LADY MACBETH
Il pèse sur Lady Macbeth trois cents ans de diffamation géniale, et le diffamateur a été le grand dramaturge qui s'appelle William Shakespeare.
Chose singulière, le procureur général Shakespeare, si vous me permettez de l'appeler ainsi, en dressant dans son drame immortel son acte d'accusation, a consacré à jamais la popularité de lady Macbeth, popularité malsaine, si l'on veut, popularité du crime, mais qui a fait de cette femme une femme célèbre, et, alors qu'à l'heure actuelle on discute, sinon l'existence, tout au moins la personnalité et les œuvres de William Shakespeare luimême, l'auteur pourrait voir, s'il vivait encore, cette
i. Ma chère et admirable amie, Madame Brisson, avait eu l'idée de faire revivre à l'Université des Annales le Procès de Lady Macbeth. Mon très regretté confrère, Jean Richepin était l'Accusateur.
Je présentai la Défense. Voici cette pseudo-plaidoirie. Elle contient des fautes, des répétitions — défauts inhérents à l'improvisation.
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chose singulière : discuté lui-même, son héroïne ne Test pas. Son héroïne est une femme célèbre.
Dans le drame de Shakespeare, . Lady Macbeth est l'instigatrice du meurtre. Elle est une ambitieuse forcenée, elle est une mégère pour ainsi dire mal apprivoisée, elle fait partie, comme disait le romantique Paul de Saint- Victor dans une préface éloquente, d'un couple titanesque qui est né pour le mal et qui a conçu et exécuté le plus lâche des crimes.
Vous connaissez l'accusation. Avant de présenter la défense, il est peut-être utile de la rappeler d'un mot. Lady Macbeth est accusée d'avoir été l'instigatrice d'un crime effroyable : elle aurait fait tuer, par son mari, Macbeth, le roi Duncan, qui était à la fois son maître, son hôte et son parent. Elle aurait poussé son mari au crime, c'est elle qui aurait été l'instigatrice, c'est elle qui aurait conçu ce meurtre abominable, et c'est elle qui aurait dirigé le bras de son mari pour lui faire commettre le crime qu'elle n'osait pas commettre elle-même.
Voilà la légende, voilà l'accusation en deux mots. Joignons à ceci qu'il va régner, dans toute la pièce, une atmosphère d'horreur indicible. Le roi Duncan ayant été assassiné, deux de ses chambellans, deux de ses gardes,
deux de ses officiers d'ordonnance qui reposent auprès de lui, ont été tués également. Et comme la soif du sang * rend Macbeth sanguinaire, après l'assassinat de Duncan, après le meurtre des deux chambellans, voici Banquo qui va être tué à son tour parce qu'il peut être un rival ou un témoin dangereux, et voici les enfants des uns ou des autres qui ont échappé à grand'peine au meurtre qui les menaçait et qui ont dû prendre la fuite pour se soustraire au poignard des assassins. Voilà l'accusation.
On s'imagine — ceux qui connaissent superficiellement le drame
de Shakespeare — que lady Macbeth (son nom seul évoque l'horreur et le tragique) est une sorte de mégère mal apprivoisée, une virago ayant l'apparence d'un homme, aux traits forts et puissants. Point du tout ! C'est une Anglaise, une Saxonne aux traits
Shakespeare.
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légers et gracieux ; elle a une admirable chevelure blonde, elle a de jolis yeux bleus, et elle est frêle, elle est délicate. La voilà sous les apparences les plus réelles, telle que peut nous apparaître lady Macbeth. Nous allons la voir à l'œuvre, et, pour bien la juger, il ne faut pas penser que nous sommes, à l'heure actuelle, en 1930; il faut, pour apprécier son crime, la mettre dans le milieu où elle a vécu.
Voulez-vous voir à quelle époque les faits se passent ?
Nous sommes en 1037 ou en 1039 (on n'est pas au juste fixé pour la date). Représentez— vous, par un léger effort de mémoire, ce que cette date peut faire valoir à nos yeux. Le monde vient d'échapper à peine à l'obsédante terreur de l'an 1000. Vous savez, — nous sommes ici dans une Université, nous ne sommes pas dans une réunion mondaine ; par conséquent, sans être pédant, on peut faire un peu d'histoire, — vous savez que le monde vient d'échapper à l'obsédante terreur de la fin du monde. En l'an 1000, on était persuadé, superstition qui avait gagné les palais et les chaumières, que le monde allait finir et on avait vécu dans la crainte. Il ne faut pas railler les gens d'autrefois : les Parisiens qui ont craint le Ier mai et qui ont enfoui des victuailles dans leurs caves, ou rempli leurs réservoirs de crainte de manquer d'eau, étaient aussi apeurés que les seigneurs de l'an 1000, qui croyaient à la fin du monde parce que la superstition avait répandu ce bruit.
