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Jérôme Bonaparte.
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vanté leur douceur et leur amour de la France. Ils en avaient immédiatement donné les preuves irrécusables, en se livrant aux excès les plus atroces, brûlant les maisons, détruisant les plantations, empalant les enfants blancs, massacrant les hommes, infligeant aux femmes les plus ignobles outrages.
Triste résultat des discours imprudents dans lesquels « rhumanitairerie avait fait sa gamelle ». La faiblesse et l'incapacité du général Laveaux avaient fait le reste !
Le 24 octobre 1801, le général Leclerc était nommé commandant en chef de l'expédition de Saint-Domingue. Il ne put s'embarquer que le 14 décembre suivant. Pauline, à qui Napoléon avait imposé l'obligation d'accompagner son mari, furieuse de partir, avait multiplié les difficultés et les retards. Elle pleurait, elle gémissait, elle protestait. Elle prenait tout le monde à témoin de la cruauté du Premier Consul, qui sûrement voulait se débarrasser d'elle en l'envoyant à la mort, car elle était sûre de mourir dans cette affreuse île lointaine. Elle n'avait que le choix du genre de trépas ! Serait-elle piquée par les serpents, terrassée par la fièvre jaune, ou découpée en petits morceaux par les noirs anthropophages, sanguinaires, dédaigneux de sa beauté ? Une chose était sûre. Elle mourrait.
La duchesse d'Abrantès s'employa à la tranquilliser et elle commença par lui affirmer qu'il ne pouvait y avoir de serpents à Saint-Domingue, puisque c'était une île.
Comment y seraient-ils venus ? C'est vrai, dit Pauline, qu'un tel raisonnement avait déjà à demi rassurée, Laure d'Abrantès continua qu'avec des précautions on pouvait éviter la fièvre jaune... et tout en parlant, elle nouait sur la jolie tête de Pauline un madras, qu'elle s'était fait apporter, puis, tendant un miroir à sa capricieuse amie, elle lui dit :
— Regardez-vous. Voyez comme vous êtes jolie ainsi. Les noirs n'oseront jamais abîmer une tête aussi charmante.
Pauline ne pleurait déjà plus. Tout à fait consolée, elle riait aux éclats, en montrant ses belles dents blanches. C'était le rayon de soleil après l'ondée ! Et elle s'était mise à préparer des cargaisons de toilettes, espérant déjà, tandis que son mari ferait par les armes la conquête de Saint-Domingue, conquérir, quant à elle, tous les cœurs par sa beauté.
Absorbée qu'elle était par ses robes et ses chapeaux — qui devaient tenir plus de place que tous les bagages de l'armée — Pauline faillit oublier son fils, le petit Dermide. Elle l'emmena cependant.
Mais, arrivée à Brest, elle n'en- continua pas moins ses récriminations et ses simagrées. Il fallut la porter presque de force, à bord du vaisseau l'Océan, que commandait l'amiral Villaret de Joyeuse, qui avait dans son état major Jérôme Bonaparte.
Sur le pont du bateau, Pauline retrouva Fréron et ne
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parut plus se souvenir qu'elle l'avait aimé. Débarquée dans l'île, elle se livra aussitôt aux pires excès qui compromirent gravement sa santé. On peut dire, en reprenant un mot du chancelier Pasquier, que sa vie « fit rougir le soleil des Tropiques ».
Il est juste de reconnaître, toutefois, qu'à Saint-Domingue la sœur de Napoléon fit preuve d'un grand courage. Lorsque les Noirs assiégèrent la ville, elle refusa de s'embarquer et de fuir devant un ennemi qui n'eût fait ni grâce, ni quartiers. Elle savait qu'une mort atroce l'attendait si elle était faite prisonnière et elle répondait à ses suivantes qui pleuraient et la suppliaient de les sauver elles-mêmes, en acceptant de s'enfuir :
— Vous pouvez pleurer, vous ; vous n'êtes pas, comme moi, sœur de Bonaparte. Je ne m'embarquerai qu'avec mon mari ou je mourrai.
