant un gros magot.

Telle était la mère Angot !

La musique de Charles Lecocq chante encore dans nos mémoires pour accompagner le refrain et la mettre aux prises avec Mlle Lange qu'elle enguirlandera !

Ah ! c'est donc toi, Madame Barras, Toi qui fais tant tes embarras !

T'avais déjà un amoureux Voilà-t-il pas qu'il t'en faut deux...

Ange Pitou chante pour railler les puissants du jour.

Les petits journaux pullulent. Leur industrie est prospère. Ils vivent des potins, des commérages et des scandales. Pour eux le silence est d'or. Mais ils sont sans pitié pour le Directoire et surtout pour Barras que les attaques quotidiennes exaspèrent. Il n'a pas le beau calme et le sang-froid imperturbable de l'homme public qui doit être insensible aux piqûres de moustiques.

Barras est assailli de toutes parts. C'est une nuée d'insectes qui sifflent, bourdonnent, piquent, mordent et le harcèlent.

Au Conseil des Cinq-Cents, un orateur demande qu'on enferme les journalistes à Bicêtre.

Pour se défendre, le Directoire poursuit. Mais le jury acquitte tout le monde aux cris de : « Vive la liberté de la presse ! » Les bons jurés pensent que la calomnie et la diffamation sont la rançon du pouvoir, la punition des gouvernants et la revanche du pauvre peuple.

Alors, Barras perd tout sang- froid et toute mesure. Il s'est contenté de se plaindre des « calomnies académiques de MM. de La Harpe et de Fontanes » ; il ne peut supporter

les incessantes et injurieuses critiques de Poncelin. Poncelin de la Roche-Tillac est un ancien chanoine de Montreuil- Bellay. Défroqué et marié, il est redevenu royaliste après avoir été un ardent révolutionnaire. Il attaque sans pitié et sans trêve Barras, qui le fait enlever de son domicile, 17, rue de Maurepoix, par des hommes à sa solde, transporter, tout ficelé et bâillonné au Luxembourg et bâtonner par ses laquais. Le malheureux parvient à s'enfuir, tout couvert de sang. L'affaire fait un bruit énorme, mais finit par s'arranger. Poncelin se déclare satisfait. Après les arguments frappants, Barras eut sans doute recours aux arguments sonnants.

Au 1 8 fructidor les procédés seront plus rudes ; la prison et la déportation pour ceux qui ont la langue trop mauvaise ou la plume trop agressive.

Ne soyons pas trop sévères pour le Directoire. Après les grandes catastrophes un irrésistible besoin de plaisirs, une sorte de frénésie joyeuse secoue les peuples qui ont trop longtemps et trop cruellement souffert. L'humanité ne peut pas toujours vivre dans l'angoisse et dans les larmes. Les grandes douleurs ne sont pas éternelles.

Les prisonniers sortis des geôles de la Terreur avaient besoin de danser pour rendre à leurs membres engourdis leur souplesse et leur élasticité. Allons ! rions ! chantons ! dansons ! amusons-nous !

Certains régicides — juste retour des choses d'ici-bas — ont connu à leur tour les dangereux effets de l'invention du docteur Guillotin... Le calme à succédé à la tempête. Il n'y a plus rien à craindre. Soyons tout au plaisir de vivre !

Dansons surtout ! Il y a six cent quarante-quatre bals à Paris.

« La France danse, écrivent les Goncourt, pour se venger et pour oublier. »

A peine sauvée de la guillotine, le jarret tendu, l'oreille à la musique, la France, sanglante et ruinée, tourne, pirouette, virevolte et se trémousse...

C'est le règne des nouveaux riches. En un jour, les fortunes naissent, grandissent et s'écroulent sous l'influence du jeu et de la spéculation. N'importe qui vend n'importe quoi à n'importe quel prix ! On connaît la plaie hideuse des intermédiaires, créateurs et fauteurs de vie chère. L'histoire est un perpétuel recommencement !

Le Parisien se rue au bal. Il vit l'heure qui passe, désireux d'oublier la veille, insoucieux de songer au lendemain. Il s'enivre de bruit, de musique, de lumière, de chatoyantes étoffes, de formes à peine voilées. On danse en fins souliers, on danse en savates, on danse en sabots, au nasillement de la musette, aux sons de la flûte, on danse en scandant la bourrée, en sautant l'anglaise. L'artisan et le patron, le riche et le pauvre, tous se démènent du meilleur de leurs

jambes ' Les grandes fortunes côtoient la grande misère. Il n'y a pas de milieu et il fait dix degrés de froid. On va au théâtre pour tenter de se chauffer. La Fortune change de mains. Les nobles et les émigrés reviennent pour assister

La Manie de la Danse.

Estampe satirique de Debucourt,

à la mise à l'encan de leurs biens. Sur les immeubles, les châteaux, les fermes et les forêts se lit l'aveu cynique de la spoliation : « Biens nationaux à vendre. » C'est la liquidation de la guillotine. On décapite les fortunes après avoir décollé les têtes. Une moitié de Paris achète l'autre moitié !

Nous nous plaignons de la vie chère ! Pour nous consoler, comparons notre époque à celle du Directoire.

Le pain vaut soixante francs la livre ; la viande cent vingt livres ; le beurre et le charbon sont introuvables et hors de prix, on assiège les boulangeries et le pain est détestable.

Goncourt rapporte d'après Le Censeur des Journaux qu'en Brumaire an IV un homme élégant pouvait inscrire avec mélancolie ses dépenses d'un jour :

Redingote \

Blouse / n

> 18.500 livres Veste (

Culotte ]

Bas 4.500 —

Chapeau 2 . 700 —

Bottes 3 . 000 —

Montre 12 . 000 —

Fiacres ."" 600 —

Café, liqueurs 50 —

Papier, cire, bougies, pour écrire les dépenses 2 . 800 —

(A ce prix, il eût été préférable de ne pas tenir de comptes.)

Total 41 . 300 livres

Ajoutons que deux douzaines de mouchoirs coûtaient 3.400 livres.

Allons ! les temps où nous vivons sont encore agréables... par comparaison !

Les vêtements coûtent fort cher et, cependant, il y a peu d'étoffe, le minimum ! Chose curieuse et de tous les temps : plus les robes sont courtes et décolletées, plus les prix augmentent !

Les femmes sont presque nues, même l'hiver.

Bientôt, même, la chemise est supprimée — et, cependant, on n'avait pas encore inventé la cure de soleil ! Une jeune audacieuse vient se promener aux Champs-Elysées vêtue d'un simple fourreau de gaze, les seins nus et coiffée à la Titus, et M. d' Aimeras nous cite ces vers amusants d'un satirique de l'époque qui avait prévu la déplorable manie des jolies femmes qui veulent s'enlaidir en se coupant les cheveux :

Grâce à la mode, On n'a plus d'cheveux ;

Ah ! qu'c'est commode !

On n'a plus d'cheveux.

On dit qu'c'est mieux.

Grâce à la mode, On va sans façon ;

Ah 1 qu'c'est commode !

On va sans façon,

Grâce à la mode.

Grâce à la mode, Plus d'poche au vêtement ;

Ah ! qu'c'est commode !

Plus d'poche au vêtement

Et plus d'argent.

Grâce à la mode, On n'a plus d'corset.

Ah ! qu'c'est commode !

On n'a plus d'corset.

C'est plus tôt fait.

Grâce à la mode, Un' chemis' suffit ;

Ah ! qu'c'est commode !

Un' chemis' suffit.

C'est tout profit.

Grâce à la mode, On n'a qu'un vêtement ;

Ah ! qu' c'est commode !

On n'a qu'un vêtement

Qu'est transparent.

Grâce à la mod^, On n'a rien d' caché.

Ah ! qu' c'est commode !

On n'a rien d' caché :

J'en suis fâché.

Si les femmes sont nues, ou presque, les hommes sont très habillés. Les Incroyables circulent couverts de bijoux, vêtus d'habits à boutons de nacre, aux longues basques ; la culotte collante ou les souliers vernis, la cravate haute de vingt-deux centimètres. Ils empestent le parfum, ils ont les sourcils faits et la figure couverte de poudre.

Leur façon de parler est insupportable. Quelle afféterie ! Il est de bon ton de ne plus prononcer les r. Ils disent d'une femme : « Elle est chamante, adoable. » Ils zézaient : « Vous zouez bien ! » On donne sa « paole d'honneu ».

Incroyables, muscadins et merveilleuses se pâment en entendant Garât, qui a un toupet à la Mayol, chanter la romance à la mode : Au sein de Rose.

Heureux bouton ! Tu vas mourir !

Moi, si j'étais bouton de rose Je ne mourrais que de plaisir Au sein de Rose !

Les élégants assiègent la rue d'Anjou pour obtenir les oracles du tireur de cartes, le cul-de- jatte Martin. Les diseuses de bonne aventure font des recettes magnifiques.

La religion ne renaît pas encore, elle est remplacée par la superstition.

Les aristocrates se reconnaissent à leurs perruques blondes et à leurs collets noirs. Ils se querellent avec les anciens Jacobins qui ont des collets rouges.

— Sacré bougre de Chouan, de qui portes-tu le deuil ? dit un collet rouge à un collet noir rencontré au coin dune rue.

— De toi.

Et il le tue !

On va peu au théâtre, le spectacle est dans la rue. Les pièces, d'ailleurs, sont médiocres. Mais Laya a une belle voix, M^e Contât un joli sourire et Mlle Rancourt pleure bien. Et puis, il y a Talma, le grand Talma, l'incomparable, l'unique !

Au salon de peinture, peu de bons tableaux, surtout des portraits, ce qui fait dire à un critique exaspéré :

J'ai peint mon père, J'ai peint ma mère.

De ma portière, J'ai peint la mère. J'ai peint le frotteur, le propriétaire Bref, dans l'atelier, J'ai peint tout mon quartier.

L'ambassadeur de Turquie, Effeid ali Erïendi, est la coqueluche des merveilleuses. On se l'arrache dans les salons à la mode. Garchy, le glacier de la rue de la Paix, a une clientèle de choix qui l'abandonne momentanément pour aller chez Juliet, au pavillon de Hanovre. Garchy prend bientôt sa revanche en ouvrant Frascati.

Joseph Chénier se bat en duel avec André de Kerboux.

C'est la grande nouvelle du jour avec les feux d'artifice de Ruggieri et le rétablissement du jour de l'an, qui avait été supprimé par la Révolution comme suspect de royalisme. Le jour de l'an renaît et le calendrier républicain disparaît.

Pour distraire le peuple de sa misère, les fêtes se succèdent. On célèbre la Jeunesse, la Vieillesse, les Epoux, l'Agriculture, la Liberté, la Tolérance.

Le mariage est devenu une institution surannée. L'union libre est en faveur. Plus de préjugés, plus de règles, plus de conventions sociales. Les divorces se multiplient, près de six mille en quinze mois. On veut vivre sa vie sans se soucier des misères laissées derrière soi et des pauvres enfants abandonnés !

En l'an V, à Paris, le nombre des enfants trouvés s'élève à quatre mille et dans le reste de la France à quarante mille.

Gai ! Gai ! marions-nous !

J' n'avions qu'un' femme' et, quéquefois,

C'était trop dans l' ménage J'en aurons deux, j'en aurons trois,

Queu délie' ! Queu ramage !

Maintenant qu'on peut divorcer Queu plaisir tous les ans de se remarier !

Le Directoire touche à sa fin. Il est usé, discrédité, méprisé. Les succès de nos généraux, les triomphes de

Bonaparte, la gloire de l'armée d'Italie ne suffisent plus à rendre aux directeurs, qui se détestent et vivent en état d'hostilité déclarée, un peu de relief et un semblant de prestige.

La jeune gloire de Bonaparte finit par agacer et inquiéter le gouvernement. Les démocraties ont toujours eu peur des soldats victorieux et des généraux triomphants. Le mécontentement général fait naître des complots et des conspirations. On entend les craquements précurseurs de la dégringolade.

Barras est trop intelligent pour ne pas avoir pris ses précautions. Il sent que l'idée de dictature est dans l'air. On est las des bavards, des rhéteurs, des avocats ! Il faut un homme d'action.

