BARBAROUX
C'est un fou : mais, madame, C'est un fou qui s'adresse aux passions en flamme ! On l'a hué, flétri, bafoué, confondu ; A chaque flétrissure, un crime a répondu. Vainement les soufflets sont tombés sur sa joue. Le crime allait croissant : le sang lavait la boue. Ceux qui l'ont offensé sont tous morts ou proscrits Et l'épouvante, enfin, l'a sauvé du mépris !
Et, en effet, par la lâcheté des uns, par l'indifférence, la nonchalance ou le scepticisme des autres, par la complicité de tous les éléments troubles et interlopes que peut compter la lie d'une population en état d'insurrection continuelle, la puissance de Marat va sans cesse croissant.
Lorsque, enfin, les Girondins s'émeuvent, il est trop tard, le mal a fait de tels progrès que Marat est invulnérable.
Alors qu'il eût suffi, quelques mois plus tôt, d'un geste pour jeter à terre ce hideux fantoche et l'écraser, c'est une véritable lutte qu'il faut maintenant entreprendre contre lui, et une lutte mortelle où le moins scrupuleux des deux adversaires aura forcément le dessus.
Les Girondins allaient l'apprendre à leurs dépens. Le 26 février 1793, une émeute des plus violentes avait eu lieu dans Paris. Des boutiques nombreuses, des magasins avaient été mis au pillage, des incendies avaient été allumés, le sang avait coulé. Un Girondin s'avisa qu'il y avait une étroite corrélation entre cette émeute, ces pillages et les excitations systématiques de
L'Ami du Peuple.
Cette corrélation, il la prenait justement, ce jour-là, sur le fait ; le dernier numéro de L'Ami du Peuple engageait, en termes formels, les Parisiens à piller les boutiques et à égorger ou pendre les commerçants, pour protester contre la cherté de la
vie.
Le Girondin monta à la tribune, tenant à la main la feuille provocatrice, et il s'écria, dans un beau mouvement d'éloquence :
« C'est vainement que nous cherchons loin d'ici les provocateurs des désordres qui nous indignent ! Celui qui les a commandés, celui qui donne le signal de la guerre civile est au milieu de nous : le voilà ! »
Et, de son doigt tendu, il désignait le hideux Marat. Celui-ci ne se laissa pas démonter par cette apostrophe. Il bondit à la tribune et vociféra, dune voix qu'étranglait la fureur:
« Une horde qui a voulu sauver le tyran, une horde qui veut
aujourd'hui la contre-révolution, une horde qui me poursuit parce que je la découvre, demande à grands cris le décret d'accusation contre moi ! »
Puis, après ce préambule de contre-offensive vigoureuse, il protesta de son dévouement passionné à la République et aux idées révolutionnaires, traita les Girondins de « factieux », ce qui était alors l'injure parlementaire la plus redoutable, et réussit ainsi à gagner la fin de la séance sans que le décret d'accusation eût pu être voté.
Le lendemain, il est vrai, les Girondins revinrent à la charge et, après une séance horrible, parvinrent enfin à enlever le vote du décret d'accusation contre Marat, au milieu d'un tumulte affreux causé par les cris de rage de la Montagne soutenue par les hurlements et les trépignements des tribunes, soigneusement remplies de toute la clique révolutionnaire.
Victoire à la Pyrrhus, hélas ! que ce triomphe tardif, difficile et éphémère de la Gironde, dont ce devait être le dernier et inutile succès
Le Tribunal révolutionnaire devant lequel devait comparaître Marat était dû à l'initiative de Danton, de Robespierre et de la Montagne, et il étau composé presque uniquement de leurs créatures.
Marat allait, par conséquent, se trouver là devant des partisans zélés, des amis entièrement acquis à ses idées et dévoués à son parti.
C'était donc, de la part de la Gironde, d'une maladresse insigne que de le déférer à une juridiction qui l'assurait, d'avance, de l'impunité, qui lui donnait figure de martyre et de persécuté, et
i33 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE
d'où il ne pouvait finalement sortir que grandi par un acquittement triomphal et rendu plus redoutable encore par un accroissement de sa popularité.