Usé par les soucis, miné par les préoccupations de toutes sortes, Leclerc fut emporté par la fièvre jaune, dans la nuit du Ier au 2 novembre 1802. Pauline sut être très digne, sur le moment. Elle pleura même le défunt ! Larmes de regret ou de remords ? Elle lui fit faire un beau cercueil de cèdre, qui fut placé sur le Swiftsure et on mit à la voile pour la France. Pendant la traversée, Pauline retrouva
toute sa gaieté. Elle était facile à consoler. C'était une veuve joyeuse. Elle joua au naturel avec le général Humbert les scènes de passion au Lion Amoureux, de Ponsard. Rentrée en France, à Paris, elle ne songe d'abord qu'à se soigner. Elle est très malade : ses mains sont couvertes de plaies, ses cheveux tombent... elle doit les faire couper.
C'est un grand chagrin, mais Napoléon la console en lui disant qu'ils repousseront plus beaux encore. Elle va être désormais une grande malade qui consacrera toute son existence à consulter les médecins et à prendre
les remèdes les plus divers, les médecines les plus variées. Si l'on excepte Louis XIV, aucun personnage historique n'a, je crois, mis ses intestins à une aussi rude épreuve, ni absorbé autant de purges et de clystères.
Mais, même malade, elle use ce qu'elle a de forces dans
Le général Leclerc.
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les fêtes et le plaisir. Elle suit, d'ailleurs, l'exemple général : Paris ne songe qu'à s'amuser. On se presse chez Mme Récamier toujours belle ; la comédie de salon est à la mode ; les financiers, les fournisseurs aux armées, les manieurs d'argent écrasent le pauvre peuple de leur luxe. Ouvrard donne des fêtes magnifiques et coûteuses.
Le goût est éclectique. L'idole d'un jour est bientôt remplacée par celle du lendemain. La société parisienne s'engoue avec le même enthousiasme de l'illustre Fox et de l'enfant sauvage de l'Aveyron, qui n'a jamais pu apprendre à parler et qui grimpe dans les arbres à la manière d'un orang-outang.
Pauline, entourée d'une cour de brillants officiers et de ravissantes jeunes femmes — sa beauté n'a point de rivale et ne craint aucune comparaison — est vraiment la déesse du jour.
La matinée est consacrée à la réception des fournisseurs qui se pressent dans ses antichambres : des marchandes de modes avec leurs immenses cartons à chapeaux, des lingères, des marchandes de robes, des bijoutiers, du coiffeur ! Déjà, on l'a surnommée la reine des colifichets. Mais le défilé s'arrête. La foule s'écarte, les quémandeurs disparaissent... Une petite personne sèche, courte et noiraude, qui vient d'arriver et n'attend jamais, pénètre d'autorité dans la chambre de Pauline. C'est la nécromancienne. Elle prédit l'avenir et conjure
le mauvais sort. Pauline est follement superstitieuse.
La devineresse s'installe, prépare le grand jeu, et tantôt, avec ses cartes, tantôt à l'aide d'un blanc d'œuf dilué dans un verre d'eau, lui donne des oracles vagues et nébuleux. Mais Pauline en est enchantée. Ses questions sont, d'ailleurs, toujours les mêmes : « Me sera-t-il fidèle ? Aime-t-il d'autres femmes ?... » Il s'agit du favori du moment, qu'il s'appelle Lafon ou Jules de Canouville. Elle n'a plus le temps de renouer sa ceinture entre l'amant d'hier et celui de demain !
Les dîners les plus somptueux, les bals les plus brillants, les fêtes les plus éblouissantes se succèdent sans interruption. C'est la ronde effrénée du plaisir.
Faut-il s'indigner de cette folle orgie ? Napoléon ne le pensait pas.
Premier Consul ou empereur, il voulait — et il entendait être obéi — que les coûteux plaisirs des riches fussent, non une insulte à la misère du peuple, mais le moyen de le soulager. Quand il payait les dettes de Joséphine ou de Pauline ; quand il réglait, sur sa cassette particulière, les formidables notes de leurs fournisseurs, il pensait aider à la prospérité du commerce et de l'industrie de son empire. Il disait qu'il donnait du travail aux ouvriers en favorisant le luxe et les dépenses.
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Mais, s'il admettait et même encourageait les prodigalités de sa femme ou de ses sœurs, il ne pouvait tolérer les scandales de la vie privée de Pauline. Elle exagérait vraiment ! Elle « s'affichait trop ». Il fallait mettre un terme à ses écarts de conduite.