Joubert dit à Barras :

■ — On perd bien du temps en verbiage ! Quand on le voudra, je finirai tout cela avec vingt grenadiers !

Et Bernadotte, futur roi de Suède, réplique :

— Vingt grenadiers, c'est trop ! Un caporal et quatre hommes ! c'est bien assez pour faire déguerpir les avocats.

Le Petit Caporal est là ! Il n'attendra pas longtemps. La fortune lui sourit : Hoche, qui aurait pu jouer le rôle de chef et de sauveur, est malade. On ne peut songer à lui. Mais le besoin de changement se fait à chaque minute sentir davantage.

Un évêque ose dire :

— La France est grosse d'un roi !

L'enfantement était réel. Mais c'est un empereur qui allait naître sous l'apparence d'un consul !

Le général Bonaparte remet a Barras le traité de Campo-Formio. (Octobre 1797). D'après RafTet.

Quel rôle exact Barras a-t-il joué dans les préparatifs du 18 brumaire ?

Il est assez difficile de le dire avec certitude. Les uns affirment que Barras était de mèche avec Bonaparte. D'autres pensent qu'il était vendu, moyennant une forte

somme, aux Bourbons et qu'il devait aider au rétablissement de la monarchie.

Ce qui semble donner créance à cette opinion, c'est que Barras, mal vu de Napoléon et contraint à vivre loin de la France, a été, au contraire, fort bien traité par Louis XVIII. S'il a été l'homme d'une restauration monarchique, il a perdu royalement la partie pour s'être laissé distancer par le petit Corse. Il n'a pas mérité les douze mdlions qu'Alexandre Dumas lui attribue généreusement comme récompense de son concours à la cause des Bourbons. Il a été joué par Bonaparte.

Le matin du 18 brumaire, il est à ce point surpris par les événements qu'il est en train de se faire la barbe pendant que l'opération « césarienne » commence ! Quand le coup a réussi, il donne piteusement sa démission. Il offre ses services « au soldat illustre, à qui il a eu le bonheur d'ouvrir le chemin de la gloire ».

Bonaparte se contente de hausser les épaules et de lui donner une escorte de cavaliers pour le conduire à Grosbois.

Désormais, son rôle est fini. II rentre dans la coulisse Il n'en sortira plus. Il hait Bonaparte. Le premier Consul le méprise. Il vit loin de Paris, où il ne reviendra qu'après la chute de l'empereur. Sa principale préoccupation est d'écrire ses terribles Mémoires et de les mettre à l'abri de la police de la Restauration.

Il a raison de se méfier. Ouatre ans avant sa mort, alors qu'il était un peu souffrant, le gouvernement avait escompté son décès et préparé la saisie immédiate de tous ses papiers.

Alexandre Dumas nous raconte qu'il avait placé ses Mémoires en lieu sûr. Heureusement pour nous ! Afin de tromper la police de Charles X, il avait fait placer solennellement des papiers sans intérêt dans d'immenses cartons verts et il avouait à ses intimes qu'une de ses grandes joies était de penser que ces cartons seraient ouverts au Conseil des ministres.

Il parlait ainsi dans sa « chaumière » de Chaillot. Presque impotent, il ne pouvait quitter son grand fauteuil à roulettes. Un de ses derniers portraits, le dernier peut-être, le représente comme un vieillard, tout ratatiné, à l'œil encore vif, à la lèvre railleuse, la tête recouverte d'une vulgaire casquette à visière entourée de fourrure et doublée d'un serre-tête blanc.

Dans cet accoutrement, on avait peine à se figurer que le vieillard avait été le beau Barras, le Provençal séduisant et séducteur, celui qu'on appelait le « vicomte à l'ail ».

Alexandre Dumas nous dit, enfin, que, le 29 janvier 1829, entouré de quelques amis restés fidèles, il avait fait apporter devant son fauteuil à roulettes les fameux cartons verts.

— Savez-vous, s'écria-t-il, ce que j'ai fait mettre dans ces cartons qui seront ouverts au Conseil des ministres ?

go LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

Tous mes comptes de blanchisseuses depuis trente-cinq ans ! Ah ! ils en auront des chiffres et des chiffres ! car j'ai sali du linge depuis le 9 thermidor jusqu'à aujourd'hui !

Et Alexandre Dumas continue :

« En disant ces mots, il poussa un éclat de rire si franc et si joyeux qu'il en tomba en faiblesse. Le soir, il était mort ! »

L'homme sans foi, sans scrupules et sans probité qui avait passé sa vie à railler et à bafouer toutes les choses respectables, le vicomte Paul- François- Jean-Nicolas de Barras avait rendu sa vilaine âme au diable dans un éclat de rire !

Le 15 août 1769, Laetitia Ramolino, femme de Charles Bonaparte, assistait à la grand'messe à la cathédrale d'Ajaccio. Ses voisins la vrent pâlir comme si elle allait se trouver mal. Elle eut juste le temps de quitter l'église et de rentrer chez elle.

A peine arrivée dans sa maison, entourée seulement de sa belle-sœur Gertrude et de ses deux servantes Mammuccia Caterina et Minana Saveria, étendue en hâte sur le canapé de son salon, alors que sonnait la douzième heure, elle donnait le jour à « un enfant à grosse tête et à figure vivace, criant fort, s'agitant de même, bientôt tétant son pouce ».

Le plus grand de tous les hommes de guerre venait de naître ! Sa naissance, d'après une légende, avait été précédée de l'apparition d'une comète. Quel présage !

La famille Bonaparte ou de Buonaparte était originaire d'Italie. Si elle était restée obscure, nul ne se fût soucié de rechercher ses lointaines origines. Mais l'homme prédestiné a illuminé son nom d'une gloire immortelle et les historiens ont fouillé les archives pour connaître le secret de ses plus lointaines hérédités.

Rendons hommage à la science ou à l'imagination des généalogistes. Ils s'en sont donné à cœur joie. Les uns remontent à 923, les autres font de Napoléon, par les voies les plus obscures et les plus détournées, un descendant des Césars romains ou des empereurs d'Occident. Un autre, plus hardi, voit en lui un héritier du « Masque de Fer »,' qui était — nous avons conté naguère cette sombre histoire — enfermé dans la forteresse de l'île Sainte- Marguerite...

C'est un peu compliqué: Mais voici l'explication! Le gouverneur de l'île s'appelait Bonpart ; il avait une fille qui aurait été séduite par le Masque de Fer, frère utérin de Louis XIV. Un enfant serait né et Bonpart, son nom patronymique, serait devenu, par déformation, Bonaparte ! Ce n'est pas plus difficile que cela ! Est-il besoin de montrer l'absurdité et l'invraisemblance de cette légende passionnante et fausse comme les récits historiques du merveilleux conteur Alexandre Dumas ?

L'histoire est plus simple et moins extraordinaire. Les Bonaparte étaient de bonne et authentique noblesse. Les Ramolino appartenaient, eux aussi, à une ancienne maison d'Italie, les CoUalto. Leurs armes portaient « de gueules aux deux barres d'or, accompagnées de deux étoiles de même, l'une en chef, l'autre en pointe ».

Les Bonaparte étaient venus en Corse dans la première moitié du xvie siècle. Leur fortune était médiocre. Ils

vivaient chichement, comme la plupart des nobles de l'époque, du produit de leurs terres, ne travaillant guère, sollicitant des places, quémandant des pensions, mais fiers, hautains.

Drapant leur gueuserie avec leur arrogance,

Plus délabrés que Job et plus fiers que Bragance.

Charles Bonaparte, le père de Napoléon, s'était marié à dix-huit ans avec Marie-Lsetitia Ramolino, âgée de quatorze ans. Elle était belle comme une statue antique. Elle ne parlait pas le français et fort mal l'italien. Elle eut treize enfants, dont huit seulement survécurent : cinq garçons et trois filles toutes vouées à la Vierge.

L'hérédité pathologique était lourde ; heureusement, la mère était saine et robuste, mais Charles Bonaparte était un malade. Depuis sa jeunesse, il souffrait de l'estomac. Il devait mourir, à trente-neuf ans, d'un cancer.

Nerveux, irritable, instable, aigri, en révolte contre la médiocrité de sa destinée, quémandeur infatigable, éternel mécontent, il est ou se croit toujours victime d'injustices et de passe-droits. Quand il s'imagine avoir raison, — et il se trompe souvent, — il accable les ministres, le gouverneur et les autorités constituées de ses incessantes réclamations. II. est intraitable dans ses rapports de voisinage et en fort mauvais termes avec les autres locataires de la maison qu'il habite à Ajaccio. Il injuriera et traduira

ensuite en justice Mme Pozzo di Borgo qui, fidèle à ses vieilles habitudes, avait jeté le contenu de son vase nocturne

par sa fenêtre du troisième étage et l'avait copieusement arrosé !

La Corse a eu des destins agités ! Elle a appartenu successivement au pape, aux princes d'Aragon, aux comtes de Nice, aux rois de France, aux républiques de Pise et de Gênes. Au xvme siècle, elle est en état de perpétuelle insurrection.

Une aventure grotesque avait égayé, un instant, le destin mouvementé et souvent tragique de la Corse. Le 12 mars 1736, sur la plage d'Aleria, les pêcheurs, stupéfaits, avaient vu débarquer, avec une suite de quelques personnages bizarres, un Allemand, le baron Théodore de Neuhoff, qui venait prendre possession de l'île et, de sa propre

Marte-Lœtitia Bonaparte

mère de^Napoléon,

d'après une estampe de l'époque.

autorité, se proclamer roi ! Théodore de Neuhoff était en habit écarlate, il avait une lourde épée dans une main et, dans l'autre, une longue canne à pommeau d'argent. Il ressemblait plus à un marchand d'orviétan qu'à un souverain !

Cette royauté d'opérette dura huit mois, Théodore Ier, roi de Corse, finit par mourir à Londres, criblé de dettes, incapable de solder son lourd passif et, comme Pierrot, léguant ses dettes à ses créanciers ou, plutôt, leur donnant en paiement la Corse qu'il n'avait jamais effectivement possédée. Ce qui inspirait à Horace Walpole, en guise d'épitaphe, ces quelques mots : « Le destin lui a accordé un royaume et lui a refusé du pain. »

On comprend les convoitises des divers maîtres de la Corse, qui se sont disputé la possession de l'île et de ses habitants avant que les Français viennent régler la situation à notre profit. Il faut savoir gré à Choiseul d'avoir donné à la France ce département baigné par les flots bleus de la Méditerranée, cette terre parfois ingrate et difficile à cultiver, mais si belle avec ses forêts, ses montagnes, ses rochers tombant à pic dans la mer, et surtout ses enfants à l'âme ardente, au cœur fier, aux instincts généreux, braves, fidèles et dévoués jusqu'à la mort et qui pratiquent le noble culte du souvenir, n'oubliant jamais un bienfait pour le rendre au ceutuple, ne pardonnant jamais une offense pour en tirer vengeance afin d'éviter une récidive.

Un Corse va bientôt incarner en sa personne la soif ardente de liberté, le désir impérieux d'indépendance qui est dans le cœur de tous ses compatriotes, c'est Pascal Paoli, autonomiste irréductible, qui ne craindra pas de solliciter l'appui de l'Angleterre contre la France, lorsque celle-ci prendra possession de l'île embaumée.

La république de Gênes a eu le tort de recueillir les Jésuites expulsés de France, Choiseul proteste et menace. Pour l'apaiser, le 15 mai 1768, Gênes cède la Corse à la France. Les Génois abandonnent d'autant plus volontiers l'île qu'ils se sentent incapables de la conserver.

Mais les Corses n'acceptent pas le fait accompli, ils veulent garder leur indépendance. Ils s'insurgent contre la France. Leur résistance dure un an. Le comte de Marbœuf, le marquis de Chau\elin, le comte de Vaux organisent la lutte contre Pascal Paoli, chef du parti de l'indépendance.

Le 9 mai 1769, Paoli est vaincu à Ponte-Nuovo. Il se réfugie en Angleterre. La Corse nous reste. Napoléon pourra naître Français. Il était temps ! Quelle eût été sa destinée s'il était né et demeuré Corse ?