C'est ce qui ne manqua pas de se produire. Le 24 avril 1793, Marat comparut devant le Tribunal révolutionnaire, et, tout de suite, se posa en victime politique.
« Citoyens, s'écria-t-il en s'adressant aux jurés, ce n'est pas un coupable qui paraît devant vous : c'est l'apôtre et le martyr de la liberté ! Ce n'est qu'un groupe de factieux et d'intrigants qui a porté un décret d'accusation contre moi ! »
Ce groupe de factieux, c'était, tout de même, — il négligeait de le dire, — la grande majorité de la Convention.
Mais les apôtres et les martyrs de la liberté, de l'espèce de Marat, entendent qu'on ne s'incline devant la loi de la majorité que lorsqu'elle leur est favorable.
Tout le procès fut une ridicule parodie de justice qui ne respectait même pas les apparences. Il se termina par un acquittement triomphal, aux applaudissements de la salle, composée tout exprès de partisans zélés. Ceux-ci, débordants d'enthousiasme, se précipitèrent sur Marat, l'enlevèrent à son banc d'accusé, le couronnèrent de feuillages tressés, et, en cortège, le portant en triomphe sur leurs épaules, descendirent le grand escalier du Palais de Justice, aux cris répétés de : « Vive Marat ! Vive l'ami du peuple ! » C'est ainsi qu'il fit sa rentrée à la Convention, porté sur les épaules d'une foule en délire.
Aussitôt, il monte à la tribune, et, sans même ôter sa couronne de lauriers, apostrophe l'Assemblée en ces termes :
c Législateurs du peuple français, je vous présente un citoyen qui, inculpé, vient d'être complètement justifié : il vous offre un
Le Iriomphl dl Aiakat, par Boilly (Musée de Lille).
i4o LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE
cœur pur ! Il continuera à défendre, avec toute l'énergie dont il est capable, les droits de l'homme et la liberté du peuple ! »
Des hurlements d'enthousiasme accueillent ces paroles, on agite frénétiquement des bonnets rouges au-dessus des têtes exaltées, on applaudit, on crie : « Vive Marat ! » C'est une ovation indescriptible.
Muets à leurs bancs, les Girondins pouvaient mesurer là toute l'étendue de leurs fautes, toutes les conséquences de leur première et trop longue inertie, toute la maladresse désastreuse de leur offensive tardive et trop platonique.
Marat sortait de là grandi et donnant l'impression d'être désormais invulnérable.
Quelques semaines plus tard, c'était la revanche terrible de la Montagne. C'était le 31 mai et le 2 juin, où la Convention, cernée, assiégée par deux ou trois mille émeutiers, sous les ordres d'Henriot, toutes ses issues gardées, devait, sous la menace de quatre-vingts canons braqués contre elle, au son du tocsin et de la générale, voter un décret d'arrestation contre les trente-deux Girondins proscrits.
Voilà quelle était la riposte foudroyante du parti de Marat. Voilà comment les apôtres et les martyrs de la liberté s'embarrassaient de légalité et respectaient la liberté du vote, dès lors qu'ils se sentaient les plus forts.
Voilà par quel procédé ils répondaient à la Gironde qui avait eu la candeur naïve de leur laisser les mains libres, lorsqu'elle avait été, si longtemps, en mesure de les réduire à l'impuissance.
Ce coup d'Etat, ce coup de force, par lequel tout ce que la commune de Paris comptait de pire, s'arrogeait le droit de die-
ter seul la loi en France et décrétait l'arrestation des trente-deux députés les plus justement estimés, causa partout en province la plus vive émotion.
Soixante-dix départements protestèrent. Bordeaux, Lyon, Marseille se soulevèrent. Des insurrections éclatèrent un peu partout dans les départements; mais, sans cohésion entre elles, elles furent aussitôt l'objet d'une impitoyable et sanglante répression.