Il résolut de la remarier. Le mari, au moins, servirait de couverture, s'il ne pouvait être un frein. La victime choisie pour ce redoutable emploi fut le prince Camille Borghèse. D'une illustre famille romaine, petit-neveu du pape Paul V, il avait une assez vilaine figure, mais c'était là un détail que compensait avantageusement une grande fortune : deux millions de rente et un palais magnifique rempli d'œuvres d'art. Le prince Camille avait pris parti pour la France. Son frère, le prince Aldobrandini, était resté fidèle au pape. Les deux frères avaient, on le voit, l'art d'équilibrer leurs chances en misant sur les deux tableaux ; l'un jouait le rouge et l'autre, le noir.
La famille corse n'avait pas encore vu pleuvoir des couronnes royales sur la tête des frères et sœurs de Napoléon... Pauline allait, la première, recevoir une couronne fermée. Son orgueil en fut délicieusement chatouillé. Elle pensa surtout à la rage et à la jalousie de sa belle-sœur, qu'elle détestait plus que jamais. Elle faisait des pieds de
nez à Mme Bonaparte, lorsqu'elle parcourait, à sa suite, les salons officiels ; elle l'appelait « la vieille peau » et livrait, chaque jour, l'assaut à Napoléon, pour qu'il se décidât à la quitter.
Joséphine — il est vrai — payait Pauline de la même monnaie, déversait les calomnies les plus infâmes et allait jusqu'à salir, contre toute vérité, les relations du frère et de la sœur. C'était une famille bien unie !
Le mariage fut célébré chez Joseph, à Mortefontaine, le 28 août 1803, soit moins de dix mois après la mort de Leclerc, en l'absence de Napoléon. Pauline était tout à l'ivresse de son titre et de sa fortune. Le mari n'était qu'un accessoire et ne devait d'ailleurs pas être gênant.
Il fallait aussitôt rendre visite à Mme Bonaparte et l'écraser de son luxe ! Entourée des meilleurs de ses fournisseurs, elle réfléchit longtemps sur le choix de la toilette qui devait le mieux faire valoir sa beauté à son aurore, tout en éclipsant le soleil couchant des charmes de Joséphine.
Les curieux mémoires du temps et particulièrement ceux de la duchesse d'Abrantès, nous ont rapporté tous les détails de la toilette imaginée par Pauline, en ces circonstances mémorables : « une robe de velours vert et, dessus, tous les diamants de la maison de Borghèse parsemés avec la profusion des étoiles dans le ciel d'Orient. Les pierreries qui ne pouvaient pas tenir sur la robe, faute de place, elle
les portait sur la tête. Elle était resplendissante sous sa carapace de diamants. C'était un véritable ruissellement de feux et d'éclairs. »
Pauline était sûre de vaincre. Radieuse, elle se regardait
dans la glace, et riait,
en songeant au dépit de sa détestée bellesœur. Mais la créole avait paré le coup.
Avertie à temps, — elle eut toujours des agents à sa solde, elle en avait même contre son mari. Fouché fut son informateur et son complice, — elle ménagea à la princesse Borghèse une désagréable riposte.
Le prince et la princesse avaient quitté Paris dans un magnifique équipage à six chevaux, escorté de piqueurs porteurs de torches... Lorsqu'ils arrivèrent à Saint-Cloud, où résidait alors Joséphine, le cœur de Pauline tressaillait de joie. L'huissier annonça :
— Monseigneur le prince et Madame la princesse Borghèse.
CAMILLE P.« DE BOJR.GiIK.SF, .
Le prince Camille Borghèse.
Joséphine ne fit pas un mouvement. Debout, devant un canapé, tout au fond du salon, elle obligea les deux arrivants à venir jusqu'à elle. A la toilette tapageuse et à l'exposition de joaillerie de Pauline, elle opposait deux armes qui devaient lui assurer la victoire. D'abord, une simple, mais ravissante robe de mousseline de l'Inde agrafée par deux têtes de lion en or, sans aucun autre bijou. Ensuite, une soie bleue, dont elle avait fait tendre son salon pour contrarier la couleur verte de la robe de la princesse et en tuer l'effet.