Charles Bonaparte et Laetitia, — une femme forte qui ne connut jamais la crainte, — avaient partagé les espoirs, les luttes et les dangers de Paoli. Laetitia avait dû quitter précipitamment Ajaccio et s'enfuir, alors qu'elle était enceinte de Napoléon, en tenant Joseph dans ses bras.

Elle avait failli se noyer en traversant le Liamone et n'avait

échappé à la mort que par miracle. Après la victoire, la

France, fidèle à ses

traditions de bonté

et de générosité,

avait décrété une

amnistie libératrice,

et Charles Bonaparte,

rentré à Ajaccio avec

sa famille, s'était

franchement rallié à

sa nouvelle patrie.

Tous ces détails ont leur intérêt pour comprendre et juger Bonaparte. Rien de ce qui a trait à la vie des grands hommes ne peut nous laisser indifférents. Les moindres faits, les

plus petits incidents peuvent nous aider à les mieux connaître et à les bien juger.

Son père étant toujours absent, le petit Napoléon ne fut baptisé que deux ans après sa naissance, le 21 juillet 1771.

Pascal Paoli.

Général des Corses, sous l'habillement

militaire de sa Nation.

Son parrain était l'illustrissime Laurent Gimbega, de Calvi, et sa marraine Gertrude Bonaparte, épouse Paravicino.

Absorbée par ses maternités successives, Laetitia Bonaparte n'avait pu allai-

ter son fils. Il eut comme nourrice la femme d'un marinier, Camillia Ilari, à qui il léguera dans son testament, écrit à Sainte-Hélène, une somme importante.

Camillia Ilari, en retrouvant plus tard son glorieux nourrisson, lui dit :

■ — Mon fils, je vous ai donné le lait de mon cœur, je n'ai plus à vous donner que celui de ma chèvre.

L'homme qui fit trembler le monde et courba les rois

et les empereurs sous sa terrible loi fut-il un enfant docile ?

Avant de commander, commença-t-il par obéir ? C'est

peu probable. Sa mère disait :

• — C'est un enfant de la guerre. Il a le diable au corps.

La maison de Napoléon a Ajaccio

Elle écrit :

« Ses frères dessinaient des pantins sur les murs de la grande chambre affectée à leurs jeux. Napoléon, à qui j'avais acheté un tambour et un sabre de bois, ne peignait que des soldats rangés en ordre de bataille. »

Elle dut lui donner le fouet une fois, il n'a jamais oublié cette fessée maternelle. Au jeune Alexandre Walewski, enfant turbulent et désobéissant, qui vient le voir à l'île d'Elbe avec sa mère, l'empereur dira :

— Je t'engage à obéir à ta mère et à craindre le fouet. Je ne l'ai reçu qu'une seule fois et je me le suis toujours rappelé.

Pourquoi Laetitia Bonaparte eut-elle, un jour, la main leste ?

Napoléon avait manqué de respect à sa grand'mère. Il s'amusait avec sa sœur Pauline à contrefaire la démarche ridicule de la vieille dame, qui était presque bossue et avait l'air d'une fée Carabosse. Mme Bonaparte reçut les plaintes indignées de la grand'mère et jugea qu'une plaisanterie si déplacée et d'un tel mauvais goût, qu'un aussi scandaleux manque de respect, justifiait un châtiment inusité et exemplaire. Napoléon raconte que « Pauline fut fouettée la première parce que les jupons sont plus faciles à relever qu'une culotte à déboutonner ». Mais le futur empereur ne perdit rien pour attendre... Le lendemain, par ruse, sa mère s'empara de lui et lui admi-

ioo LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

nistra une correction magistrale. Mais il n'en garde pas rancune. Il juge lui-même que la punition était méritée. Il écrira plus tard :

• — ■ C'est à ma mère, c'est à ses bons principes que je dois ma fortune et tout ce que j'ai fait de bien. L'avenir d'un enfant dépend de sa mère.

L'abbé Recco, professeur au collège d'Ajaccio, lui apprend à lire. Est-ce pour calmer ses trop précoces instincts belliqueux qu'il fut placé dans un pensionnat de petites filles ? Il se dépeint lui-même à cette époque :

« Entêté, querelleur, lutin, je ne craignais personne ; je battais l'un, j'égratignais l'autre ; je me rendais redoutable à tous. »

Son frère Joseph était son souffre-douleur. Il le rossait et le mordait.

Le voici dans les rues d'Ajaccio, organisant des batailles rangées avec ses petits camarades qu'il recrute et qu'il commande. Il est mal vêtu, mal chaussé, ses bas pendent en tire-bouchon sur ses maigres jambes... son pâle visage s'illumine, ses yeux noirs brillent d'un vif éclat lorsqu'il voit passer l'objet de ses jeunes amours, la petite Giacominetta.

Napoleone, ai mezza calzetta, Fa l'amore a Giacominetta !

(Napoléon, à demi chaussé, fait la cour à Giacominetta.) Rallié à la France, apprécié du gouverneur et de ses

nouveaux compatriotes, Charles Bonaparte a pu se faire nommer conseiller du roi, assesseur à la juridiction royale d'Ajaccio et se faire donner la concession de pépinières de mûriers et de l'entreprise de dessèchement des marais des Salines. Il est sans cesse par voies et par chemins. Il parcourt les routes, il fait de grands voyages. Ses brefs séjours à Ajaccio sont marqués par les naissances successives de ses nombreux enfants. Il veut faire de ses enfants des Français de cœur et d'esprit. Il obtient une bourse au

collège d'Autun pour Joseph. Napoléon quitte la Corse avec son frère, le 9 décembre 1778 et, le 23 avril 1779, après vérification des titres de noblesse de sa famille par M. d'Hozier de Sérigny, juge d'armes de France, il entre comme boursier-élève du roi à l'Ecole militaire de Brienne.

Bonaparte a l'école de Brienne.

Il a neuf ans, huit mois et cinq jours. Soyons précis !

L'Ecole royale de Brienne est un ancien hôpital de l'Ordre des Minimes, transformé d'abord en école pour l'enseignement des humanités, puis, grâce à la haute protection du cardinal Loménie de Brienne, devenu école militaire.

En arrivant à Brienne, le petit Corse aperçoit dans la salle d'honneur le portrait du duc de Choiseul. Il salue d'une vigoureuse injure en patois l'image du ministre qui a enlevé à sa petite patrie l'indépendance et la liberté. Cette première algarade n'est pas faite pour lui concilier la bienveillance de ses maîtres. Ses camarades lui font aussi un médiocre accueil.

— Comment t'appelles-tu ? lui dit l'un d'eux.

Il répond en mauvais français (il l'a appris en trois mois et a gardé un fort accent italien) : « Napoleone », et tous de rire ; — cet âge est sans pitié ! — ils ont compris « la Paille au Nez ». Le sobriquet lui restera.

Il se promène dans la cour de l'Ecole, sombre, taciturne, ne riant jamais, se tenant à l'écart des autres élèves. Il est triste, il a la nostalgie de son île lointaine. Le soleil lui manque. Le ciel gris l'attriste. Il est d'abord un élève médiocre, sauf en mathématiques. Mais, l'hiver venu, il organise de grandes batailles à coups de boules de neige. Ce n'est pas encore la manœuvre géniale qui anéantira les armées les mieux organisées, mais il connaît l'ivresse

des premières victoires enlevant, à la tête des bambins de son âge, un fort entièrement construit sur ses conseils.

Il a un prix de mathématiques qu'il partage avec Bourrienne. Mais son maître d'écriture est désolé. Napoléon est invariablement dernier de sa classe, en dépit des encouragements d'un de ses répétiteurs, Pichegru !

Sa pensée est plus rapide que sa plume..., et cette infériorité a son avantage : sa détestable écriture, qui le rend illisible, lui permet de parer aux défaillances de son orthographe.

Le 15 septembre 1783, le chevalier Agathon de Guynement de Keralio vient inspecter les élèves de Brienne. Ils comparaissent devant lui en habit de drap bleu, parements, revers et cols rouges, boutons blancs aux armes de l'Ecole, culotte blanche.

L'inspecteur lui donne cette note inattendue : « Ce sera un excellent marin. »

La discipline est rigoureuse à Brienne. Un jour, Napoléon est puni. Il doit revêtir l'habit de bure et se mettre à genoux dans le réfectoire devant tous les élèves assemblés. L'humiliation est trop forte pour son précoce et indomptable orgueil. Il a une crise de nerfs... on l'emporte inanimé à l'infirmerie où il reste plusieurs, jours malade.

Le Ier septembre 1784, le petit Corse est nommé élève à l'Ecole militaire de Paris, installée dans le bâtiment

construit par l'architecte Gabriel, à Grenelle, près de l'Hôtel des Invalides, qui pourront, selon le joli mot de la marquise de Pompadour, égayer la fin de leur carrière par le spectacle consolant de la jeunesse.

A Paris, Bonaparte est bien noté par ses professeurs, sauf par le maître d'allemand qui le traite de cancre. Mais M. de l'Aiguille a une conception plus juste de l'avenir, lorsqu'il porte cette appréciation prophétique :

(( Corse de nation et de caractère. Ira loin, si les circonstances le favorisent. »

Un de ses examinateurs, le grand mathématicien Laplace, — qui sera plus tard son ministre de l'Intérieur, — ■ lui donne d'excellentes notes. Il est bien vu de son maître de manège, Dauvergne, un remarquable écuyer, qui s'était rendu célèbre en battant, au Champ-de-Mars, un jockey anglais montant le cheval persan du prince de Nassau.

Enfin, il s'exerce à l'art de vaincre en rossant copieusement les jeunes aristocrates, les Rohan-Guéméné, les Laval-Montmorency, qui raillaient l'indigence des boursiers. Il est, d'ailleurs, d'un caractère peu commode, n'admettant pas la contradiction, très entêté pour la défense de ses idées. Il ne tolère aucune attaque contre sa petite patrie, et lorsqu'un prêtre, au confessionnal, lui fait des reproches sur son amour excessif de la Corse, il lui répond vertement :

— Je ne viens pas ici pour parler de la Corse et un

prêtre n'a pas mission de me chapitrer sur cet article.

Il aura aussi maille à partir avec Mgr de Juigné qui, avant de lui donner .le sacrement de la Confirmation, fera quelques difficultés pour admettre son prénom en objectant que Napoléon ne figure pas dans le calendrier. Le petit Corse ne se laisse pas prendre au dépourvu et riposte :

— Cela n'est pas étonnant. Il y a beaucoup de saints et seulement trois cent soixante -cinq jours dans l'année

Bonaparte, élève a l'école militaire Pendant son séjour en 1785, par Charlet.

à l'Ecole Militaire,

le 14 mars 1785, son père, Charles Bonaparte, meurt à Montpellier, où il est allé vainement consulter les médecins les plus réputés. On raconte que, pendant sa cruelle agonie, en proie au délire, il appelait à son secours, son fils Napoléon, « dont Tépée devait terrasser le Dragon de la Mort »,

io6 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

L'année d'études à l'Ecole Militaire est terminée. Bonaparte est le premier Corse qui sort de l'Ecole avec le grade de lieutenant en second d'artillerie. La plupart de ses camarades ont passé trois ou quatre années à l'Ecole pour conquérir leurs galons. En un an il obtient sa nomination. Il est affecté au régiment de La Fère qui tient garnison à Valence. Il part dans la diligence de Lyon avec son camarade des Mazis. A Chalon-sur-Saône, il descend la rivière en bateau jusqu'à Lyon et, de Lyon à Valence, le coche d'eau suit le Rhône torrentueux et le conduit à son poste.

Après le ciel gris et brumeux de Paris, il retrouve avec joie, à Valence, le ciel bleu et les monts de l'Ardèche qui lui rappellent la Corse. Il loge chez Mlle Bon, au Café du Cercle, prend pension au Restaurant des Trois Pigeons ; on y mange bien, moins bien cependant qu'à YEcu de France, tenu par le cuisinier Faure et célèbre par sa chère délicate et ses excellents pâtés. Mais YEcu de France est trop onéreux pour sa modeste solde. Il est, d'ailleurs, réservé aux officiers supérieurs. Peu importe à Bonaparte ! Les détails culinaires l'intéressent peu. Toute sa vie, il a mangé mal et vite. Pour lui, le repas, comme le sommeil, est du temps perdu pour le travail.