Hassenfratz, un des meneurs de la Commune, n'avait-il pas dit, cyniquement, à la veille du 31 mai :
« Ne craignez rien des départements, je les connais : avec un peu de terreur et des instructions, nous tournerons les esprits à notre gré ».
Et cela se passa, en effet, comme il avait été prédit. La guillot;ne, énergiquement appliquée, est, hélas ! un moyen de convaincre qui fait taire la contradiction la plus résolue.
Du moins, ce procédé révolte-t-il les âmes généreuses pour qui la liberté n'est pas seulement un grand mot de réunion publique.
Charlotte Corday suivait, en frémissant d'une noble indignation, les progrès de la Montagne, obnubilant peu à peu le pur éclat delà Gironde.
Le coup d'audace du 2 juin, le décret d'arrestation arraché par force à la Convention contre ses chers Girondins, achevèrent de la mettre hors d'elle-même.
L'émotion était d'autant plus vive à Caen, que dix-huit députés proscrits venaient d'y arriver pour chercher un refuge et se mettre à la tête de l'insurrection normande.
Il y avait là, notamment, le jeune et célèbre Barbaroux, beau comme Antinous, et dont l'éloquence ardente de Marseillais entraînait tous les cœurs.
Il y avait Pétion, Pex-maire de Paris, Louvet, Guadet, Salles, Lanjuinais : je ne nomme que les plus notoires.
Ces Girondins s'étaient réunis à l'Hôtel de l'Intendance où se trouvait un comité insurrectionnel et, là, ils tenaient conseil et prononçaient des discours enflammés sur les moyens d'intensifier et d'organiser l'insurrection normande.
C'est là que Charlotte Corday, qui brûlait de connaître ces fondateurs illustres de la République, se présenta, le 20 juin 1793, pour les voir et leur parler.
Elle avait pris comme prétexte une réclamation qu'avait formulée une ancienne amie à elle, Mraede Forbin, contre une suppression de pension, réclamation qu'elle voulait prier Barbaroux d'apostiller auprès du ministre de l'Intérieur.
Elle arrive donc à l'Intendance accompagnée d'un vieux domestique et fait demander une audience à Barbaroux.
Celui-ci la reçoit aussitôt et promet, en bon député, de s'intéresser à l'affaire, l'invitant à revenir lui parler quelques jours plus tard.
A l'entrevue suivante, il ne put rien lui apprendre de nouveau, n'ayant pas encore obtenu de réponse à la lettre qu'il avait écrite. Elle revint d'autres fois encore, sans obtenir satisfaction.
Bref, après quelques entrevues, comme la solution n'avançait décidément pas, Charlotte Corday proposa d'aller à Paris voir, elle même, le ministre de PIntérieur.
Il est certain, elle l'a elle-même reconnu, qu'à ce moment déjà, sa décision était prise de tuer Marat et que l'affaire de Mmc de Forbin n'était que le prétexte de son voyagea Paris.
C'est qu'en quelques jours, au contact des Girondins, sa haine
tic Marat s'était encore accrue : la nécessité d'abattre le monstre, invulnérable par des moyens légaux, s'était peu à peu imposée à elle.
Elle avait appris des Girondins que Marat, toujours assoiffé de nouvelles tueries, avait récemment fixé à 260.000 têtes le nombre de nouvelles victimes à envoyer à la guillotine, « pour assurer, disait-il, la tranquillité publique ».
Son âme se révoltait à cette idée. N'était-ce point de la légitime défense des innocents menacés que de mettre ce fauve hors d'état de nuire ?
Elle avait entendu Barbaroux s'écrier, un jour :
« Sans une nouvelle Jeanne d'Arc, sans quelque libératrice envoyée du Ciel, sans un miracle inattendu, c'en est fait de la France ! »
Et, sans doute, le député marseillais n'avait- il attaché à cette phrase aucune signification précise. C'était là, dans sa bouche, ïne heureuse, mais banale formule oratoire.
Elle n'en avait pas moins vivement frappé l'esprit de Charlotte Corday, sans doute parce qu'elle y précisait des pensées encore informulées.