En quittant Saint-Cloud, Pauline offrit à Laure Junot de la ramener à Paris dans sa voiture. La future duchesse d'Abrantès se faisait prier pour accepter. Elle ne voulait point — disait-elle — troubler le tête-à-tête des deux jeunes époux, au début de leur lune de miel. Mais Pauline fit taire ses scrupules et elle dissipa ses hésitations en lui disant :
— Une lune de miel ! Tu n'y penses pas, avec cet imbécile-là !
Le prince Borghèse s'était déjà révélé un médiocre mari. Louis XVI avait été « empêché » dans les premiers temps de son mariage avec Marie- Antoinette. Le mari de Pauline était, lui, tout à fait insuffisant.
Quelques jours plus tard, le prince et la princesse Borghèse quittèrent Paris pour Rome. Ils allaient habiter le magnifique palais Borghèse, où devait mourir bientôt le
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petit Dermide Leclerc, filleul de Napoléon. Entourée de chefs-d'œuvre, Pauline ne tarda pas à s'ennuyer mortellement. Elle se mit à accabler son frère de plaintes et de récriminations.
Napoléon la rappela rudement à ses devoirs et, comme elle parlait sans cesse de « son exil », il lui écrivit, le 6 avril 1806 :
« J'ai appris avec peine que vous n'aviez- pas le bon esprit de vous conformer aux mœurs et aux habitudes de la ville de Rome... Mettez-vous bien dans la tête que si, à l'âge que vous avez, vous vous laissez aller à de mauvais conseils, vous ne pourrez plus compter sur moi. »
Un événement artistique devait rompre pourtant la monotonie de cet exil : le sculpteur Canova allait faire la statue de Pauline, mouler son corps admirable à peine voilé par une légère draperie. Le génie du sculpteur allait immortaliser sa beauté. Le modèle et l'artiste sont passés ensemble à la postérité.
Au fond du vieux palais le marbre inhabité Garde de Canova la mémoire éternelle.
La beauté de Pauline a vaincu les siècles impuissants. Pauline est nue pour l'éternité. On cite à ce propos une anecdote charmante : Comme elle racontait ses séances de
PS
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pose devant Canova une de ses dames d'honneur lui dit : « Votre Altesse Impériale a dû être gênée de poser ainsi toute nue » et Pauline Borghèse répondit avec un doux sourire : « Maïs non, il y avait du feu. »
La statue de Canova se trouve aujourd'hui au Casino de la Villa Borghèse.
Canova aimait à représenter ses modèles à l'état de nature ; c'est ainsi que dans la cour du Musée Bréra, à Milan, on peut voir une de ses œuvres qui nous montre Napoléon en dieu de la guerre, dans le costume d'Adam.
En somme, Canova était un précurseur. Il avait prévu le culte du nudisme et la mode des cures de soleil alpestres ou méditerranéennes.
Une séparation de fait, arrangée à l'amiable, intervint entre le prince Borghèse et la capricieuse Pauline. Elle devait durer jusqu'en 1807, après la paix de Tilsitt.
Du radeau sur le Niémen, où le grand Empereur avait retrouvé le Tsar, il avait le temps de songer au bonheur et à l'union de sa famille et il imposa la réconciliation Si le prestige de sa gloire et son autorité d'empereur n'avaient point suffi à se faire complètement obéir, il avait toujours du moins, un moyen suprême de persuasion en gorgeant d'honneurs et de richesses ses frères et ses sœurs.
Pauline fut princesse impériale, grande-duchesse de Guastalla. Son premier élan de joie devait être tempéré,
il est vrai, par la révélation inattendue pour elle, que la capitale de son duché était un pauvre village habité par quelques rares paysans et de nombreux troupeaux de cochons. Elle en fut exaspérée et fit savoir à Napoléon, caro fratello mio, qu'elle entendait être traitée sur un pied d'égalité avec Annunciata, qui venait d'être nommée grandeduchesse de Berg et de Clèves et qu'elle lui arracherait les yeux, s'il ne lui donnait pas à gouverner « un Etat un peu plus grand qu'un mouchoir de poche, avec des sujets qui n'aient pas quatre pattes et une queue entortillée ».