Ce qui l'intéresse davantage, c'est son entrée dans le monde. Comme officier, Napoléon de Bonaparte est reçu dans la meilleure société de Valence. Il est présenté chez Mme du Colombie et s'éprend aussitôt d'une passion aussi

vive que réservée pour sa charmante fille Caroline. Il l'accompagne dans ses promenades aux environs de Valence. Un jour, il renouvelle avec elle le délicieux épisode de la cueillette des cerises de Jean-Jacques et de Mlle Galley chez la Grangère de Thones, aux environs d'Annecy, non loin des rives du plus beau des lacs !

Reçu dans les salons de Valence, il doit apprendre à danser. Son maître de danse s'appelle Dautel. Le professeur a un élève fort médiocre... Quand Napoléon fut arrivé au sommet de sa prodigieuse ascension, le maître de danse Dautel sollicita sa générosité en lui rappelant « qu'il lui avait fait faire ses premiers pas dans le monde ». L'Empereur assura le pain des vieux jours du spirituel solliciteur.

Bonaparte fait des connaissances moins frivoles. Il est présenté à l'évêque de Valence qui l'honore de sa bienveillance, reçoit les premiers aveux de sa juvénile ambition, l'exhorte à l'humilité et lui souhaite d'avoir plus tard... un trône dans le ciel !

— Ah ! monseigneur, riposte le jeune lieutenant, si seulement, en attendant, vous pouviez me faire nommer capitaine !

Et pendant qu'il gémit sur la modicité de son budget et sur les coûteux changements de tenue imposés aux jeunes officiers, — cette stupide et mauvaise habitude existait encore avant la guerre, — il doit, pour faire sou

io8 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

apprentissage, passer, quoique • officier, par les plus bas grades. Il travaille beaucoup et dort très peu. Cette absence de sommeil est une faculté précieuse qu'il conservera toute son existence. Sa vie doit être courte et si remplie ! Il ne faut pas perdre un temps précieux. Le sommeil est un vol des heures prises sur le travail et dérobées à la vie active ! L'existence monotone dune petite ville de garnison lui pèse. Il demande un congé et part pour la Corse. Infatigable, excessif comme il le sera toujours et pour toutes choses, à peine débarqué à Ajaccio, il va commencer à écrire une Histoire de la Corse et — qui l'eût dit ? qui l'eût cru ? — un Dialogue sur l'Amour, sur le Suicide, sur V Amour de la Patrie et sur la Gloire. Plus tard, il écrira Le Souper de Beaucaire.

Il lit tout, il retient tout. Son cerveau est sans cesse en ébullition. Il écrit à ses camarades, à ses amis, à ses six frères ou sœurs : Joseph, le futur roi d'Espagne ; Lucien, qui a mauvais caractère et devra se contenter d'être prince de Canino ; Louis, qui sera roi de Hollande et mari de la charmante Hortense de Beauharnais; Pauline, qui sera princesse Borghèse et immortalisée par Canova ; Caroline qui épousera Joachim Murât et sera grande-duchesse de Berg, puis reine de Naples, enfin le petit dernier, Jérôme, qui sera seulement roi de Westphalie. Ne sourions pas et rappelons-nous que

Le premier qui fut roi fut un soldat heureux !

C'est avec l'oncle Fesch, futur cardinal, et Laetitia, future Madame mère, la famille, la terrible famille, « la famille corse, la gens, la tribu, le clan ! ».

Frédéric Masson me pardonnera d'oser pénétrer en tremblant dans son domaine réservé et de chasser un instant sur ses terres. Tout ce qui touche aux souvenirs napoléoniens lui appartient. Il est le grand prêtre du sanctuaire impérial. Quand il nous décrit magistralement les démêlés de la famille Bonaparte, on croit le voir avec son aspect un peu rude de bourru bienfaisant, sa grosse moustache de vieux grognard, montant la garde devant les reliques de l'Empereur, comme le grenadier Flambeau, de L'Aiglon, était de faction à la porte du duc de Reichstadt. On croit entendre sa voix ronchonnante de perpétuel bougon, au fond si sensible et si bon sous des dehors redoutables et des apparences un peu rudes.

La famille Bonaparte a un appétit insatiable, des exigences formidables, sans cesse grandissantes. Elle ne sera jamais satisfaite de son sort enviable. Bonaparte pourra lui donner de l'argent, des honneurs, des titres, il pourra lui prodiguer ses inépuisables bienfaits, la famille réclamera. Le Premier Consul pourra la réchauffer des premiers rayons de sa gloire, la famille gémira. L'Empereur pourra l'élever presque tout entière jusque sur les marches des trônes créés pour les uns et rendus libres pour

îio LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

les autres, la famille protestera, récriminera, geindra! Frères et sœurs, ils ne seront jamais contents de leur sort, parce que chacun d'eux regarde avec envie le voisin qu'il croit mieux partagé ou plus favorisé ! Leur orgueil ne connaît pas de limites. Ils s'imaginent être sortis de la cuisse de Jupiter. Un jour, exaspéré, l'Empereur s'écriera :

— Ma parole ! ils croient que je leur ai volé l'héritage du roi, leur père !

Madame mère est la seule raisonnable. La fortune ne l'a point grisée. Aux heures les plus heureuses, elle dira sagement, avec un fort accent italien :

— Pourvu que cela dure !

Mais, depuis le Ier septembre 1786, Bonaparte a quitté le régiment. Son congé est terminé, il faut revenir au corps qui a quitté Valence et tient garnison à Auxonne.

Là, il est sous les ordres du général baron du Teil, qui s'intéresse à lui et le juge à sa juste valeur. Le général dit du jeune lieutenant : « C'est un officier de génie. Il fera parler de lui. Dieu veuille que ce soit en bien ! » et le lieutenant écrira plus tard : « C'est le général du Teil qui m'a appris à obéir d'abord, à commander ensuite », et, dans son testament, il lui laisse, à lui ou à ses descendants, une somme de cent mille francs.

Napoléon était Corse. Il avait la fidélité de ses affections et aussi de ses haines.

Pendant qu'il était à Auxonne, il faillit se noyer en se

LE PETIT CORSE ni

baignant avec ses camarades. La mort ne voulait point de lui à ce moment... Dans les années qui suivront, il risquera cent fois sa vie dans des combats meurtriers ; s'élancera à la tête de ses hommes, l'épée ou le drapeau à la main, comme au pont d'Arcole, sous un ouragan de fer et de feu, la mort le laissera passer. Il est invulnérable ! Après un combat sanglant il écrira : « Comme à l'ordinaire, je ne suis nullement blessé. »

La mort ne voudra de lui que vingt-cinq ans après, à Sainte-Hélène, lorsque « l'envoyé de la nuit éternelle » viendra, sur son tertre vert,

... l'abattre d'un coup d'aile Et sur son cœur de fer lui croiser les deux mains.

C'est à Auxonne que Bonaparte entend les premiers grondements d'une Révolution qui va anéantir la monarchie séculaire des Bourbons et faire couler en France des flots de sang. L'année 1789 commence...

Tout fermente, tout bouillonne, tout s'agite. De grands événements sont en gestation. Un monde nouveau va naître. Bonaparte sent monter en lui de puissants instincts de domination. Il a la qualité maîtresse du dictateur : il est jeune !

Il faut être jeune et avoir le cœur solide pour tenter les ascensions rapides. Un homme politique français pourra

lancer à la face d'un général ambitieux et surfait cette phrase cinglante :

— Vous êtes trop vieux pour faire un coup d'Etat ! A votre âge, Napoléon était mort !

La Révolution commence. Bonaparte a vingt ans ! La vie s'ouvre devant lui radieuse et pleine de promesses. Des occas;ons inespérées vont s'offrir à lui. Il n'est pas homme à les laisser échapper. Si la fortune veut se montrer capricieuse ou infidèle et tente de lui échapper, il saura la garder dans ses mains puissantes et dominatrices.

Le 14 juillet 1791, il est au Champ-de-Mars avec son régiment. Il prête le serment nouveau. Il jure « de défendre la Patrie contre les ennemis du dehors et du dedans, de mourir plutôt que de souffrir l'invasion et de n'obéir qu'aux jrdres de l'Assemblée Nationale ».

Pendant qu'il voit et qu'il entend le malheureux et faible Louis XVI jurer fidélité à la Constitution, peut-être songe-t-il à la prophétie de la vieille pauvresse recevant son aumône à la porte de l'église Saint- Jean de Valence et lui disant :

— Merci, monsieur l'officier, je vous souhaite une couronne.

Il regarde cette foule immense et il se dit qu'avec de la volonté, de l'audace et des soldats fidèles, il est facile de dompter le bon peuple de France qui ne demande qu'à être bien conduit et par un gouvernement fort.

Quand il assiste, plus tard, aux scènes atroces de l'envahissement des Tuileries, il écrit :

« Un groupe d'hommes hideux promènent une tête au bout d'une pique... Le château est attaqué par la plus vile canaille. »

Quand, perdu dans la foule grondante et menaçante, il verra le roi bafoué et injurié, la reine menacée et insultée, il s'indignera en son for intérieur et se dira qu'avec quelques canons il serait facile de venir à bout de la populace déchaînée : — pas méchante, au fond, mais excitée par des meneurs sanguinaires. Il murmurera une réflexion indignée devant l'inertie et la mollesse du roi de France et profitera de la leçon lorsqu'il s'agira, en Vendémiaire, de balayer à coups de canon, sur les marches de l'église Saint-Roch, les sectionnaires révoltés.

Pendant que les Français se battent, les Corses se révoltent. Paoli est l'âme du mouvement. Il est soutenu par l'Angleterre.

La famille Bonaparte reste fidèle à la France. Laetitia répond aux envoyés de Paoli qui lui demandent l'appui de sa famille :

— Je suis Française et resterai Française.

Et, comme la matrone romaine, elle dit à ses fils :

— ■ Allez ! ne vous préoccupez de votre mère qu'après avoir sauvé la patrie !

ii4 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

Elle doit s'enfuir sous un déguisement. De loin, elle voit sa maison qui brûle et s'écrie :

— Qu'importe ! Nous la rebâtirons plus belle ! Vive la France !

Bonaparte Officier d'Artillerie a Toulon. D'après H. Bellangé.

Le il juin 1793, la famille Bonaparte s'embarque à Calvi, arrive péniblement à Toulon, puis s'installe à Marseille. C'est la gêne, presque la misère. Heureusement, Joseph va épouser, le Ier août 1794, Julie Clary, la fille d'un riche négociant, et Napoléon a été promu capitaine.

Il est arrivé à Toulon, le 17 septembre 1793, pour repren-

dre la ville occupée par les Anglais. Le général C art eaux, qui commande l'armée française, est un dangereux incapable, ignorant et infatué.

Bonaparte a son plan. Il tente en vain de le faire accepter. Il faudra l'autorité du député Gasparin pour que Bonaparte soit écouté. Le petit Corse se prodigue. Il est d'une bravoure folle. Il a confiance dans son étoile. Son compagnon inséparable est le sergent Junot, futur duc d'Abrantès, qui l'accompagne partout, même dans les endroits les plus exposés. Un boulet tombe à côté des deux braves et fait jaillir la terre. Junot, qui était en train d'écrire sur ses genoux, continue sa lettre et s'écrie gaiement :

— Tant mieux ! je n'aurai pas besoin de sable !

Grâce à Bonaparte, Toulon est pris, le 19 décembre. Las Cases pourra écrire dans son Mémorial : « Là, commence son immortalité ! »

Le 6 février 1794, il est général de brigade, commandant l'artillerie de l'armée d'Italie. Avec le recul du temps, tout semble facile dans cette ascension vers la gloire ; les étapes bien jalonnées du Consulat et de l'Empire paraissent aisées à franchir.