Nous sommes en 1037, époque de barbarie, et vous allez voir, par un raccourci rapide de l'histoire de ce temps, que le sang, que le massacre est partout. Partout la guerre, partout le carnage suivi d'horribles fléaux. Ceux que la main des hommes ne suffit pas à détruire, — et on croirait écrire l'histoire des dernières guerres, — ■ ceux qui ne sont pas tués par les armes des combattants succombent soit à la peste, soit à d'autres maladies. La nature se charge de tuer ceux que la barbarie des hommes a épargnés. Et c'est partout la loi du plus fort : le faible est opprimé, et le vieillard qui fait le chœur antique dans le drame de Shakespeare peut dire, à l'acte II, scène IV :
« Je viens de vivre soixante-dix années durant lesquelles j'ai vu d'étranges choses et vécu également de terribles heures. »
Voulez- vous que je vous cite quelques faits, car il ne faut pas la juger, cette femme, avec la sévérité d'un spectateur contemporain qui a été policé et affiné par des siècles d'éducation raffinée ! Pas le moins du monde. Il faut la juger d'après les mœurs du temps. Qu'est-ce qui se passe donc aux environs de l'an 1037 ?
En France, le roi Henri Ier se révolte contre son père
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Robert le Pieux, pour obtenir le pouvoir, et, dès qu'il a obtenu le pouvoir, ses deux frères, Robert et Eudes, entrent en guerre contre lui. Henri Ier; — qui l'eût cru ! — pour consolider sa situation, songe à faire appel à l'alliance russe, — déjà ! — et il épouse Anne de Russie. En Normandie, Robert le Diable empoisonne son frère, Richard III, dans un festin, à Falaise, et devient, grâce à ce crime, duc de Normandie. En Angleterre, Edmond, fils d'Ethrelder II, est assassiné par son beau-frère, Edric, et sa veuve, pour reprendre le pouvoir, n'hésite pas à épouser Kanut, qui avait vaincu et détrôné son mari. En Danemark, le comte Ulph, beau-frère de Kanut, profite de son absence pour susciter une révolte de ses sujets ; Kanut revient, apaise la révolte, et, comme moyen radical et certain, fait assassiner son beau-frère dans une église. En Russie, enfin, lutte fratricide du grandduc Jaroslav et de ses deux frères pour conquérir le pouvoir. Et, en Grèce, Romain II empoisonne son père pour lui succéder plus vite ; il est, à son tour, empoisonné par sa femme, et Romain III est assassiné dans son bain sur l'ordre de sa femme, l'impératrice Zoé. Voilà le bilan.
Partout le crime, partout le meurtre, partout l'assassinat. Partout la guerre ! Guerre de rapines, guerre incessante entre voisins, au point qu'on est obligé d'instituer la « Trêve de Dieu ».
Guerre en France entre seigneurs féodaux ; guerre en
Angleterre et en Ecosse, avec les pays Scandinaves ; guerre des pays Scandinaves entre eux ; guerre en Allemagne contre l'Italie ; guerre en Bulgarie contre la Grèce ; guerre contre les Turcs, — déjà ! — guerre, enfin, contre les Maures et les Arabes en Espagne...
Nous allons donc voir, comme dit le vieillard, « d'étranges choses », et nous serons beaucoup moins surpris, et, par conséquent, plus indulgents vis-à-vis de lady Macbeth, si nous tenons compte du milieu, de l'air ambiant et des circonstances dans lesquelles va s'accomplir le drame.
Nous avons fait — autant que nous pouvions le faire — rapidement un portrait physique de lady Macbeth. Elle n'est pas la mégère que l'on croyait. Quelle est donc son existence ?