Pauline fut au comble de la joie, lorsque l'empereur l'autorisa à revenir à Paris. Elle assista à toutes les fêtes, aux chasses de Fontainebleau; sa robe de velours lilas brodée d'argent fit tourner toutes les têtes...
Elle se découvrit soudain une passion irrésistible pour la musique. En réalité, elle aimait un musicien... Il s'appelait Blangini. Il était jeune. Il avait un joli visage, une voix délicieuse. Jamais, depuis Garet, artiste n'avait connu pareil engouement. La princesse se mit à chanter et elle nomma Blangini directeur de sa musique.
L'impératrice Joséphine, pour faire enrager sa bellesœur, avait donné, en même temps, au chanteur mondain, le titre de compositeur de sa chambre, mais Pauline tint bon et l'emporta.
De nouveau malade, à la fin de 1808, elle va se soigner à Nice, où la suit toute sa maison, parmi laquelle figurent
des dames d'honneur, des gentilshommes de chambre, un médecin, Blangini et un aumônier, dont l'emploi ne dut pas être une sinécure s'il confessa souvent la belle pécheresse.
Un courrier part chaque jour de Paris, pour lui apporter à Nice des robes et des chapeaux. Elle parcourt les environs avec sa suite brillante. On fait de longues promenades en mer et, partout, elle reçoit les honneurs qui sont dus à un membre de la famille impériale.
Mais, quelqu'un est annoncé, qui va troubler la fête. C'est le prince Camille Borghèse. Napoléon vient de le nommer « Gouverneur Général des départements au delà des Alpes ». Il faut partir sans retard. C'est l'ordre de l'empereur, qui a réalisé, par la même occasion, une excellente opération en achetant pour dix-huit millions, qu'il ne paya d'ailleurs qu'incomplètement, les magnifiques collections du palais Borghèse, dont le père du prince Camille avait refusé vingt-cinq millions.
Le voyage de Nice à Milan fut épique. On croit lire un chapitre du Roman Comique. Pauline est d'une humeur massacrante. Ses caprices affolent sa suite. Elle n'est pas installée dans sa berline qu'elle veut en descendre, et marcher sur la route... Mais la marche la fatigue. Il faut
qu'on la porte... La chaise à porteurs l'incommode. Elle veut reprendre sa place dans la berline !
La seconde étape du voyage est à Tende, petit village tout près du Col. L'installation est sommaire. Pauline finit par s'en contenter. Il n'y a, du reste, pas moyen de faire autrement. Mais à peine est-elle couchée que la maison retentit de cris perçants et d'appels désespérés.
Tout le monde se précipite, inquiet, bouleversé, vers la chambre de la princesse. Un événement tragique vient de se produire : la sœur de Napoléon a la colique !
— Vite, un lavement à la fraise de veau ! gémit-elle d'une voix plaintive.
On fouille, en vain, les rares maisons de Tende. Il n'y a de fraise nulle part, parce qu'il n'y a pas de veau. Le médecin, les dames d'honneur proposent d'administrer quand même le traitement cher à M. Purgeon assaisonné d'un autre émollient. Pauline écume de rage :
— Je veux un lavement à la fraise de veau, s'écrie-t-elle, et j'entends être servie !
Des courriers partent au galop dans toutes les directions. L'un d'eux a la chance enfin de trouver l'unique veau de toute la région ! Il ramène la pauvre bëte en travers de sa selle. L'innocente victime est égorgée et la princesse peut absorber son remède. Elle est immédiatement guérie et s'endort d'un sommeil paisible.
Mais le prince n'est pas au bout de ses peines et de ses tracas. Sa terrible moitié n' imagine- t-elle pas, tout à coup,
qu'en sa qualité de princesse impériale, elle doit toujours avoir le pas sur son mari et que c'est elle qui doit répondre aux harangues des autorités locales — prétention qui ne manque pas de soulever plus d'un incident burlesque.
Enfin, le voyage se termine à Raconniggi et le prince et la princesse commencent vraiment à régner. La ville de Turin leur offre une fête splendide, au cours de laquelle Pauline, qui avait enchanté tous les yeux par son éclatante beauté, gagne tous les cœurs en réclamant à l'orchestre, qui entamait une danse française de jouer une danse du pays : une montferrina.