En réalité, que de difficultés à vaincre, que d'obstacles à surmonter! Les démocraties sont jalouses et ombrageuses. Elles abattent, sous prétexte d'égalité, et pour mieux satisfaire leurs instincts d'envie, de jalousie féroce

u6 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

et leur crainte des supériorités, toutes les têtes qui dépassent, et pratiquent volontiers le nivellement par en bas.

Une première fois, Bonaparte est dénoncé à la Convention. La dénonciation reste sans effet. Voici qui est plus grave... Bonaparte est arrêté au milieu de ses soldats. Il est considéré comme factieux. Junot lui propose de le faire évader. Il refuse :

■ — Les hommes peuvent être injustes, il me suffit d'être innocent... ma conscience est calme quand je l'interroge.

Ses compatriotes s'indignent et agissent. Quatorze jours après, il est libre et la lutte reprend contre les Autrichiens qui sont repoussés. Les portes de l'Italie s'ouvrent devant nos soldats, les ports et les sommets des montagnes sont entre nos mains. Les Anglais sont séparés des Autrichiens, la Victoire fait au petit Corse ses premiers sourires.

Ce serait trop beau et trop facile si l'envie ne tentait pas contre Bonaparte une vigoureuse contre-offensive. Paris commence à s'alarmer des succès du jeune général. Il faut l'enlever à l'armée d'Italie et l'envoyer commander dans l'ouest de la France. Là, il ne connaîtra ni les soldats, ni les officiers, les occasions de se signaler seront nulles. Il sera vite oublié et son prestige disparaîtra, comme le soleil couchant dans les flots de la mer.

Ah ! certes non ! il n'ira pas en Vendée.

Bonaparte sent le danger. Il voit clair. Il accourt à

Paris. Il loge dans une chambre meublée à trois francs par semaine. Il voit Aubry, le commissaire à la guerre, un vieux capitaine, jaloux des jeunes gloires.

— Vous êtes trop jeune, dit-il à Bonaparte.

— On vieillit vite sur les champs de bataille, répond le général de vingt-six ans, et j'en arrive.

Aubry, qui n'y a jamais été, ne goûte pas la riposte. Bonaparte refuse d'aller en Vendée, de quitter les braves de l'armée d'Italie et, comme il sent une résistance invincible, il fait le malade, pour éviter la déchéance et la disgrâce, et il vit péniblement. Le matin, son déjeuner se compose d'une tasse de café ; le soir, il dîne pour vingtcinq sous.

Regardez-le passer dans les rues de Paris, petit et maigre, le teint pâle, presque jaune, les jambes flottant dans des bottes trop grandes, à l'allure de chat botté ; une redingote râpée boutonnée jusqu'au col ; une cravate noire mal nouée ; les cheveux longs formant des oreilles de chien, mal peigné ; un chapeau rond enfoncé sur les yeux, tamisant un peu le regard noir de deux prunelles ardentes et fiévreuses ; il était de ceux que l'on eût trouvé inopportun de rencontrer au coin d'un bois. Son aspect misérable disait sa détresse. Après quelques espoirs tard venus, cet homme avait connu la déception et l'amertume. Son avenir était perdu, sa carrière brisée : il s'appelait Napoléon Buonaparte, ex-général de brigade à l'armée d'Italie !

n8 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

Ce n'est plus qu'un homme déçu et aigri qui promène son amertume dans les rues de Paris. Il est pauvre. Un brave sergent qu'il connut à Toulon et dont il avait fait son aide de camp, Andoche Junot, l'a suivi dans sa disgrâce. Ils habitent ensemble, rue Michodière, puis rue du Mail. La gêne augmente chaque jour. Junot, par bonheur, reçoit, de temps à autre, des subsides de son vieux père, et il fait bourse commune avec son général. Mais vivre à deux sur ce pécule devient chaque jour p'.us pénible. Comment faire ? Grâce à une recommandation de Boissy d'Anglas, Bonaparte trouve un emploi auprès de M. de Pontecoulant, qui est président du Comité de la guerre. Mais, quelques mois après, les Comités sont renouvelés et Bonaparte se trouve de nouveau sans emploi. Sa détresse croît. Ah ! il n'a l'air nullement militaire ni bravache ; sa redingote, chaque jour, est un peu plus râpée ; il vend sa voiture, ses livres. Son humeur s'assombrit. Sans doute il a quelques amis : Bourrienne, Marmont, Chauvet, Volney, Talma. Il aime aller avec Junot se promener au Jardin des Plantes ; il y rencontre souvent Bernardin de Saint- Pierre, dont il goûte la conversation. Talma, un débutant que persécutent ses aînés, lui donne parfois des billets pour le Théâtre-Français. Mais la comédie ne dissipe pas sa tristesse. Un jour où Baptiste cadet déchaînait les rires à tel point qu'à chaque instant il était contraint de s'arrêter dans son débit, Bonaparte seul ne riait point.

L'ambition le consume. Puisque, en France, il ne peut plus rien être, il n'a qu'à quitter son ingrate patrie... Il faut qu'il soit quelque chose — n'importe où ! Et il songe à partir pour Constantinople, où il serait instructeur à l'armée du sultan. Il veut offrir ses services au grand Turc !

Heureusement, les événements vont se précipiter. La fortune ne sera pas infidèle. Le Directoire succède à la Convention. Bonaparte est sauvé !

Tout lui sourit en même temps : au moment où il va être nommé commandant en chef de l'armée d'Italie, un hasard heureux va lui faire connaître la veuve d'un général guillotiné sous la Terreur, le général de Beauharnais, qui a laissé deux enfants, un fils Eugène, une fille Hortense.

Eugène a alors quatorze ans. Il a demandé audience à Bonaparte pour le prier de l'autoriser à conserver l'épée de son père, malgré l'interdiction faite, sous peine de mort, à tous les habitants de Paris, de garder chez eux des armes. Bonaparte accorda la faveur demandée. Mme de Beauharnais vint le remercier. Le général fut charmant ; il avait le désir de plaire, mais il avait affaire à forte partie... le conquérant fut conquis !

La partie n'était pas égale!... Voyez les deux adversaires ! Le général. Il ignore la femme ! Il a vécu, sinon chaste, du moins réservé. Et puis, il n'a pas le temps de

songer à l'amour. L'ambition a été jusque-là sa seule maîtresse. Il est timide, il n'a pas l'usage du monde. Il se sent plus à l'aise avec ses grenadiers que dans un salon.

Enfin, il ignore les raffinements ; sa tenue est médiocre.

Il est — ne disons pas mal — mais peu soigné...

Et quelle adversaire a-t-il trouvée en face de lui ?...

Une femme ! La Femme ! La vraie femme faite pour plaire, pour séduire, pour aimer et pour être aimée. Ce n'est pas seulement une femme, — Frédéric Masson a raison de le noter, — c'est une dame, et une dame de Paris ! Elle est sûre de triompher : elle n'a eu qu'à paraître, à parler, à sourire. Bonaparte est vaincu pour la première fois de sa vie ! Il rend les armes ! Il lui appartient corps et âme. Il écrira bientôt : « Je l'aime à la folie ! »

Bonaparte chez Joséphine.

LE PETIT CORSE î2î

Et comme on le comprend ! Joséphine de Beauharnais a toutes les qualités et tous les défauts qui rendent une femme irrésistible. Elle est jeune — elle a dépassé la trentaine. De trente à... — ne fixons pas de limites — c'est le bel âge de la femme ! Elle est jolie, mieux encore, elle est séduisante. Son sourire est enchanteur, sa démarche est souple, sa voix est caressante, elle a tout le charme de la créole et toute la grâce de la Parisienne. Si elle est coquette, frivole, prodigue, dépensière, menteuse, infidèle, ces légères imperfections serviront seulement à provoquer des querelles passagères qui rendront la réconciliation plus douce et plus tendre...

Bonaparte est fou d'elle, et sa passion dure longtemps. Joséphine le trompera avec un personnage médiocre, — ce qui est ridicule et inexcusable, ■ — il pardonnera ! Joséphine fera des dettes, il les paiera ; elle se laisse aimer, mais quand Bonaparte, devenu empereur, songera à la remplacer, moitié par lassitude, moitié par intérêt dynastique, alors elle l'aimera follement.

C'est l'éternelle histoire ! La température des amoureux n'est jamais égale. Quand l'une monte, l'autre descend. On n'est jamais à l'unisson.

Le 2 mars 1796, Bonaparte est nommé général en chef de l'armée d'Italie. Le 9 mars, à 10 heures du soir, dans le petit hôtel de la rue Chantereine, en présence de Barras,

de Tallien, et de deux comparses, il épouse Joséphine de Beauharnais.

Il aura, en même temps, la gloire et l'amour !

Le notaire Raguideau, conseil de Mme de Beauharnais, a cherché à la dissuader d'épouser un général sans fortune, qu' n'avait que la cape et l'épée.

Napoléon vengera Bonaparte de ce conseil maladroit. Après la cérémonie du sacre à Notre-Dame, il interpellera le malheureux tabellion tout confus et lui demandera si Joséphine a eu tort d'épouser un homme qui n'avait que la cape et l'épée.

Les effusions conjugales sont de courte durée : le 26 mars 1796, Bonaparte arrive à Nice et prend possession de son commandement .

Il a vingt-sept ans. Il est général en chef ! Quelle armée commande- t-il ? On lui avait promis soixante mille hommes. Il en a à peine quarante-cinq mille. Le matériel est insuffisant ; l'équipement lamentable. Les soldats n'ont pas de fusils, pas de souliers, des uniformes en lambeaux — mais ce sont des soldats français ! Qui sait les commander peut tout leur demander et tout en obtenir!

Harassés, fourbus, malades, fiévreux, ils courront à la bataille. Ils marcheront à pas de géants ! Bonaparte leur a dit que c'est avec ses jambes que le soldat remporte la victoire ! Ah ! les admirables soldats, dignes ancêtres des héros de la Marne qui, à la voix de Joffre, de Foch et de

Pétain, trouvaient des forces surnaturelles pour défendre la patrie en danger !

Si les hommes sont admirables, le jeune général est merveilleux. Dès son arrivée, il a pris possession du cœur de ses soldats. Il leur a dit :

— Soldats ! Vous êtes nus, mal nourris... Je veux vous conduire dans les plus fertiles plaines du monde. De riches provinces, de grandes villes seront en votre pouvoir ; vous y trouverez bonheur, gloire et richesse. Soldats d'Italie, manqueriez-vous de courage ou de constance ?

Quel orateur ! Il sait trouver les mots qui portent, les formules brèves et définitives, la phrase qui pénètre dans le cerveau ou dans le cœur et qui y reste gravée en caractères ineffaçables !

Les soldats répondent à l'appel de leur chef. Ils ne manquent ni de courage ni de constance, et des noms sonnent comme des fanfares de gloire ! Montenotte, Millesimo, Mondovi ! Le pont de Lodi est enlevé à la baïonnette et Bonaparte marche, court, vole, à la tête de ses grenadiers qui, dans leur enthousiasme, lui décernent le grade de caporal ! Le Petit Caporal !

Le merveilleux homme de guerre ! Il vit avec ses soldats, il se promène, un peu courbé, les mains derrière le dos, en chantonnant d'une voix fausse ; il est penché sur ses cartes ; un rictus tord sa bouche et, d'un mouvement involontaire,

il relève l'épaule gauche. Les officiers l'entourent et gardent le silence pour ne pas troubler la méditation du chef qui va créer la manœuvre géniale d'où sortira la victoire.

La Lombardie est conquise. Les troupes françaises font leur entrée dans Milan le 5 mai 1796, et Bonaparte s'adressant à ses « frères d'armes », leur dit :

« Soldats ! Vous vous êtes précipités comme un torrent du haut de l'Apennin. Vous avez culbuté, dispersé, éparpillé tout ce qui s'opposait à votre marche... Que les peuples soient sans inquiétude. Nous sommes amis de tous les peuples, et plus particulièrement des descendants des Brutus, des Scipion et des grands hommes que nous avons pris pour modèles. Rétablir le Capitole, y placer, avec honneur, les statues des héros qui se rendirent célèbres, réveiller le peuple romain engourdi par plusieurs siècles d'esclavage, tel sera le fruit de nos victoires. Vous aurez la gloire immortelle de changer la face de la plus belle partie de l'Europe.