« Une nouvelle Jeanne d'Arc ! » Une libératrice qui sauverait la France de la tyrannie odieuse !
Pourquoi ne serait-ce pas elle ?
N'est- elle pas poussée par le même ardent amour de la patrie ? Comme la vierge lorraine, n'est-elle pas prête, s'il le faut, à sacrifier sa vie au salut de la France meurtrie ?
A dater de ce moment, cette idée s'impose à elle, l'obsède et la poursuit. Elle y pense sans cesse et, chaque jour, elle lui paraît moins irréalisable.
i44 LES GRANDS PROCËS DE L'HISTOIRE
Le 7 juillet, un dimanche, elle assiste à un enrôlement de volontaires qui doivent aller grossir l'armée fédéraliste du général Wimpffen, pour combattre les armées révolutionnaires.
Dix-sept jeunes gens se présentent pour s'engager dans les rangs contre-révolutionnaires, et Charlotte Corday songe, en les voyant, qu'une main de femme suffirait pour délivrer la France de Marat, pourvu qu'elle fût guidée par une âme résolue, un cœur qui ne tremble pas.
La lâcheté universelle qu'elle constate autour d'elle l'écœure et fortifie encore sa résolution.
L'apathie de ses concitoyens l'indigne et la révolte. Elle pourrait noter, à Caen, comme le notait, à la même date à Amiens, un clairvoyant témoin de la Révolution :
« Ici, le peuple continue à murmurer en secret et à se soumettre en public. On attend tout de l'énergie des autres ! on n'en a pas soi-même ! On accumule dans son cœur des mécontentements qu'on est obligé de cacher ! »
Eh bien ! non, il ne sera pas dit qu'elle, Charlotte Corday, aura manqué d'énergie. Et comme Pétion, qui l'observe avec quelque ironie, paraît douter de l'énergie de « la belle aristocrate venue voir des républicains », elle lui a fait cette fière réponse :
« Vous me jugez aujourd'hui sans me connaître, citoyen Pétion ! Un jour, vous saurez qui je suis! »
Le 9 juillet, elle annonce son départ à Mmc de Bretteville. En même temps, elle écrit à son père cette touchante lettre d'adieux : «Je vous dois obéissance, mon cher papa; cependant, je pars sans votre permission. Je pars sans vous voir, parce que j'en aurais trop de douleur. Je vais en Angleterre, parce que je ne crois pas qu'on puisse vivre en France heureux et tranquille de
bien longtemps. En partant, je mets cette lettre à la poste poui vous, et, quand vous la recevrez, je ne serai plus en ce pays. Le ciel nous refuse le bonheur de vivre ensemble, comme il nous en a refusé d'autres.
Il sera peut-être plus clément pour notre patrie. Adieu, mon cher papa ! Embrassez ma sœur pour moi et ne m'oubliez pas.
Corda y ».
9 juillet.
Elle possède, depuis le 9 avril, un passeport pour Argentan. Elle la fait viser le 23 avril pour pouvoir aller à Paris.
Elle a, depuis l'avant- veille, une lettre d'introduction de Barbaroux auprès de son ami, le député Lauze-Deperret.
Elle a fait ses adieux aux quelques personnes qu'elle connaît encore à Caen. L'une d'elles l'a entendue murmurer, comme se parlant à elle-même !
— Non ! Il ne sera pas dit qu'un Marat a régné sur la France !
Le 9 juillet, à deux heures de l'après-midi, Charlotte Corday monte dans la diligence qui, trois fois par semaine, faisait le service de Caen à Paris.
Elle a raconté elle-même tous les menus incidents de son voyage dans la célèbre lettre que, de sa prison, en attendant l'heure de l'exécution, elle écrivit à Barbaroux.
Le jeudi, n juillet, elle arrivait à Paris et descendait à l'Hôtel de la Providence, 19, rue des Vieux Augustins.
De là, elle se fit indiquer la rue Saint-Thomas-du-Louvre, où habitait le député Lauze-Deperret, et se présenta une première fois à son domicile, sans l'y trouver.