Ici, pour bien la dépeindre et se placer en plein drame, il faut faire appel à l'homme qui, d'après moi, a su le mieux dépeindre l'Ecosse de ce temps, le bon vieux Walter Scott. Et c'est Walter Scott, dans Le Chant du Dernier Ménestrel, Walter Scott, dans La Dame du Lac, ou dans Marmion, qui va, pour ainsi dire, adapter la description du paysage aux faits dans lesquels le drame de lady Macbeth va se passer. Voici ce qu'il écrit :
« Si vous voulez bien voir Melrose, allez-y au pâle clair de lune (vous substituerez Inverness à Melrose, car le drame se passe à Inverness, et vous aurez exactement
la même description), allez-y au pâle clair de lune, car les gais rayons de la lumière du jour ne brillent que pour railler les ruines grises. On voit des arches brisées dans la nuit noire, et les ogives élancées resplendissent lorsque la lumière incertaine et froide de la lune s'écoule sur le donjon en ruine. Les arcs-boutants semblent faits d'ébène et d'ivoire contournés d'argent. On entend au loin gronder la Tweed, et sur les tombes hululer le hibou. »
Il faut avouer que le paysage est peu séduisant, mais la description est sévère et ressemblante.
Et Walter Scott continue :
« O Calédonie triste et sauvage, terre de brune bruyère et de bois hérissés, terribles orages de ces landes désertes. Dans l'air obscurci, un éclair brille, si immense, d'un éclat si rouge, que le château semble en feu. Chaque poutre du hall resplendit, chaque écu sur le mur resplendit aussi. Les trophées, les pierres sculptées apparaissent un instant et disparaissent de nouveau. »
C'est dans ce milieu, dans cet air sinistre, dans cette Calédonie triste et sauvage, terre de brune bruyère et de bois hérissés, que va vivre lady Macbeth.
Quelle est donc sa vie, quelle est son existence ? Vi-
vons-la en quelques phrases avant d'entrer, avec Shakespeare, en plein drame.
Sa vie, c'est encore Walter Scott qui nous la dit.
« C'est une vie monotone que celle des châtelaines,
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(Cliché Les Annales) Dessin de Robida.
Macbeth. — Je t'en prie !... Là, là, vois... Regarde !...
une vie sans distractions. Entre deux expéditions à la frontière du sud, le mari vient visiter sa femme... »
Et c'est bien là l'histoire du général Macbeth, sans cesse parti pour la bataille, et de sa femme, laissée seule dans le château féodal et triste d'Inverness.
« ... Le mari festine dans la grande salle et s'enivre avec ses compagnons. Ils boivent, chacun à leur tour, dans un grand hanap d'argent, du vin aux épices. Puis, l'époux s'endort profondément. Il entend, au matin, une messe hâtive et, remontant à cheval, part pour la chasse. On entendra, tout le jour, sonner les olifants. »
Et la femme reste seule. Elle attend le mari, qui ne fait qu'une apparition entre deux guerres. Le mari s'est endormi à la suite du festin, ayant bu le vin aux épices dans un hanap d'argent. Le voilà qui rentre. Écoutez un peu ce qui va se passer :
« Les hommes, au retour de la chasse ou d'expéditions guerrières, — c'est encore Walter Scott qui parle, — restent vêtus d'acier, le glaive à la ceinture, les éperons aux talons, et ils ne quittent leur brillant équipement ni le jour, ni la nuit (ce qui, certes, ne facilite pas les épanchements conjugaux !) Ils se couchent tout lacés dans leur corselet, avec, pour oreiller, le froid et dur bouclier. Ils découpent, au repas, avec leurs mains gantées de fer et boivent du vin rouge à travers le heaume grillé. »
Le tableau est sinistre ! Il est, je crois, profondément ressemblant.
Macbeth est apparu entre deux guerres, il a festiné avec ses compagnons ; il a bu, dans le hanap, le vin aux épices, il est resté avec le gantelet de fer, le heaume baissé qu'il relève simplement pour boire, et il s'est endormi,
fatigué de la chasse et de la guerre. Le voilà reparti après une courte apparition qui n'a pu apporter, dans le cœur et dans l'âme de la provinciale qui s'ennuie, de la châtelaine qui est seule, — ennui et solitude, deux raisons pour concevoir un crime, — aucun apaisement et aucune joie.
« La dame, dit Walter Scott, son mari étant parti, s'est retirée dans son cabinet secret pour quelque ouvrage au métier ou quelque lecture édifiante. On avait enlevé les tables. Tous étaient oisifs : chevaliers, pages et gens de maison flânaient dans le hall imposant ou s'étaient réunis autour du grand feu. Les chiens courants, fatigués par la chasse, s'étaient étendus sur le sol jonché de joncs, et reprenaient en rêve leur course dans la forêt. »
Nous pouvons, maintenant, parler de lady Macbeth. Nous savons qui elle est, nous savons dans quel milieu elle a vécu. Mais, avant de la voir à l'œuvre, rappelons ce qui s'est passé auparavant.