« Le peuple français, libre, respecté du monde entier, donnera à l'Europe une paix glorieuse...

« Vous rentrerez dans vos foyers et vos concitoyens diront en vous montrant :

« — Il était de l'armée d'Italie ! »

La conquête du Milanais est suivie d'une ère de plaisirs. Les jolies Milanaises ne sont point cruelles pour les vain-

queurs. Une princesse essaie de séduire le jeune général ; il est insensible à ses provocations, elle doit se contenter deBerthier. Bonaparte n'a pas le temps de songer à l'amour. L'ambition est maîtresse de son cœur.

L'Autriche ne s'avoue pas vaincue. Pour décider la Victoire à changer de camp, elle change ses généraux. Le vieux Beaulieu, âgé de soixante-seize ans, est remplacé par Wurmser. £n cinq jours, Bonaparte le culbute. Le 5 août 1796, à Castiglione, l'armée autrichienne est écrasée et s'enfuit vers le Tyrol. Les Français la suivent de près.

Pendant qu'il se bat, Bonaparte trouve le temps d'organiser l'Italie. Le grand homme de guerre est aussi un grand administrateur. Il ne suffit pas de conquérir, il faut aussi organiser la conquête. C'est ainsi que doivent agir les grands capitaines.

L'Autriche a un nouveau soubresaut et le feld-maréchal Alvinzi, qui commande la nouvelle armée ennemie, réussit à mettre en péril les forces françaises d'importance moindre. Nos soldats, malgré leur bravoure, doivent reculer... Le général en chef les rappelle durement à leur devoir :

« Soldats! Vous n'avez montré ni discipline, ni constance, ni bravoure... Vous vous êtes abandonnés à une terreur panique... Soldats de la trente-neuvième et de la quatre-vingt-cinquième, vous n'êtes pas des soldats français... Général, chef d'Etat-Major, faites écrire sur le drapeau : « Ils ne sont pas de V armée d'Italie ! »

Bonaparte peut être tranquille ! Les grenadiers ne reculeront plus ! Comme les soldats de 1914, ils se feront tuer sur place plutôt que de céder un pouce de terrain î

Et c'est Arcole et le pont de bois de l'Alpone ! Un passage étroit et sans garde-fou ! Le pont n'est pas long, mais il y fait chaud, dira l'un des combattants. Il faut passer : impossible ! Le pont est balayé par la mitraille. Tous ceux qui s'y hasardent sont tués ou blessés. Bonaparte arrive. 11 veut renouveler son exploit du pont de Lodi. Il s'empare d'un drapeau et s'élance... Il est enveloppé dans un cercle de fer et de feu... Jeté dans le marais, on le sauve à grand'peine. Les soldats sont électrisés par la bravoure de leur général... La lutte continue et, le lendemain, le pont est franchi... C'est encore la victoire !

Le 14 janvier 1797, l'armée autrichienne est écrasée à Rivoli.

Le pape, qui était d'abord venu à Bonaparte, a cru habile de se joindre ensuite à l'Autriche. Il a joué la mauvaise carte. Bonaparte envoie Victor et Lannes pour rappeler le Saint Père à l'exécution de ses premiers engagements.

Nos troupes rencontrent, sur les rives du Servio, une armée étrange, composée de moines et de paysans armés de crucifix, commandée par un cardinal : une armée rouge ! En une heure, l'affaire est réglée. Les troupes papales

s'évaporent au premier coup de canon. Le traité de Tolentino nous assure trente millions, des objets d'art, de précieux manuscrits, consacre l'abandon des droits du Saint Siège sur Avignon et le Comtat Venaissin, nous donne enfin Bologne, Ferrare, Ancône et la Romagne.

L'empereur d'Autriche ne s'avoue pas encore vaincu. Suprême ressource, il lève une nouvelle armée dont il donne le commandement à l'archiduc Charles. Mais les troupes sont médiocres et l'archiduc pourra dire :

— Jusqu'ici, il y avait une armée sans généraux, il y a maintenant un général sans armée !

L'archiduc Charles n'est pas plus heureux que Wurmser et Alvinzi. Sur la Piave, — rivière historique, — il subit un cruel désastre... Bonaparte arrive sur les hauteurs du Semmering, d'où il peut apercevoir Vienne...* L'Autriche demande grâce... Les préliminaires de paix de Léoben, signés le 18 avril 1797, épargnent à Vienne l'arrivée des Français victorieux, et le traité de Campo-Formio, signé le 17 octobre 1797, nous donne une paix précaire avec l'Autriche.

En attendant la signature du traité de paix, les plénipotentiaires ennemis discutent, ergotent et biaisent, obligent Bonaparte à menacer le ministre autrichien Coblenz de « briser la monarchie de Vienne comme il brise une potiche de porcelaine », et il joint le geste à la parole.

Pour se reposer de ses fatigues, le général en chef s'installe au château de Monbello, près de Milan, dans une situation admirable.

Là, il s'exerce à mener la vie de cour, entouré de sa famille, des rois, princes ou ministres étrangers et d'une armée de généraux. Les courtisans sont admis à le regarder manger.

Avant de se rendre au congrès de Rastadt, il résume, dans un ordre du jour adressé à ses soldats, les exploits de l'armée d'Italie :

« 150.000 prisonniers, 170 drapeaux, 17.000 chevaux, 550 pièces de siège, 600 pièces de campagne, 67 combats et 18 batailles rangées, 9 vaisseaux de 64 canons, 12 frégates de 32, 12 corvettes et 18 galères. Nos musées rem plis des chefs-d'œuvre de Michel-Ange, du Titien, de Yéronèse, de Raphaël et de Léonard de Vinci. »

Sans compter les conquêtes territoriales, et elles étaient d'importance.

L'arrivée de Bonaparte à Rastadt hâte les travaux du congrès qui languissaient. Sa présence stimule l'ardeur et le zèle des plénipotentiaires. D'un mot ou même d'un regard, il supprime toutes les velléités de résistance.

Le 5 décembre, il est à Paris. Quel enthousiasme ! Tout le monde veut voir le héros de l'armée d'Italie. On se presse dans l'hôtel de la rue Chantereine, qui, pour lui faire honneur, devient la rue de la Victoire. La curiosité

HENRI-KOBERT, VII 9

est universelle, les ovations interminables ; le Directoire, qui le déteste et le jalouse, doit le recevoir au palais du Luxembourg. Quand il arrive, tout le monde se lève et se découvre, même les directeurs qui le couvrent de baisers... Sous leurs lèvres, il sent leurs dents prêtes à mordre.

L'Institut lui ouvre ses portes et le nomme membre de la section de mécanique. Bonaparte remercie ses nouveaux collègues :

« Citoyen président. Le suffrage des hommes distingués qui composent l'Institut m'honore. Je sens bien qu'avant d'être leur égal, je serai longtemps leur écolier. »

Et il termine par ces mots inattendus sous sa plume, car il est impossible de le considérer comme un pacifiste précurseur ou un Locarnien avant Locarno :

« Les vraies conquêtes, les seules qui ne donnent aucun regret, sont celles que l'on fait à l'ignorance ! »

Lebrun le célèbre en de mauvais vers :

Héros, cher à la paix, aux arts, à la Victoire, Il conquit en deux ans mille siècles de gloire !

Va-t-il rester inactif ? Ce serait mal le connaître que de le croire. Il connaît l'inconstance des foules. S'il reste longtemps sans rien faire, il est perdu. A Paris, on oublie vite, la popularité est une création continue.

Va-t-il commander l'armée d'Angleterre ?

Non ! Un projet hante son cerveau depuis quelque temps. 11 subit la mystérieuse fascination, l'irrésistible attirance de l'Orient. Il écrit :

« L'Europe est une taupinière. Je n'ai déjà plus de gloire... Cette petite Europe ne m'en fournit pas assez. »

Le 12 avril 1798, le voici commandant en chef de l'armée d'Orient. Le Directoire semble heureux de récompenser le jeune vainqueur. Au fond, il n'est pas mécontent de l'éloigner de Paris, où il devient gênant et encombrant.

Il organise l'expédition comme un condottiere qui agit pour son propre compte. Comme soldats, il prend ceux d'Arcole et de Rivoli ; comme généraux, les meilleurs : Lannes, Murât, Kléber. Il s'offre le luxe d'avoir comme compagnons des savants illustres : Monge et Berthollet.

Il s'embarque à Toulon. Trois cents bateaux montés par dix mille hommes d'équipage transportent vers l'Egypte le futur César, ses troupes et sa fortune.

En passant, il s'empare de Malte. Le Ier" et le 2 juillet 1798, il débarque devant Alexandrie et, à bord de l'Orient, il adresse aux troupes la proclamation « de Bonaparte, membre de l'Institut, général en chef de l'armée d'Orient ».

Et c'est l'Egypte conquise, au moins en apparence. Quarante siècles contemplent, du haut des pyramides, nos soldats victorieux. Le 25 juillet a lieu l'entrée solennelle au Caire.

Là encore, à peine installé, non content d'avoir su conquérir, il veut organiser sa conquête nouvelle.

Il s'exerce à son futur métier d'empereur. Rien n'échappe à son activité prodigieuse. Il respecte les croyances et les mœurs. Il parle aux Muphtis le langage qui peut les toucher :

— Gloire à Allah !

Il n'y a point d'autre dieu que Dieu ! Mohammed est son prophète et je suis de ses amis.

Il préside la fête du Nil et se prête avec sincérité à toutes les obligations que l'usage prescrit au souverain du pa5^s. En même temps, il écrit au Directoire pour lui donner la liste des choses qu'il désire : rien ne peut, mieux que la lecture de ses lettres, donner une idée de la minutie à

Bonaparte en Egypte.

laquelle, à l'occasion, savait s'astreindre son génie : il chiffre, de sa propre main, les hommes, les fusils, les sabres et jusqu'aux boulets qu'il réclame. Il demande aussi qu'on lui envoie des comédiens, des ballerines, des marchands de marionnettes pour le peuple et même une « centaine de femmes françaises ». Vraiment, il pensait à tout ! Pour lui, après s'être fait présenter six esclaves dont on lui avait vanté la beauté, mais qu'il n'avait pas trouvées à son goût, il avait préféré se contenter de la femme d'un de ses officiers. Bonaparte est plus que jamais le sultan Kébir.

Il pousse jusqu'en Syrie et s'empare de Jaffa. Mais il échoue devant Saint- Jean d'Acre et doit lever le siège de la ville qui est ravitaillée par Sydney Smith. Il dira plus tard : « Sydney Smith m'a fait manquer ma fortune ! », faisant allusion aux rêves de conquête des Indes et de domination de l'Orient qui hantaient alors son cerveau.

Un malheur ne vient jamais seul ! Nelson anéantit la flotte française à Aboukir... En Syrie, Bonaparte se laisse aller à commettre de regrettables excès. Des garnisons ennemies, qui se sont rendues, sont massacrées. Des prisonniers sont systématiquement mis à mort. Ces nuages sinistres voilent un instant les rayons du soleil sans parvenir à l'obscurcir.

Dans ses nuits d'insomnie, sur le rocher de Sainte-Hélène balayé par tous les vents du large, le petit Corse, qui fut

le Dieu de la guerre et n'était plus qu'un titan foudroyé, devait voir passer, comme dans un cruel cauchemar, les ombres sanglantes de tous ceux qui étaient morts pour sa gloire !

La magie attirante, le charme fascinateur de l'Orient s'est dissipé dès que Bonaparte a vécu sur la terre des Pharaons.

Sa place n'est plus ici, au pays des tombeaux mystérieux des anciens rois !

Vite, retournons chez les vivants ! C'est en France qu'il faut revenir !

Pendant son absence, de graves événements se sont

Lucien Bonaparte.

accomplis. La France est divisée et affaiblie. Les conquêtes d'Italie sont perdues. Le Directoire est discrédité, méprisé, sans autorité. La France a soif d'ordre et d'autorité. Elle veut un maître. Les Bourbons sont impossibles. Le pouvoir est à qui veut le prendre. Le peuple crie famine. Il n'a

même plus les nouvelles des victoires pour apaiser sa faim. L'Europe est coalisée contre la France. Nos frontières sont à nouveau menacées.