Photo Giraudon.
La princesse Pauline dans sa villa de Rome.
Peinture de F. -G. Kinson.
La cour de Turin devient une des plus brillantes de l'épopée impériale.
MM. de Clermont-Tonnerre, de Montbrison, de Forbin, Alfieri de Sostegno ; Mmes de Chambaudouin, de Champagny, de Barrai, la marquise de Bréhan, de nombreux pages entourent le prince et la princesse.
L'été, tout cette petite cour se transporte à Stupiniggi et habite un ancien rendez-vous de chasse des rois de Sardaigne, petit château, dont le toit, surmonté d'une tête de cerf aux immenses ramures, faisait dire aux courtisans, heureux de se libérer un moment de leur servitude :
— Le prince a choisi l'emblème qui lui convient le mieux !
Cependant, Pauline s'ennuie. L'ennui a toujours été le mal rongeur de sa brillante existence. Elle écrit à Napoléon pour lui demander de la laisser rentrer en France ; elle lui envoie des certificats médicaux à l'appui de ses lamentations ; elle se drogue même, use de tous les nouveaux remèdes et finit par s'écrier :
— Je suis citoyenne française. Personne n'a le droit de me retenir malgré moi loin de ma patrie. Est-ce parce que je suis princesse Borghèse ? La belle raison... Je suis la veuve du général Leclerc et je m'en contente...
Pauline était tenace. Elle escomptait aussi l'affection, la prédilection que l'empereur lui avait toujours témoignée et que d'abominables calomnies ne sont pas parvenues à salir. Elle obtint la permission de rentrer en France pour aller prendre les eaux à Aix, en Savoie.
Là, elle devait retrouver Talma. Le grand tragédien a^sait conçu pour Pauline une passion aussi ardente que celle des héros qu'il personnifiait sur la scène avec un génie qui n'a jamais été égalé. Pauline, fatiguée des amours soldatesques et des plates déclarations intéressées des courtisans, en était à la minute psychologique où elle devait préférer à la brutalité des gestes, la splendeur des mots. L'interprète inspiré des grands tragiques put lui murmurer et lui écrire les déclarations les plus passionnées.
La fièvre littéraire est contagieuse. Pauline, qui n'aimait guère que les lectures frivoles, — et encore, — se levait dans la barque qui la promenait sur le lac du Bourget, pour réciter, fort mal d'ailleurs, des vers à'Ossian. Ainsi, ce paysable admirable, « ces montagnes, ces rochers muets, ces grottes, ces forêts obscures », ces eaux à la fois transparentes et sombres, avant même qu'Elvire et Lamartine les eussent immortalisés, avaient déjà fait un miracle, en inspirant au cerveau frivole que contenait la jolie tête de Pauline Bonaparte, le goût du beau et l'émotion de la nature.
Pauline s'était juré de ne plus retourner à Turin, Elle
revient donc à Paris et s'installe dans le bel hôel du faubourg Saint-Honoré, où se trouve aujourd'hui l'ambassade d'Angleterre. Ses salons sont remplis de tout ce que Paris offre de plus brillant. Tout l'état-major du maréchal Berthier et de la Garde impériale entoure la princesse de ses hommages et elle n'y résiste pas.
Les jeunes officiers veulent vaincre dans les alcôves aussi vite que sur les champs de bataille. Le favori est d'abord le beau Jules de Canouville. Il suscitera la colère de l'empereur par l'audace de ses incartades. Ce Canouville était vraiment le plus tendre des amis. Il ne reculait devant aucun sacrifice pour plaire à celle qu'il aimait.
Une nuit, la princesse est atteinte d'une rage de dents. Le dentiste, appelé en toute hâte, veut arracher la dent malade, mais Pauline éclate en sanglots ; elle redoute la douleur. « Ce n'est rien », lui assure Jules de Canouville, qui se trouvait auprès d'elle et, pour le lui mieux prouver, ouvre toute grande sa bouche et se fait arracher une dent saine. Pauline, toute émue, se laisse alors enlever sa dent malade.
Le lendemain, le dentiste racontait avec attendrissement, à tous ses clients, combien le ménage Borghèse était uni et quel dévouement le prince montrait à sa charmante femme I En voyant Jules de Canouville dans une intimité complète avec Pauline, il n'avait pas douté un instant que ce ne fût le mari.