Le général Macbeth, vingt fois victorieux, — il a rendu au bon roi Duncan d'inestimables services, dont celui-ci l'a récompensé d'ailleurs (ce qui est profondément humain) , par la plus noire ingratitude — le général Macbeth se promène avec un autre général, Banquo. Il est dans la lande déserte. C'est le soir. La lutte est terminée, la victoire
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a souri à ses armes, il est tout joyeux. Tout à coup, dans l'air léger, apparaissent et disparaissent des sorcières. Il a le tort, le très grand tort, d'être superstitieux et de croire aux sorcières.
Les sorcières le saluent et lui disent :
— Tu seras thane de Cawdor...
C'est-à-dire comte ou préfet, avec une immense possession territoriale, représentant du roi dans un clan déterminé.
Il se trouve que la prophétie se réalise immédiatement. Le thane de Cawdor est frappé d'une mort violente, sur l'ordre de Duncan, qui n'a qu'une préoccupation, se débarrasser de tout ennemi qui le gêne. Le thane de Cawdor est tué. Immédiatement, Macbeth, qui a vu les sorcières, reste seul, et avant même qu'il ait pu avoir un entretien quelconque avec sa femme, il va ruminer dans son cerveau préparé pour le crime toutes les prophéties qui viennent d'être dites par les sorcières. Écoutez son langage, et, puisque nous sommes encore dans la légende, prenons Shakespeare avant d'interroger l'histoire.
Macbeth. — Deux vérités ont été dites, heureux prologue du grand drame dont le terme est loyal. Merci, mes seigneurs...
(Il reste seul) .
— Cette sollicitation surnaturelle ne peut être mauvaise et ne peut être bonne !...
(Voyez comme il est troublé et comme son cerveau s'agite.)
— Si elle est mauvaise, pourquoi m'a-t-elle donné un gage de succès en commençant par une vérité ? Je suis thane de Cawdor. Si elle est bonne, pourquoi céder à une suggestion, dont l'épouvantable image hérisse mes cheveux et fait que mon cœur si ferme frappe mes côtes contrairement aux lois de la nature ? Les craintes que l'on voit sont moins redoutables que d'imaginaires horreurs. Ma pensée où le meurtre n'est encore qu'un rêve, secoue à tel point le pauvre royaume de mon âme que toute faculté d'agir est étouffée par des conjectures et que rien n'est que ce qui n'est pas. (Acte premier, scène III.)
La sorcière l'a salué du titre de thane de Cawdor, puis une autre sorcière a ajouté :
— Salut à toi, qui seras roi !...
Immédiatement, dans son cerveau, s'opère ce travail : avant d'avoir revu sa femme, avant qu'elle ait pu, d'un mot ou d'un geste, l'inciter au crime, il va avoir une préoccupation, et cette préoccupation se traduira par une lettre. Écoutez-la bien ! Et, quand on vous dira que lady Macbeth a été le mauvais génie du général Macbeth, son mari, qu'elle l'a poussé au crime et qu'elle en a été l'instigatrice, quand Jean Richepin affirmait, avec tout son talent et toute son ardeur : « Regardez ce malheureux : sans la femme fatale, il n'aurait pas commis le
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crime ! », voyez si je n'ai pas en main le document libérateur, la pièce capitale, et rappelez- vous, dans le drame de Shakespeare même, comment apparaît lady Macbeth.
Les prophéties ont été faites par les sorcières, elles sont tombées dans un cerveau faible, bien préparé pour concevoir le crime. A peine les sorcières se sont-elles évanouies, que Macbeth a pensé au crime. Il est thane de Cawdor, il n'est pas satisfait ! L'ambition devient plus grande dans son cœur, il veut être roi. Il y pense déjà, avant que sa femme l'ait vu.
Et voici que, en effet, seule dans son château d'Inverness, menant l'existence que nous connaissons maintenant, voyant à peine son mari qu'elle aime et qu'elle a épousé dans des circonstances tragiques que vous connaîtrez tout à l'heure, livrée à elle-même, n'ayant plus que la ressource ou de la prière, ou de l'ouvrage qu'elle fait avec ses suivantes, alors qu'elle s'ennuie, alors qu'elle vit dans l'attente d'un événement qui doit modifier sa vie monotone, alors qu'elle regarde par les étroites fenêtres du château et que, par la longue avenue d'arbres, elle se dit : « Quelqu'un va venir qui changera mon existence », — comment, elle ne le sait pas, elle attend, elle est anxieuse, elle pressent un événement quelconque, — arrive un guerrier à franc
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