D'ailleurs, les nouvelles privées sont plus inquiétantes encore. Joséphine est infidèle. La jalousie lui ronge le cœur.

Bonaparte doit être à Paris pour jouer la partie décisive. Qu'il ose et il sera César ! Il veut aussi se venger de Joséphine... et châtier l'infidèle !

Ces pensées hantent le cerveau de Bonaparte, il n'hésite point. Il connaît l'art des départs rapides. Il n'hésitera pas davantage, en Russie, à quitter l'armée vaincue, pour courir à Paris et rentrer aux Tuileries.

Aucun scrupule ne le retient en Egypte. Il prend la plume et de son écriture illisible, égratignant le papier, il trace ces lignes hâtives.

« Soldats ! Des nouvelles d'Europe m'ont décidé à partir pour la France. Je laisse le commandement de l'armée au général Kléber. L'armée aura bientôt de mes nouvelles. Je ne puis en dire davantage. Il me coûte de quitter des soldats auxquels je suis le plus attaché, mais ce ne sera que momentanément, et le général que je leur laisse a la confiance du Gouvernement et la mienne ».

Il débarque à Saint-Raphaël, au milieu des populations enthousiastes qui bravent les quarantaines obligatoires et la crainte de la peste qui sévit en Syrie et en Egypte. « Nous aimons encore mieux la peste que les Autrichiens »,

s'écrient les paysans qui l'entourent. Partout on illumine, on danse au son des cloches, on allume des feux de joie, La France, ivre d'amour, se jette dans les bras de Bonaparte.

Les choses ne vont pas traîner.

Le 16 octobre 1799, il est à Paris. Le 9 novembre 1799, c'est le 18 Brumaire.

Le coup a failli manquer. Il s'en est fallu de peu ! Le sang-froid de Lucien a sauvé la situation compromise par la maladresse de Bonaparte. Pour la première fois de sa vie, il s'est troublé, il -n'a su trouver ni un geste, ni une parole, ni même une de ces impro\ isations foudroyantes qui sauvaient les situations compromises. Il a donné l'impression d'avoir peur, il a perdu la tête ! — au figuré ; mais, s'il échouait, il la perdait, vraiment !

Quand il est entré, chapeau bas, dans la salle du Conseil des Anciens et qu'il a été accueilli par des vociférations furieuses et des cris « A bas le tyran !» il a balbutié et donné l'impression d'un homme perdu. Et cependant, il était un prodigieux calculateur, ne laissant rien au hasard. Il voyait tout, pensait à tout, s'inquiétait de tout et prévoyait tout.

Mais Lucien est là. Il parle, il est éloquent. Il agit, il est habile. Les grenadiers, conduits par Murât, se chargent du reste. Ils font taire les braillards qui hurlaient à pleins

poumons : « Vive la liberté ! » Les représentants sont expulsés. Le conseil des Cinq-Cents est dissous.

Le coup a réussi. L' « opération de police un peu rude >>

a été exécutée selon les règles. Sieyès pourra dire aux ministres et aux députés :

• — Messieurs, nous avons un maître.

Bonaparte veut tout faire, sait tout faire et peut tout faire.

Le petit Corse a bien travaillé. Il a taillé. Il saura recoudre. La France respire, les fonds publics montent. Le cours forcé est aboli. Les lois sur les otages supprimées. Les émigrés pourront bientôt revenir, la religion et les prêtres ne seront plus persécutés, les portes des prisons vont s'ouvrir, les finances seront restaurées.

Sieyès.

Bonaparte est Premier Consul î

Sieyès, qui a joué la partie avec lui, aurait désiré le titre. D'un revers de main, Bonaparte le force à partir et l'assoit dans un fauteuil de sénateur avec une rente confortable. Dans sa faveur na^ve, il s'écriait :

Bonaparte et Joséphine de Beauharxais, a l'époque du Directoire.

— Il ne faut plus de bavards, il faut une tête et une épée.

Il comptait être la tête et Bonaparte l'épée, mais le Premier Consul était de taille à être les deux à la fois.

Les deux autres consuls ne seront pas gênants. Nommons-les : ils pourraient être oubliés. Us s'appellent Lebrun et Cambacérès.

Mais il faut donner une forme légale à l'état de fait nouveau qui est né d'un coup de force et de quelques coups de fusil des grenadiers. Le peuple souverain est consulté. Le plébiscite est cher aux Bonaparte. Par 3. on. 007 voix contre 1.562, le peuple dit à Bonaparte : c« Bien travaillé » et lui donne un blanc-seing pour l'avenir.

Le petit Corse saura s'en servir. Avant de ceindre la couronne impériale, il s'installe aux Tuileries. Il étudie le cérémonial des cours, pour ne pas être pris au dépourvu.

Dès cet instant, l'Empire est fait !

...Rome remplace Sparte.

Déjà Napoléon perce sous Bonaparte Et du Premier Consul, déjà, par maint endroit, Le front de l'Empereur brise le masque étroit !

Rien ne doit plus, semble-t-il, obscurcir sa gloire. Il peut croire qu'il a définitivement attaché la fortune à son char triomphal. Mais les hommes sont sur terre pour souffrir. Chacun doit payer sa rançon de douleurs et de tristesses.

L'avenir n'est pas à Lui !

Demain, ô conquérant ! c'est Moscou qui s'allume, La nuit, comme un flambeau...

Demain, c'est Waterloo ; demain, c'est Sainte-Hélène Demain, c'est le tombeau !

Le tombleau ! sur le rocher perdu dans l'Atlantique, dans la terre d'exil, jusqu'au jour où — son vœu suprême enfin exaucé ! • — le petit Corse, vêtu de sa redingote grise et coiffé de son légendaire petit chapeau, viendra dormir sur les bords de la Seine, auprès de ce peuple français qu'il a tant aimé et goûtera enfin le repos éternel sous le dôme des Invalides, — à peine assez grand pour contenir sa chétive dépouille mortelle et toute l'immensité de sa gloire.

Il faudrait un Brantôme ou un Bussy-Rabutin pour conter la vie de Pauline Bonaparte.

Un chapitre des Femmes Galantes ou de La Vie Amoureuse des Gaule?, ne suffirait point à rappeler ses innombrables aventures. Un livre tout entier devrait y être consacré.

Don Juan pouvait dresser, avec la fatuité de l'homme irrésistible, la liste de ses mille et trois amantes.

Pauline Bonaparte est une Don Juane.

Le Directoire vient de finir. 11 est mort, écrasé sous le poids du mépris universel.

Barras « le plus effronté de tous les pourris >\ est rentré dans l'ombre et s'est enlisé dans la boue. L'opération de police un peu rude du 18 Brumaire a assuré l'avenir de Bonaparte. Le sang-froid et la décision de Lucien avaient

emporté le succès, un instant compromis par le trouble, l'indécision et — qui le croirait ? - la timidité du petit Corse aux cheveux plats.

Bonaparte est Consul.

Il n'a plus qu'une marche à gravir pour atteindre le trône impérial.

En attendant, à la table consulaire et fraternelle, toute la famille va prendre place. Le festin sera magnifique et tous les convives abondamment servis. Bon appétit ! Le grand frère va vous donner à tous les joies de la richesse et les ivresses du pouvoir.

Quel chemin parcouru depuis les heures sombres qu'avait connues naguère la famille Bonaparte ! Que de fois, sous les lambris dorés des palais impériaux, frères et sœurs, s'ils eurent le temps de réfléchir et de jeter un regard en arrière, emportés qu'ils étaient par une vie de plaisir et de luxe effréné, durent-ils songer à l'existence misérable de leur enfance !

Les frères : Joseph, le futur roi de Naples et d'Espagne ; Lucien, le seul vrai républicain de sa famille, qui dut se contenter d'être prince ; Louis et Jérôme qui furent rois de Hollande et de Westphalie.

Les sœurs : Maria-Elisa, grande duchesse de Toscane, Maria-Annunciata, qui avait horreur de son second prénom et voulait être appelée Caroline (elle épousa Joachim Murât et fut grande -duchesse de Berg, puis reine de Naples);

enfin Maria-Paola, la petite Paoletta, comme disait tendrement Napoléon.

Ils étaient tous nés en Corse ou leur père, Charles Bonaparte, qui devait mourir jeune d'un cancer à l'estomac, luttait péniblement pour élever sa nombreuse famille. Il était secondé dans sa tâche par sa femme, Laetitia Ramolino.

La vie privée de Mme Laetitia était irréprochable. C'était une femme simple.

Elle ne se laissera jamais éblouir par le luxe et les splendeurs du régime impérial. En apprenant les victoires de son génial enfant, elle se contentait de murmurer : « Pourvu que ça doure ».

Femme craintive ! Elle avait couvé un aigle !

Bonne ménagère, économe — on eût bien étonné Mme Bonaparte en lui annonçant que cent cinquante ans plus tard,

Elisa Bonaparte.

IO

la femme voudrait devenir l'égale de l'homme et jouir de ses droits politiques. Elle fut comme la femme romaine : « elle vécut chez elle et fila de la laine », c'est-à-dire qu'elle s'occupa exclusivement des soins de sa maison et de l'éducation de ses enfants. Elle les éleva d'ailleurs, fort mal. Après la mort du père, le foyer resta sans direction. Les filles, livrées à elles-mêmes, n'avaient point hérité les vertus maternelles.

Elles ont une excuse : après les secousses sanglantes de la Révolution, hommes et femmes, heureux d'avoir échappé aux abominables massacres de la Terreur, ne songeaient qu'à profiter de la vie.

La Société sous le Consultât était vraiment s le monde où l'on s'amuse ».

Sous l'Empire, entre deux batailles, tous les héros magnifiques, qui affrontaient chaque jour la mort, ne songeaient qu'à l'amour.

Pauline était née à Ajaccio le 20 octobre 1780. Elle était la sixième enfant et la deuxième fille des Bonaparte.

Dès son enfance, un observateur attentif eût pu prédire son avenir. Jolie, coquette, indépendante autant qu'indisciplinée, faisant l'école buissonnière, préférant l'amusement au travail, ne connaissant d'autre règle que sa fan-

taisie et d'autre loi que son bon plaisir, elle croyait que la vie était faite pour se distraire et que le monde entier devait contenter ses désirs.

Une existence d'aventures allait commencer. Les excès de la Révolution avaient leur répercussion en Corse. A la voix ardente de Paoli, vendu à l'Angleterre, l'Ile s'était soulevée. La famille Bonaparte, compromise par son dévouement à la France, devait s'enfuir précipitamment. Ce départ fut définitif, et, chose singulière, Napoléon, parvenu au faîte de toutes les grandeurs humaines, rassasié d'honneurs, gorgé de puissance, n'éprouva jamais le désir de revoir son île parfumée, berceau de sa gloire.

En mai 1793, Mme Bonaparte et ses filles s'embarquèrent à Calvi et, après une traversée mouvementée, débarquèrent à Toulon. Mais, il fallait bientôt quitter la ville, menacée par les Anglais, et, par étapes successives, en passant par La Valette et Bandol, gagner Marseille.

Là, la famille s'installe rue Pavillon, au quatrième étage d'une modeste maison. C'est la gêne, presque la misère, Mme Bonaparte est contrainte de solliciter les secours du bureau de bienfaisance.

La situation ne tarde pas, toutefois, à s'améliorer. Napoléon conquiert brillamment ses grades et Joseph épouse Julie Clary, fille d'un riche négociant marseillais.

Pauline a quatorze ans. L'insouciance de son âge et la légèreté de son caractère ne lui permettent ni les réflexions

amères, ni les pensées tristes. Elle ne songe qu'à s'amuser. Ce sera l'unique préoccupation de sa vie.

Avec sa sœur, Maria - Annunciata, elle court les bals et traîne à sa suite de nombreux adorateurs qui viennent, presque dans l'appartement de Mme Bonaparte, manifester leur empressement.

Parmi ces soupirants, qui gravissent les quatre étages de la rue Pavillon, le plus assidu et le mieux accueilli est Stanislas Fréron.