Jules de Canomille, qui avait porté avec ostentation une fourrure que Napoléon avait donnée à sa sœur, fut envoyé en Espagne, où il trouva la mort.
La place de favori ne resta pas vacante longtemps. Pauline chercha un successeur. Ses regards se portèrent sur M. de Septeuil, mais celui-ci, dont le cœur était pris ailleurs, déclina cet honneur. Il fut exilé aussi en Espagne, où il fut amputé d'une jambe.
On était, à cette époque, exilé pareillement par un oui ou par un non. Les caprices de Pauline ne connaissaient pas de limites.
Au cours d'un de ses voyages dans l'Est, elle descendit à la préfecture, chez le préfet, M. Leclerc, son beau-frère. Elle demanda immédiatement une douche au lait. Le haut fonctionnaire, navré, dut lui avouer qu'il n'y avait point à la préfecture d'appareil à douche.
— Rien de plus simple, dit alors Pauline, d'un petit ton sec, qui n'admettait pas de réplique, faites percer le plafond et par le trou on n'aura qu'à verser sur moi des seaux de lait.
Le préfet dut s'exécuter et pendant longtemps sa préfecture eut son plafond troué et garda l'odeur du lait caillé.
Avant la chute de l'Empire, Pauline Bonaparte éprouva sa plus grande joie. Sa belle-sœur détestée était renvoyée, disgraciée, chassée... « Enfin ! » s'écria Pauline, en apprenant le divorce de Napoléon.
Mais le ciel s'était obscurci ; les feux éclatants de la gloire impériale allaient s'éteindre : le dieu de la guerre, longtemps invincible, allait connaître la défaite...
Bientôt, l'Empereur n'a plus pour empire qu'une petite île pauvre en face de la côte italienne.
Rendons justice à Pauline. Presque seule de toute la famille impériale, elle est restée fidèle au malheur. Lorsque Napoléon, vaincu et fugitif, déguisé en officier autrichien, escorté et protégé par des représentants des puissances ennemies, était arrivé dans la villa que la princesse Borghèse habitait au Luc, elle l'avait prié de quitter cet uniforme, qui lui allait si mal, puis elle s'était jetée en pleurant dans ses bras et l'avait serré sur son cœur.
Elle vint le voir à l'Ile d'Elbe.
Après Waterloo, elle voulut, tout de suite, rejoindre son frère à Sainte-Hélène. Sa santé, irrémédiablement compromise, l'en empêcha. Elle écrivit à lord Liverpool une lettre touchante.
Elle avait fait mieux. Elle avait mis à la disposition de
Napoléon sa fortune et ses bijoux qu'elle aimait tant et dont elle était si fière.
Si elle fut coquette et dépensière, si elle vécut d'une vie facile et déréglée, si elle oublia les devoirs que lui imposaient son rang et sa situation, du moins eut-elle alors des gestes profondément humains, inspirés par un cœur sensible et généreux.
Ceci compense cela.
Ni la maladie, ni l'âge, ni le malheur n'étaient parvenus cependant à calmer les ardeurs d'un tempérament volcanique à éruptions fréquentes.
En 1825, épuisée par les plaisirs, usée par les excès, désolée de n'être plus que l'ombre d'elle-même et d'avoir perdu l'éclat de sa radieuse beauté, Pauline se préparait à mourir.
Quand elle sentit venir son heure dernière, elle se fit apporter son miroir...
Volontiers, elle eût murmuré, comme Thaïs :
O mon miroir fidèle, Dis-moi que je suis belle Et que je serai belle éternellement !...
Puis, elle rendit à Dieu son âme légère et frivole. Elle partait sans crainte pour
...ce pays inconnu D'où pas un voyageur n'est encor revenu.
Elle quittait la vallée de misère, où elle avait connu tant de joies, sans avoir l'appréhension de l'au-delà. Elle était confiante dans la bonté divine. Elle avait la certitude de retrouver au séjour des bienheureux Meryem la Magdaléenne, la grande pécheresse, à qui le Christ avait pardonné, et qui, elle aussi, avait beaucoup aimé»