Fils du critique ennemi de M. de Voltaire, il est Commissaire du Direc-

Pauline Bonaparte.

d'après un tableau appartenant à la mère de Napoléon. (Musée cTAjaccid).

toire exécutif dans le Midi. C'est un personnage méprisable et méprisé. Isnard a pu dire de lui : « c'est un homme qui, jeune encore, a atteint l'immortalité du crime ». Disons

à sa louange qu'il aimait Pauline pour le bon motif. Il fit une demande en mariage. A sa grande surprise, il essuya un refus.

Mme Laetitia, mère pratique, pensait que la beauté de sa fille méritait un placement plus avantageux. La détestable réputation de Fréron et ses médiocres ressources ne devaient pas lui permettre, d'après elle, de cueillir cette fleur merveilleuse. Bonaparte partageait l'avis de sa mère ; confiant en son étoile, il rêvait pour ses sœurs de brillantes destinées. Mais toutes ces raisons n'existaient pas pour Pauline. Elle avait seize ans. Fréron était beau. Elle l'aimait. Que lui importait la fortune ! Elle était désintéressée. Son cœur et ses sens avaient parlé. Elle voulait l'épouser.

Voici quelques passages des lettres écrites, après le refus de Mme Laetitia, par la fiancée manquée et désolée, à celui qu'elle dit « aimer pour la vie » :

« ...Oui, je jure, cher Stanislas, de n'aimer jamais que toi seul ; mon cœur n'est point partagé et s'est donné tout entier. Qui pourrait s'opposer à l'union de deux âmes, qui ne cherchent que le bonheur et qui le trouvent en s' aimant ?... Je te remercie de ton attention à m'envoyer de tes cheveux ; je t'envoie également des miens, non pas ceux de Laure, car Laure et Pétrarque, que tu cites souvent, n'étaient pas si heureux que nous. Pétrarque était constant, mais Laure... non, mon cher ami, Pau-

lette t'aimera autant que Pétrarque aimait Laure... » A la vérité, pour une jeune fille, dont l'éducation avait été si négligée, ceci n'est pas trop mal et relève un peu le ton de petite pensionnaire que garde toute sa correspondance :

« ...Ton portrait m'est d'une grande consolation ; je passe les journées avec lui et lui parle, comme si tu étais là... Mon bon ami, je t'aime plus que moi-même... »

« 2 juillet... J'ai tombé dans l'eau, en voulant sauter dans le bateau... L'eau, que j'ai bue dans la rivière, n'a pas refroidi mon cœur pour toi ; c'est sans doute du nectar que j'ai avalé, s'il est possible de l'échauffer davantage... Addio, Anima mia, ti amo sempre, mia vita.

Non so dir se sono amanti Ma so ben che al tuo semblante Tutto ardor pressa il mio cuore.

« 11 juillet... Tu connais ma sensibilité et tu n'ignores pas que je t'idolâtre... Il n'est pas possible à Paulette de vivre éloignée de son tendre ami Stanislas 1. Lucien m'a montré ta lettre... Ah! comme je l'ai baisée, cette lettre, comme je l'ai pressée contre mon sein, contre mon cœur... »

Sauf certains passages, ces lettres, on le voit, n'offrent rien d'extraordinaire. Elles ne dépassent pas en ardeur et

1. Notons que quelques mois plus tard « Paulette » ne songeait plus du tout à Fréron.

i52 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

en explosions sentimentales la banalité de ces sortes d'écrits. Les lettres d'amour sont, d'ailleurs, rarement intéressantes, sauf pour ceux qui les reçoivent et surtout pour ceux qui les écrivent... Les plus belles épîtres amoureuses relues longtemps après, alors que les illusions ont disparu et que la flamme s'est apaisée, ne semblent plus que des pâles et froids extraits du manuel du parfait amant.

Mon cher et très regretté ami Robert de Fiers, qui a parlé avec tant d'esprit et de souriante sagesse des lettres d'amour, ne démentirait pas ces réflexions qui ne sont pas le fruit d'un scepticisme désabusé.

Quant à Pauline, la résistance de Napoléon à son projet de mariage devint formelle à la suite d'un scandale que fit une ancienne amie de Fréron à qui celui-ci avait déjà promis le mariage.

Paulette, exaspérée, adresse alors à son frère cette épître irritée :

« Quoique jeune, j'ai un caractère ferme : je sens qu'il m'est impossible de renoncer à Fréron, après toutes les promesses que je lui ai faites de n'aimer que lui ; oui, je les tiendrai ; personne au monde ne pourra m'empêcher de lui conserver mon cœur et de recevoir ses lettres, de lui répondre, de répéter que je n'aimerai que lui. Je connais trop mes devoirs pour m'en écarter ; mais je sais

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que je ne sais pas changer suivant les circonstances. « Adieu, voilà ce que j'ai à vous dire ; soyez heureux et, au milieu de ces brillantes victoires, de tout ce bonheur, rappelez-vous quelquefois de la vie pleine d'amertume et de larmes que répand tous les jours

Au seul ton de révolte de la jeune fille contre l'autorité de Bonaparte, on reconnaît la fierté et l'indépendance de l'âme corse. Mais, quelques semaines plus tard, Pauline était consolée. La coquetterie avait repris le pas sur le sentiment ; elle s'était aperçue que les pleurs enlaidissent les plus jolis visages. Ses larmes avaient cessé de couler.

Les triomphes de Napoléon occupèrent son esprit. Et puis, son cœur devait être touché par la passion d'un jeune officier attaché à la personne du général victorieux : le lieutenant Junot.

Celui-ci n'avait pu voir la séduisante Pauline, sans être épris de ses charmes. Au cours d'une promenade dans Paris, sur le boulevard du Temple — devant les Bains chinois • — il s'enhardit à demander à Bonaparte la main de sa sœur.

Napoléon aimait beaucoup Junot. Il appréciait sa bravoure et sa fidélité, mais il le savait pauvre — Junot n'avait encore qu'un grade subalterne — et il connaissait l'amour du luxe et la prodigalité de Pauline. Aussi déclara-t-il sans ambages à Junot que le mariage était impos-

sible. Le futur duc d'Abrantès l'avait échappé belle. Il devait' épouser, plus tard, Laure Permon, qui nous a laissé de bien curieux mémoires remplis de détails intéressants et aussi d'histoires inventées à plaisir, ce qui faisait dire à un mauvais plaisant :

■ — Avez-vous lu les mémoires de la duchesse d'Abracadabrantes ?

En 1797, Pauline arrive avec sa mère et sa sœur Caroline au palais Serbelloni, à Milan. Le général et Mme Bonaparte ont voulu avoir auprès d'eux une partie de leur famille pour fêter les triomphes de l'armée d'Italie.

Au palais Serbelloni, Pauline retrouve un ami de son frère, qu'elle avait connu à Marseille, lors de sa rupture avec Fréron. Les mauvaises langues avaient même prétendu qu'il avait été son consolateur : c'était le général Leclerc.

Joseph Bonaparte.

Fils d'un conseiller au grenier à sel, Leclerc était âgé de vingt-cinq ans. Petit, maigre, pâle, il singeait volontiers Bonaparte en cherchant à imiter ses attitudes et ses gestes. On l'appelait : « le blond Bonaparte >\

Les deux jeunes gens s'étaient retrouvés avec plaisir.

Une véritable cour, entourait déjà le général en chef. Au palais Serbelloni et au château de Monbello, les dîners et les bals se succédaient sans interruption.

Mais Pauline avait hâte d'échapper à l'autorité de sa belle-sœur, qu'elle détestait cordialement — Joséphine a toujours été sa bête noire. Elle considérait le mariage comme le moyen le plus sûr et le plus rapide de se soustraire à la domination de Joséphine.

Bonaparte se trouvait, un jour, dans son cabinet de travail, lorsqu'il entendit derrière un paravent un bruit sur lequel on ne pouvait se méprendre. C'était un bruit de baisers. Les deux acteurs de cette scène muette et animée étaient — a-t-on besoin de le dire — Pauline et le général Leclerc. Le mariage fut décidé d'urgence et célébré à Monbello, en septembre 1797.

Pauvre Leclerc ! Il n'allait pas tarder à jouer le rôle ingrat du mari de la reine.

Pauline était à peine devenue sa femme, qu'elle avait cessé de l'aimer pour ne penser qu'à vivre au gré de ses caprices et de ses folles fantaisies. La toilette la préoccupe encore plus que ses amours, cependant innombrables. Elle

a sur Joséphine l'éclatante supériorité de la jeunesse. Désormais, c'est un duel à mort entre ces deux femmes. Elles se haïssent, tout en se prodiguant des protestations de tendresse ; leurs baisers voudraient être des morsures.

La veuve de Beauharnais fait appel en vain à tous les artifices du luxe et de la coquetterie, elle ne peut vaincre l'adorable Pauline, qui est vraiment « la plus jolie femme du temps ». De beaux cheveux, des yeux pleins de douceur et de flamme, des dents admirables, qu'elle montrait avec ostentation pour faire enrager Joséphine qui ne riait jamais de peur de se faire des rides et d'étaler sa vilaine denture, enfin un corps souple et charmant, une poitrine merveilleuse, une taille d'une finesse extraordinaire, des mains et des pieds d'enfant, une démarche d'une grâce infinie. Incessu ftatuit deo . . . Telle était Pauline Bonaparte.

On cherchait, en vain, une légère imperfection qui aurait déparé cet incomparable ensemble. Une femme, mécontente et jalouse, trouva pourtant ce défaut, qui avait échappé à tous les regards.

Le général Leclerc et sa femme étaient revenus à Paris, après la naissance de leur fils, à qui Bonaparte avait donné le nom de Dermide, en souvenir d'Ossian.

Au cours d'une fête donnée par Mme Permon, mère de Laure Junot, Mme Leclerc avait fait, au milieu d'une double haie d'admirateurs, une entrée triomphale. Un murmure d'amour s'était élevé sur ses pas. Radieuse,

toute fière de son succès, elle était allée, après avoir fait deux fois le tour des salons, s'asseoir sur un canapé, dans un boudoir, entourée aussitôt d'un cercle d'adorateurs qui, dès son entrée, avaient abandonné les autres femmes pour la suivre.

Furieuse d'être délaissée, emportée par la jalousie, Mme de Contades s'était levée, avait pris d'autorité le bras d'un jeune homme timide, qui, seul, était resté près d'elle et l'avait entraîné dans le boudoir où trônait la belle Pauline. Celle-ci continuait à se laisser admirer. Elle n'avait même pas jeté les yeux sur la nouvelle venue ; mais elle entendit, tout à coup, ces mots prononcés d'une voix perçante et irritée qui vinrent la souffleter en plein visage :

— Quel dommage ! mais quel dommage !... Pour une si jolie femme... Une pareille infirmité... Vous ne voyez donc pas ses oreilles ? Elles sont affreuses ! Ah ! comme je la plains !

Mme de Contades avait vu juste. Les oreilles de Pauline étaient, nous rapporte la duchesse d'Abrantès, « un morceau de cartilage blanc, mince, tout uni et sans être aucunement ourlé ».

Pauline ne put retenir ses larmes sur le coup. Mais la leçon porta. Grâce aux artifices de la coiffure, on ne vit plus jamais ses malencontreuses oreilles.

Elle menait, depuis son mariage, une existence passablement déréglée. Ses frasques défrayaient la chronique

scandaleuse de l'époque. On calculait le nombre de ses amants. On citait leur nom... Parmi eux, le tragédien Lafon, qu'elle aima pendant assez longtemps. La liaison fit même scandale et Bonaparte résolut d'intervenir. Sa terrible famille ne lui donnait ni joie, ni tranquillité. Il décida d'éloigner Pauline, afin de la soustraire aux dangers de la vie parisienne et chargea le général Leclerc de commander une expédition contre les noirs révoltés de Saint-Domingue.

Les noirs de Saint- Domingue s'étaient

soulevés contre l'influence française. Toussaint Louverture, fils d'esclave, despotique et cruel, le Spartacus nègre, s'était mis à la tête du mouvement. Les cerveaux primitifs de ces hommes avaient fermenté en apprenant que, dans les Assemblées de la Révolution, des orateurs avaient

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